La tortue et l’orage

Une piste de terre et, sur le bord, là où le maquis reprend toute sa place, la trace d’une coulée, celle d’une tortue d’Hermann. Coulée, terme qui désigne le passage de la tortue, qui se rend où ? à son solarium ?
Et puis l’orage, violent, celui du mois d’août, qui claque, et, en quelques minutes à peine, vomit des trombes d’eau et la coulée de la tortue d’efface. Et la tortue s’accroche.
Et puis la pluie qui se fait drue, dense, et qui s’abat sur la terre, qui brouille la piste, la creuse. Et puis le son des cordes sur la carapace. Ça tambourine, ça tambourine, si fort. Percussions… ça percute si fort. Et puis dedans, dedans, à l’intérieur de la carapace ça doit résonner, si fort.
Et puis, la piste qui se creuse encore, qui se ravine. Et puis les flots, et les coulées, pas celle de la tortue cette fois, mais les coulées de boue qui se répandent qui gagnent en puissance, qui dévalent le paysage, le noie. Et puis la tortue qui dévale le paysage aussi. La tortue qui coule aussi.
Et puis le soleil qui chasse la pluie. Le soleil d’un coup. Aussi abrupt que l’orage ? Non, mais le soleil d’un coup, doux, d’un coup. L’été est comme ça ici, brusque.
Et puis les rivières brunes qui se tarissent, vite… laissant leurs empreintes dans les sillons profonds. Et puis la tortue, peut-être. Peut-être la tortue sous le soleil. Peut-être. La tortue d’Hermann connaît les épisodes de méditerranée.

Neige en été

Quand elle le voit, elle l’embrasse pas. 

Elle fait ce hug un peu timide, les joues ne se touchent pas. 

Juste le parfum.

En soirée, elle fait ses trucs à droite, à gauche. Mais elle garde un œil sur lui. Même sans le regarder, c’est comme si, son esprit savait. Une boussole avec l’aiguille qui indique : Lui.

Comment l’expliquer. C’est comme vouloir de la neige en été. Elle est là, sur une serviette de plage, sous le soleil, avec un bon livre. Les enfants jouent dans le sable, elle a un peu de musique dans les oreilles. Juste assez pour ne pas couvrir le bruit des vagues. Et d’un coup, elle voudrait être dans ce canapé – deux places confortables, au coin d’une cheminée crépitante, blottie sous un plaid, pendant que le monde devient blanc. Ce sentiment-là.

Avec lui mais sans lui. 

Parfois elle lui écrit un message. Qu’elle efface. Puis recommence avec d’autres mots. Qu’elle efface à nouveau. La conversation a déjà eu lieu. Ou alors elle est en train d’exister. Dans sa tête. Mais elle se dit qu’il sait. 

Non, elle sait qu’il sait.

De toute façon, elle ne l’aime pas vraiment. 

Par contre elle l’adore.

Rentre
mon grain de fin d’été, mon odeur de bitume trempé, mon froid d’un coup tombé

Rentre
mon angoisse, ma langueur, ma flemme, ma peur

Rentre
ma table au vernis écaillé, mon beau coussin kaki, mon ardoise sale, ma poussière sous le lit

Rentre (donc)
ma crainte du changement, ma terreur de l’ennui, ma passion pour mon métier, mon envie de ne plus jamais travailler de ma vie

Rentre
mon petit paradoxe, ma douce ambivalence

Rentre, sort, rentre encore
Ce soir, je ne veux pas fermer la porte. Je voudrais entrer dans la danse.

Rentre, ne part plus stp.

Corps Vide

Quand il ne bouge pas, mon corps, ses particules ou bien ses muscles ne le sont pas.
Mon corps, ses particules ou bien ses muscles, respirent, tournent, s’activent, se divisent ou
s’unissent.
Les bras ne bougent pas, les doigts, les coudes, épaules.
Immobile, mon corps vibre.
Le sang bat, les cellules courent, les atomes prolifèrent et les microbes tuent.
A l’extérieur le calme, à l’intérieur, le bordel.
Immobile, mon corps saute.
Je le regarde, assis, ne rien faire, prendre la place de sa silhouette.
Sans vent, sans mouvement, sans exclamation. Mais je l’entends aussi.
Bouillir, penser, se gratter, ruminer.
Si je le secoue, il tombe et se vexe. Mais si je l’ignore, il s’enflamme et se convulse.
Un jour, il bougera et je tomberais de sa tête.
Un jour, je bougerai et sa tête fixera la mienne.

[Les premières neiges sont tombées au son de coups de feu dans la rue
3 heures du matin, un mineur isolé, 12 ans à peine
au cœur de la nuit noire trois balles l’ont mis à terre
cité mensongère tu engloutis l’espoir, tu engloutis la lune

Les premières neiges sont tombées en poudre sur les sommets
du narcotrafic au goût de sang
un eldorado perfide qui emporte l’enfance en exil
terre d’accueil tu n’es qu’illusion, tu n’es que pure perte

Les premières neiges sont tombées et blanchissent les responsabilités
tu parles de protection de l’enfance mais tu meurtris en coupe franche
tout ce qui touche à l’humanité
tu bafoues et la répression est ta solution

Les premières neiges sont tombées et recouvrent la honte de ceux qui
par amnésie volontaire ne la conceptualise plus
on les connaît les quartiers et les points stratégiques
les dérives évidentes sur fond de guerre des gangs

Les premières neiges sont tombées et je ne vois plus la lumière
au bout du tunnel un autre tunnel un autre tunnel
les cœurs sont secs et la fonte des glaces ne suffit plus à abreuver
l’enfance perdue qui se rêve en fiction

Les premières neiges sont tombées sur l’économie souterraine
état meurtrier tu as ta responsabilité
ton indifférence au profit de ta caste
me laisse comme une envie de te vomir]

C’est une pensée ou pas — mais c’est bien là :
le pas savoir agit, en douce, subrepticement, aux yeux de tous.
Comme une tête chercheuse il cherche. Il sent, flaire la bonne découverte.

Il suppose, il s’immisce, il relie.
Il découvre de la nouveauté, ouvre de nouvelles pistes.

Comme une boussole qui s’affole, tant les directions sont infinies,
comme un radar il scrute largement… jusqu’aux confins de l’univers…
ça bip bip bip…

Le pas savoir remue sous la peau.
Il gratte derrière les yeux, tire les pensées par la manche,
pousse aux portes qui n’existent pas encore.
Il fouille dans les tiroirs du crâne, soulève la poussière des idées,
se glisse sous les paupières et appuie, là, juste là.

Il croit savoir et jubile.
Il s’excite car de l’infiniment petit à l’infiniment grand
il pousse ses recherches, dépasse ses limites.
Il saute d’une cellule à une galaxie en un seul clignement.
À jamais inassouvi, il poursuit sa course folle,
sa survie pour savoir.

Savoir pour savoir —
car on ne sait jamais.

Savoir-être, Savoir-faire,
Savoir-penser, Savoir-vivre,
Savoir-transmettre, Savoir-mourir.

Et ça repart. Encore.
Le pas savoir agit et s’agite.
Il tournicote, crépite,
comme un insecte contre la lumière du mystère.

L’infini le nargue.
Il court après, langue dehors,
sans jamais le toucher vraiment.

Et pourtant…
quelque part, au bord du vide,
dans un repli du monde ou du thorax,

Ici, ça ne sait pas.
Et ça repose — doucement.
En paix.

Bien sûr qu’elle veut se soigner. Elle a peur du résultat. Elle ira, comment va t’elle trouver le courage ? Elle pense savoir ce qui l’attend, elle ne veut pas l’imaginer, elle acquiesce.  Sa tête refuse d’y penser, elle rumine, elle rejette. La chose prend de l’ampleur, elle pleure, elle fait sa valise, ne veut pas penser aux illusoirs détails. Elle y met un peu de confort, elle sait qu’il n’y en aura pas. Elle déroule puis refoule. C’est certain il faut y aller, raisonner devient impossible, s’aligner. Annuler, reporter ? Non c’est indispensable. Elle y va, elle y est. Démence qu’elle pense !

Là, il y la graine tombée sur le béton
la graine est quelque chose de vivant sur le béton mort
Quelque chose de frêle trouve son chemin, s’ancre, s’implante
Quelque chose cherche sa nourriture dans le béton, creuse profond, s’épuise
Quelque chose a des racines qui se sont glissées dessous
Là, a trouvé une couche sous une couche sous une couche
loin sous le béton mort pour trouver substrat de vie
loin sous le béton mort toute une étendue de terre cachée
et loin au-dessus, le ciel, le soleil, de quoi pousser
Là, a jailli d’un seul coup sur la nappe de béton
Là, le gris est devenu vert

Au matin, il m’arrive de regarder dans le miroir du temps, l’être que j’ai été.

Sur le chemin, j’ai quitté peu à peu cette timidité de l’enfance. Mutique d’abord, j’ai appris à retirer ces couches, ces peaux qui m’enfermaient, comme on pèle un oignon.

Et puis, petite, croisant la route de Mme Andrevon, j’ai ouvert des livres, sans plus jamais m’arrêter.

Avec elle, les pronoms se sont transformés en pétales de fleurs, les conjonctions de coordination en branches d’arbres, la grammaire en poésie.

Petite, j’ai grandi, enlevé de nouvelles peaux, découvert la voix qui déclame, le slam.
Cela m’a mené à moi-même.

Puis tout s’accélère. Encore petite, j’ai voulu tout apprendre, transformer le monde, partager la flamme, soigner la morsure, vaincre la brûlure.

J’ai capitalisé mes petits Poèmes Intérieurs Bruts, comme un écureuil ses noisettes.
J’ai partagé aussi ce qui s’écrivait dans mes nuits.

Jusqu’où peut-on enlever les peaux ?

Comment sonder l’être au plus profond ?

Alors même qu’il a déjà changé.

C’est peut-être la plume qui traduit la transformation.

Le Comte de Monte Christo. Les années. La carte postale. Manières d’être vivant. La Horde du
contrevent. Le consentement. L’Arbre-Monde. Les forces.

Petite, j’écrivais comme si tu n’étais pas là : maintenant j’écris un peu pour toi. Avec toi.