Une vie

Des yeux tournés plus haut
bleus│bleus intenses
à chavirer une goélette
dans les Altocumulus
elle déploie sa voilure
elle s’élève dans les lettres
radieuse adolescence
elle retourne le sang
des tocadors à genou
à la corde d’une guitare
elle attache ses pattes
d’échasse sauvage
juvénile
avant la migration de l’azur
vers les Apennins
son dos et ses ailes noirs
deviennent louve
son ventre blanc se gonfle
elle allaite l’allégresse
d’une langue nouvelle
revenue en elle
instinctive│primitive
elle s’échappe
de nos paysages
elle rassemble ses oisillons
leurs fronts│leurs cous
leurs corps fragiles
elle les porte à bout de bras
sur le fil ténu des jours
dans le nid effiloché
de l’agonie précoce
elle offre ses seins gonflés
elle s’imbibe de leurs chants
aria│requiem│oratorio
elle est revenue à la mer
aux cris des oiseaux
ses yeux tournés plus haut
bleus│bleus intenses.

Héliotropisme

Je ne sais pas pourquoi j’aime
les graines du tournesol
plonger mes mains
dans la chaleur des baies
sentir l’odeur embrasée
jusque dans mes draps
les craquer sous la dent
décapsuler le fleuron
jaillir | saillir en spirale
suite de Fibonacci
jusque dans la gorge
la graine multiple
reforme l’hélianthe
interne en demi cercle
cérébral ouvert en deux
propice à l’héliotropisme
prémâchées | remâchées
recrachées | recréées
les germes éclats solaires
s’enfoncent dans les pupilles
tournoiement tragique
d’une réalité jusqu’alors
immuable | inodore
le visage explose au zénith
dans le creux de l’hélix
une vérité corrosive
la fanaison intrinsèque
par l’acte final
de la graine en soi.

Tu ne crois pas

Tu ne crois pas ?
Que les jours se ressemblent
et que ma tête est vide.
Que le chat a très faim.
Que les paroles s’envolent.

Tu ne crois pas ?

Que les hommes se lassent
et que les fleurs se fanent.
Que l’avenir sera beau.
Que nos corps se réclament.

Tu ne crois pas ?

Que j’ai trop de travail.
Que le jardin respire.
Que ce pull te va bien.

Tu ne crois pas ?

Que nos jours sont comptés.
Que le monde est foutu.
Et qu’il faut profiter.

C’est l’été. Midi. Tout un an qu’elle les attendait , les espérait ces retrouvailles.

Ces noces

Se baigner dans le soleil, la chaleur, la lumière méditerranéenne de toujours.

Les pas sont brûlants, elle doit recouvrir ses pieds pour avancer sur les grains de sable.

A cette heure haute, la couleur s’efface ,

Face au ciel impitoyable dardant ses lames mates sur la plage.

Une brume métallique voile les parasols

Les autres êtres disparaissent

Leurs visages dans l’ombre sous de vastes chapeaux sombres, leurs yeux clos dissimulés derrière des étranges verres noirs.

Elle, elle n’en a jamais porté de ces espèces de verres noirs. Elle a les yeux noirs. Elle a vingt ans.

Le soleil, elle l’a toujours regardé en face, elle, la beauté ténébreuse, indomptable.

Mais aujourd’hui, quand elle relève la tête et fixe l’astre, le soleil sombre très vite. Il se consume, comme un papier que l’on aurait jeté dans l’âtre, le fête finie. Le noir vivant, volatile imprime sa rétine.

Impuissante, elle ne voit plus, elle ne peut que sentir les rayons triomphants du soleil qui la font scintiller.

Quand les fils sortiront en boule du cœur froissé

qu’en feras-tu ?

Quand l’aiguille à vif remontera des entrailles pour tout crever

qu’en feras-tu ?

Quand les coutures craqueront sous le poids des poids trop lourds pour moi

qu’en feras-tu ?

Quand la travailleuse débordera de nos fleurs asséchées

qu’en feras-tu ?

Quand le coton me grattera et que la soie m’étranglera

quand seras-tu ?

merdalor
encore une nuit blanche j’écoute les chats dehors
s’escratcher souffler geintoirer
bousculent chahutent le couvercle-ferraille des vieilles poubelles d’avant plastique
dans le coin tout noir si bien pratique
pour l’urine brillante

merdalor
a pissé l’odeur vert-moussé en têtes de serpent

merdalors
craché

merdalor
enfin

merdalor
t’as pas cinq balles ou un ticket ?
rien à bouffer
t’as pas cinq balles ?
tu sais ça peut tourner !

merdalor
un troupeau de fesses sur l’escalator
tout occupées à monter

merdalor
t’as rien oublié ?

merdalor
dans mon rêve tout patraqué tourleloupé
une feuille de papier : les mots que j’écris
n’arrêtent pas de se rotationner les lettres
se transbahuter se virevolter se mutationner
la grand-roue de l’infortune mon mal de …

merdalor
tousser dormir tousser retousser

merdalor
au pays de merdalor
le grand sorcier a des maléfices
mais m’Alice blonde a tous les ressorts

merdalor
nouz zont mis une guerre
une guerre et des zavions
nous zont mis une guerre
une guerre et des canons
juste pour l’Eurovision !

merdalor
sul’tapis rouge
on s’ébroue on s’ébruite
il fait le pitre
faites la moue pas la roue

merdalor
une pirandole d’oiseaux métal rouillé
sur le bord de la fenêtre
ça sent la nostalgie d’antan
bon marché pour petits et grands

merdalor
j’ai la jalousie et l’envie faciles
c’est mon très grand je me tords

merdalor
quand y’en a plus c’est pourtant toujours

merdencor

merdencor

j’ai si tellement l’envie facile
c’est mon plus grand merdencore

merdalor

Je voulais parler de lui, de son front baigné de lumière.

Je voulais faire son portrait, pendant qu’il dormait.

Je voulais dessiner ses yeux qui chantent même quand ils sont fermés.

Je voulais y ajouter le passage des ombres tanguant sur son visage.

Je voulais montrer le grain de beauté sur son épaule gauche.

Je voulais partager ce coin de peau inondé de lumière dorée.

Je voulais parler de la beauté de ses mouvements, la tranquilité de sa respiration.

Je voulais parler de mon silence à cette scène.

Je voulais dire l’amour, qu’y a-t-il de plus difficile à dessiner ?

La bouche est douloureuse, elle est un trou sombre dans le visage. Un trou noir et bruyant, dont s’échappent des filets de salive et des pleurs. La dent perce une gencive boursoufflée, un petit morceau de blanc fait surface sur le rouge.

Dans le garage à vélo de l’école primaire, je saute entre les raks métalliques, à l’abri de de la pluie. Je glisse et cogne le sol en gravier. Ma lèvre heurte le métal, le goût du sang dans ma bouche, un morceau d’émail sur ma langue.

Une douleur aigue au fond de la mâchoire, je veux me boucher les oreilles, mais il n’y a pas de son. Ça recommence à chaque fois que je croque. Ca n’est pas beau à voir dit l’homme à blouse blanche, je vais vous endormir. Adieu molaire, je t’aimais bien.

Ma bouche est désertée, une par une, elles sont parties. Déchaussée, brisée, mal entretenues, chevauchées. Il faudrait les remplacer. D’abord une, puis d’autres fichent le camps. Je passe ma langue sur une gencive nue. Je mâche ma rancune.

Quatre yeux à se murmurer des promesses,

Sous un ciel parsemé.

Soupirs gravés sur les troncs des forêts,

Pour toujours, à tout jamais.

Mains sérrées, bouches acérées.

Deux yeux qui cherchent dans la foule,

La couleur de l’être aimé.

Forêts de ciment,

Vague de béton laminant les airs,

Élans de boue et papiers gras.

Le vent a fait place nette, plus une trace,

du passé commun, des mots échangés.

Espoirs endormis par mégarde.

Poignée de sable jetée aux yeux,

Retourne-toi et fuis.

C’était dans le bus, la première fois. Ton portable a vibré, l’écran s’est allumé, laissant apparaître les lettres du prénom aimé. Sourcils froncés, tu détournes le regard et relègue le téléphone au fond du sac. Comme si l’enfouir dans ton fatras pouvait faire cesser la sonnerie, annuler ta gêne à son prénom. Il t’avait expliqué la lassitude, l’envie de nouveauté et cette nécessité d’être sans toi. C’était difficile à dire, il pleurait. Toi, tu n’avais rien dit. C’est comme si ses mots restaient coincés en toi, ils s’accumulaient en une masse bloquant ta gorge. Une boule impossible à avaler, impossible à recracher.

Tu voudrais arrêter d’y penser, juste quelques minutes, mais la sonnerie revient. Il insiste, il se met en colère maintenant, il veut régler ça au plus vite, se désinscrire du bail de location, organiser son déménagement. Il a une vie à récupérer.

Toi, tu es au bord. C’est comme si tu revenais de la salle d’opération. Tu ne sens rien, juste un grand vide à la place du corps. Le goutte-à-goutte de la perfusion marque les secondes qui s’écoulent. Un nuage d’ammoniac survole la salle de réveil. Tu es sur un lit blanc, en roue libre, en pleine descente. Tu te raccroches aux rambardes métalliques. Bouche pâteuse, corps ankylosé par les médicaments. L’anesthésie fait encore effet, mais tu sais que tu vas bientôt avoir mal. Tu pressens les tiraillements, la peau meurtrie qui prend des couleurs inédites et la solitude. Alors tu attends encore un peu avant de décrocher.