Éblouie, aveuglée par cette lumière blanche qui émane de la voûte céleste, je ne le vois pas mais j’entends et hume le vent qui fait frissonner ses feuilles qui tardent à s’ouvrir, encore assoupies et engourdies par le froid de l’hiver. Majestueux, au milieu du champ des possibles, il est debout face à moi et je voudrais l’enlacer, puis me gorger de sa sève , plonger dans ses racines jusqu’au plus profond du sol, mon ADN au sien accolé, goûter la terre-mère nourricière et grimper jusqu’au ciel, sentir l’illusion du vertige, suspendue dans le vide, et me balancer, légère, à son rythme, docile et cadencé, bercés et embrassés tous deux par les nuages floconneux qui laissent place à la douceur du soleil qui réchauffe nos écorces diaphanes et ternes et ravive nos sangs mêlés, m’emmêler à ses branches ancestrales dans un corps à corps, un pas de deux, une danse sensuelle et animale qui rallume nos flammes et animent nos âmes végétales pour ne faire plus qu’une seule et même entité : l’Arbre de Vie.
Auteur / revue Miroir
Conseil
Si tu jettes les photos avant qu’elles jaunissent, si tu quittes la maison avant d’y mettre les pieds, si tu effaces tes mots avant d’offrir le texte, si tu déformes le miroir avant qu’il t’ait regardé, si tu sors sous la pluie avant qu’elle soit tombée, si tu retournes le coup avant qu’il soit porté, si tu t’élances avant d’avoir à fuir, si tu perds avant d’avoir à gagner, si tu mens avant que vérité soit faite, si tu tombes avant de sauter, si tu esquives avant d’attaquer, si tu aimes avant de connaître, si tu oublies avant de ressasser, si tu refermes avant d’ouvrir, si tu en ris avant de pleurer, alors tu pourras décider sans crainte et en secret de ne jamais mourir.
D’en haut
Avion lourd, terre légère
Le regard traverse le hublot
S’accroche au défilé
Asphalte arbres bâtiments
Morceaux de soleil
S’ébrouent avancent accélèrent
Se fondent en un seul trait
Qui pénètre l’œil
Il y dessine une fêlure
Avion lourd, terre légère
Un pays tourne ma page
S’élance à pleine vitesse
Vers où je ne vais pas
Avion léger, cœur lourd
L’un reste en bas
Quand l’autre s’envole
Je regarde ma terre de haut
Et ça la rend triste
Avion vide, avion lourd
Rempli de ce qu’il n’a pas
Pu emporter avec moi
Mémoire
Même les ruines perdent la mémoire
Cette pierre ne sait plus
Elle a été château, bergerie
Simple maison
Elle n’est plus que pierre
Je lui ressemble
J’ai dû être quelque chose
Une brique d’autre chose
Je tente d’arracher le lierre
Qui l’étouffe
Comme elle je suis envahi
De silence
Comme elle j’attends
Qu’une main me libère et me replace
Dans mon histoire
Château Margaux
Quand je parcourais de nuit cette rue interminable pour te rejoindre, que je montais l’escalier sans jamais savoir à quel pallier m’arrêter, que tu m’ouvrais la porte avec ce sourire gêné accroché sur le cœur, quand je m’asseyais au bout du canapé pour ne pas avoir à te toucher, même si j’en avais bien envie mais au fond je ne savais pas trop ce que je voulais, dans cet appartement baigné de poussière – où je comparais les gravats entreposés dans ta cuisine à mon âme et tu partais d’un rire léger, je ne riais pas moi, quand tu ouvrais la deuxième bouteille, un vin mauvais sûrement, je n’aurais su le dire très clairement dans l’état où nous nous trouvions, quand je me levais pour danser, parce que quand je danse mon cerveau se tait enfin, quand je le priais de me laisser tranquille quelques minutes, de me laisser te donner l’affection que tu méritais à grand goulot de rouge, rouge comme mes joues qui s’échauffaient à force, quand je tournoyais et que tu me regardais de ces yeux que je n’avais jamais vus, des yeux de ceux qui aiment, profondément, sans injonction, ou justement avec cette injonction insoutenable de la réciprocité, alors je repartais de plus belle, pour ne plus les voir ces yeux, pour ne plus l’entendre cet amour. J’allais rendre dans les toilettes la piquette et les bons sentiments.
Pourtant il y avait ces nuits, lorsque nous passions des heures l’un dans l’autre, à nous confondre, souffles synchrones et que j’accrochais mes doigts dans tes cheveux pour ne pas te perdre, que tu prenais ton temps comme si le lendemain nous appartenait, comme si nous nous appartenions, que je te suppliais de me serrer plus fort, que je voulais sentir ta peau sur chaque centimètre carré de mon corps, quand je ne voulais rien d’autre que cette présence qui m’entourait et que toi tu étais là, présent jusque dans le creux de mon ventre, que tu remontais par vague jusqu’à mes lèvres et dans mes doigts, électrisant, quand j’aurais voulu que tu me mordes, que je ne souhaitais que tressaillir, vibrer jusqu’à ce que l’un de nous finisse.
Alors je t’inondais de mes mots doux. Je ne crachais plus sur la piquette, ni les bons sentiments.
À demi-mot
Le rayon de la bibliothèque
A piètre allure aujourd’hui
Je remonte les lignes
Jusqu’à tes mains qui parcourent
Les pages
Vibrantes
Ou bien la peau
Le cuir épais des couvertures
Que tes doigts caressent
Comme s’ils voulaient toucher
Au creux de l’histoire
Les fondations
De cette cathédrale politique
Des châteaux
Erigés entre nous
Moi aussi j’apprends
Que les mots sont bien peu
Ou parfois un peu trop
Pour contenir tout ce
Que la pensée attire
Les systèmes
Jetés sur la toile
De nos vies
Déterminées
J’apprends aussi
Que le temps se réfugie dans les livres
Que Madrid continuera d’exister
Et les petites librairies ne voleront
Plus La couleur de tes yeux
Ville lumière
Lignes électriques
Y en effigie
Magnétisme sur la ville
Aux lampadaires
Un roulement mécanique
Le cri
Un tram traverse la nuit
Et ces rues
Où même les chiens s’ennuient
Les panneaux d’abribus
L’instrument du supplice
Les morceaux de ferraille
Comblent
L’interstice des pensées
Terrains vagues qui se meurent
Les friches portées à bout
De la gueule noire
Et de la suie
Reviennent-ils les mineurs
Du temps qui encrassent
Mon crassier
Brûlons-le
Un peuplier arraché
Au sommet du charbon
Lui aussi parasite
Importé
Important
Pour ceux qui se souviennent
De la fenêtre
Ou de son absence
Des orbites béantes
L’indignation
Sur le visage de nos ruines
La bombe aérosol
Qui maquille
Recouvre
Guérit
Le mausolée
La ville aux dents de scie
Elle est belle pourtant
Malgré
La léthargie
Quand elle s’emmêle
Dans ses fils électriques
Quand elle danse
Notre zone
Du dedans
De l’intime
Elle rêve aussi
Des étoiles
Au-dessus de nos lignes
Electriques.
Feygele
Vert tendre
______ toute
______ ______ naissantes
et
frêles
et
légères
______ toute
______ ______ dansantes
ballet d’OMBRE
ciseaux
de lumière
______ ________ ___ petite Feygele
je traverse
la haie
d’honneur
qu’elles
me font
les feuilles
d’orme
ensoleillées
petit oiseau
j’entre
dans ton
domaine
______ ______ _______ Ô Feygele
les branches
______ tes bras
la mousse
______ ton lit
ton sang DEVIENT
______ sève
______ _________ _ ma Feygele !
dans les oreilles
Quatre Saisons
______
______ mais là
c’est le Printemps
______ pour les joies
je ne sais pas
mais
______ les fleurs
oui !
elles
______ renaissent
et toi
______ ______ tout petit oiseau
TOI
tu dors
dessous
si je veux
me glisser
contre
toi
il faut que
j’erre
dans
la forêt
que je creuse
de mes pieds
nus
l’allée
d’aiguilles
douces
j’avance
dans
les travées
printanières
encore jonchées
de feuilles
______ ______ ______ ______ mortes
mais Feygele…
______je peux encore
______ _____frôler
______ ta peau
j’y laisse
mon empreinte
tu la sentiras
(Feygele sous la terre)
j’entends
ton souffle
le vent
je respire
dans
tes poumons
noyés
au bord
de l’eau pure
ruisselante
______Feygele ?
______ ______ ______ rouge-gorge
______ ______ petit oiseau
envolé !
Bientôt
tu renaîtras
enlacée
de vert
je toucherai
l’humus
de ta chair
coquelicot
je reconnaitrai
ta terre
Mère
L’Odyssée des murs de la cité
Quand j’ai envie de m’échapper, voyager, partir au loin, je rejoins la cité. A peine franchie la première rue piétonne, mes yeux se posent sur les murs de la ville, sur ses parois de béton monotones, sur leurs ancêtres de schiste et de pierre et leur enchevêtrement de gouttières … Au détour d’un regard, c’est un fabuleux Vif d’or en mosaïque qui m’attire et me fait signe de le suivre, déambulant à son aise dans les airs de ces rues qui lui semblent si familières. Il m’embarque alors pour une Odysée citadine, qui nous conduit d’abord à la rencontre d’un espiègle éléphant gris, posé là, près du grand théâtre, par les mains habiles d’un mosaïste. Cet adorable nous invite à écouter sa poésie accrochée juste à côté de lui, qu’il déclame, tel un comédien, avec tant d’adresse. Ses mots nous transportent, moi et mon compagnon ailé. Bientôt, nous apercevons, sur la place principale grouillant de monde, un paisible panda, dans son costume à carreaux noir et blanc. Il nous saute au cou tellement il est heureux. Il nous raconte la Chine, ses montagnes, ses fleuves et ses forêts de bambous.
Mais, le Vif d’Or s’impatiente déjà. Il a tant à me faire découvrir : la magie des contes, là juste au coin de la rue, en bas. Je ne vois rien pourtant, seulement des paillettes, tombant en pluie comme par enchantement. Je lève les yeux et découvre le facétieux : le petit soldat de plomb jetant sa poudre d’étoiles au passage pour attirer notre attention. C’est en hauteur qu’il a trouvé sa place, pour essayer d’apercevoir sa danseuse dans la foule des samedis de folie. Qu’il est resplendissant : noir, rouge, jaune, rose, bleu ! … Les tesselles de couleurs, agencées par les doigts minutieux de l’artiste, sur fond de mur gris m’éblouissent …
Mais, je n’ai rien vu encore, me confie alors le Vif d’Or … En effet, poursuivant notre merveilleux périple, je m’immobilise, à quelques encablures de là, devant une œuvre abstraite … Des carrés et des rectangles de couleurs s’animent sur leur mur comme sur la toile d’un Mondrian. Dans ce musée citadin à ciel ouvert me parviennent tout à coup de douces notes. Comme celles du joueur de flûte de Hamelin, elles m’attirent irrésistiblement. D’un seul coup, je plonge dans l’univers aérien de l’Oiseau de printemps et puis du Pélican. Les bruits du quotidien soudain se taisent. Ils laissent place aux becs mélodieux, à leurs échos infinis, à la musique du vent jouant sa symphonie aux multiples variations, celle des bouleaux, des magnolias ou des sakuras et au murmure de quelques feuilles éparses, roulant de temps à autre, selon la partition.
Mes yeux sont ébahis par tous ces oiseaux colorés qui tournoient au-dessus de ma tête. Ils m’offrent une aire de repos migratoire sur laquelle je me pose, à l’abri des passants. Et, bientôt, Pélican m’invite à monter sur son dos, m’emmène vers le phare, où j’arrive à bon port. Magnifiquement posé près d’une tour ancestrale de la ville, il arbore ses couleurs vives et veille sur elle, sur ses habitants, ses visiteurs d’un jour. Je l’admire dans les moindres détails, il me demande une caresse. J’effleure chaque tesselle, passant mes doigts, un à un, sur ce phare protecteur. Je me laisse à mon tour caresser par l’harmonie de ses couleurs. Puis, peu à peu, l’odeur pénétrante de l’océan se répand et m’apaise. Le large m’appelle, m’envahit et ma paix intérieure se fait encore plus belle. Flottant sur l’océan de mon rêve, je m’aperçois soudain que le Vif d’Or a disparu.
Mes yeux partent alors à sa recherche sur le vieux mur de pierre… Il est là. Il a rejoint sa place … Enfin, un rai de lumière, filtrant dans la ruelle, éclaire mon visage. Mon Odyssée s’achève. Je quitte alors ce monde des mosaïques et l’art de la street. Dépaysée, régénérée, je m’en retourne apaisée, ramenant tout au fond de mes yeux, les trésors des rencontres, des murs de la cité.
j’emprunte la ruelle qui se nomme oasis
car elle se terre derrière la vieille église inaccessible
mes pas sont lourds de l’air du temps
qui étouffe chaque inspire
ne laissant s’échapper qu’un demi sourire
lorsque le soleil veille avant le couvre-feu
comme s’il défiait les autorités
moi aussi j’essaie d’avoir le dernier mot
un autre espace où se lover
une allée verte fluorescente dont on prend soin
comme le jardin communautaire en hiver
moi aussi j’aime faire l’amour
dans les coins libres du village gai