À l’heure bleue
l’heure de tous les possibles
marcher dans une forêt
– cela veut dire respirer –
et laisser ses pas aller
un pas puis un pas
– tel le souffle –
et malgré les ombres gourmandes
se retrouver près d’un tronc d’arbre
celui qui appelle
désencombre le regard
on épèle sa peau
comme une langue étrangère
néanmoins familière et
on redevient l’enfant près du petit pin
où chaque été se mesurait la taille
et il grandissait si bien
même un peu tordu
que les rêves de grandir  se miraient en lui
on parlait tous deux par nos peaux d’enfants
et des poèmes se murmuraient
– un souffle lent et continu –
par les interstices de peau
où échange de chaleur de sève
d’intensité de soi
comme si un feu
– un souffle comme le premier –
et la peau  – dans cet appel d’air –
se modèle, se sable
– respire ce qu’elle sait –
et la main de l’enfant est là
qui tremble encore

on continue le chemin
un éclat dans la paume
– un peu d’air –

Enfantillage à la blaise

Parfois la vie sourit au bord d’une rivière,
quand la gourmandise piège un petit mammifère
pour la gloire d’un tout jeune chasseur,
mais l’enfant ne veut pas le croire.

Parfois le produit de sa chasse disparaît
avalé par le ventre gourmand de sa maman.
Bien cuit, bien rôti l’agouti !
Mais l’enfant ne veut pas le croire.

Parfois la maman est en peine
d’avoir ôté le festin de la bouche
de son petit indigène qui ne le sait pas,
Mais l’enfant ne veut pas le croire.

Alors la maman lui promet mots et merveilles
et, comme toutes les mamans, le conseille.
Elle le console en lui promettant un fruit séché.
Parfois les fruits mis à sécher sont emportés

Par la marabunta, une légion de fourmis.
Le lent cheminement n’épargne aucun survivant,
mais l’enfant ne veut pas le croire.
Parfois la vie est dévastée par la multitude

minuscule s’assemblant en un formide fléau.
Soudain, les larmes s’écoulent sur ses joues.
L’enfant veut bien le croire
Simplement parce qu’il peut les boire.

Je déchire le filet de pommes de terre.
Je choisis les plus charnues
Mets à la poubelle
Celles qui sont trop abimées.
Je les épluche.
Je deviens cet assassin en série
Dépeçant les corps
Collectionnant les peaux.
Je sens sur mes doigts
Couler le jus de l’amidon.
Les gouttes de frayeur
Des minorités décimées
Les larmes de peur
Des camps de concentration.
De ces patates,
J’ai le destin entre les mains
Comme toutes les nations
Sacrifiant l’humain.
L’apparence,
Sélection
L’utilité,
Motivation
Pour faire tourner le monde,
Rester dans cette ronde
De la société.
Enfermés,
Enchainés
Entassés sur la terre
Nous sommes tous des pommes.

Les voilà, nues, sous mes yeux.
Elles s’illuminent
Otées de leur habit rugueux
Soleil luisant de fraicheur.
Elles sont l’adolescente, insouciante, en maillot de bain, sur la plage
Transpirant de fraicheur
Portant son corps
Comme un trophée fougueux.

Je les ai laissées trop longtemps à l’air libre.
Elles noircissent
Semblables à nous autres
Rongées par le temps qui passe
Tatouant nos corps et nos âmes.

Alors que je vais les rincer, l’une d’entre elle s’échappe.
Elle tombe à terre.
Elle est espoir
Croire en sa chance
Elle est la danse
Des plus courageux
Elle est le risque
Elle est la vie.

Lors de mes promenades, là où mes pas m’emmènent,
Je m’éveille chaque fois un peu plus à moi-même,
Ces pas, irrésistiblement, vers la Loire aboutissent,
Et ses courants, et ses remous d’un seul coup m’engloutissent.


Ils me ramènent d’abord aux histoires marines de mon lointain aïeul,
Elles défilent une à une tout au fond de mon œil,
Je revois dans le sien, la joie de raconter les histoires anciennes,
Les détails de pêche, de poissons gigantesques, d’épopées ligériennes,


Un courant me rapporte des bulles de vacances,
Souvenirs de grève, où avec peine j’avance,
Parcourant de la Loire, les longs cheveux de sable,
Et toutes leurs nuances de blondeur admirable.

Mais le vent de galerne souffle soudain en moi,
Me rappelle la Sauvage et provoque l’effroi,
Ses courants emportant mes joies et mes chagrins,
Le sourire d’une maman et des yeux enfantins.

Les courants changent alors tout comme mon futur,
Je leur confie mes doutes en indicibles murmures,
Espérant que la Loire, ses remous, ses courants,
M’aident à y voir plus clair dans ces sables mouvants.

Et si l’écriture n’avait pas vu le jour?
Et si tous ces symboles sortis de l’esprit humain n’avaient pas tant de valeur?
Et si tous ces signes nés dans le battement du marteau sur la roche, la caresse du pinceau sur le bois, le son sourd de la plume sur le papier, le cliquetis d’une machine à écrire, la monotonie rythmée des claviers d’ordinateur ou encore les vibrations d’un smartphone n’avaient aucun sens?
Et si toutes les lettres, des différents alphabets ne sonnaient plus?
Et si les mots nés dans le silence des nuits d’hiver ou dans le chahut des cafés bondés y mourraient?
Et si les R ne roulaient plus sur les langues, si les S ne sifflaient plus entre les dents, si les M n’aimaient plus sur les lèvres?
Et si les vers ne rimaient plus?
Et si les allitérations ne résonnaient plus?
Et s’il n’y avait plus de notes?
Plus de blanches ni de rondes pour diriger les orchestres?
Et si les symphonies se transformaient en cacophonies ?
Si les violons ne crissaient plus, si les flûtes ne soufflaient plus et si les pianos ne tintaient plus en rythme?
Et s’il n’y avait plus de mathématiques, plus de chiffres ni de formules pour décrypter les sons inaudibles?

Matin. Réveil. Câlin. Réveil-câlin. Réveil. Café. Course. Vie. Vite. Plus vite. Trop vite. Réveil-café. Course. Boulot. Manger. Boulot. Rentrer. Course contre la montre. Course. Air. Courant d’air. Vie-courant d’air.

Aimer ? Haïr ? Plaire ? Se plaire ? S’aimer ? S’haïr ? Alors ? Donc ? Et alors ? Et puis quoi ? Et puis maintenant.

Et puis aujourd’hui. Et puis les hommes. Les femmes. Les enfants. Et puis les enfants. Que les enfants jouent. Qu’ils s’aiment. Qu’ils grandissent. Ils se haïront.

Et les jeux.

Et les jouets.

Et les cris. Et les larmes.

Et la vie. Et la mort. Et la vie-morte. La maladie.

Et puis moi. Et puis toi. Et puis nous. Et puis plus rien. La vie-morte. Le mort-né. Le mort-vivant. Le vivant-mort. La vie-morte. La ville morte.

Et ensuite tomber. Et ensuite se relever. Puis retomber. Et encore se relever. Infini. Chute.

Sommeil. Nuit. Matin. Réveil. Câlin. Réveil-câlin.

Elle était là. Entière. Avec ses jambes longues et sveltes mais elle était déjà partie.
Son esprit errait. Ailleurs.
Elle n’était pas la mère qu’elle aurait dû être. Elle ne le sera plus.
Elle voulait ce qu’elle ne pouvait.
Elle pouvait ce qu’elle ne voulait.
Elle se souvenait encore des plages sonores mais pas de leur odeur.
Elle se rappelait le bleu azur mais pas la couleur de son maillot de bain.
Il aurait fallu du temps pour tout réparer. Il n’en lui restait presque plus.
Il lui aurait fallu de la patience aussi.
Mais tout cela, elle n’en aurait jamais plus.
Une vie, déjà passée, déjà presque finie, presque morte.
Elle attendait.
Dans l’épaisse brume.
Les jambes sveltes ensanglantées.
Le sol froid et la montagne si haute la narguait.
Le pouls filant et la bouche haletante.
La chute mortelle et si vivifiante.
Elle espérait la venue des secours, mais se laissa aller au sommeil exquis.

Il préférait écrire à la plume.
C’était ainsi qu’il l’avait appris. Et il écrirait toujours ainsi, à la plume. Et ce, quelque soit la circonstance. Il aimait sentir le trait s’épaissir ou s’affiner sous la pression qu’il exerçait. Il aimait les grandes lettres joliment calligraphiées et l’odeur de l’encre qui diffusait dans la pièce.

Et moi, qui devais avoir quatre ou cinq ans, si petite mais si curieuse déjà, je m’asseyais sur le petit fauteuil qui faisait face à son grand bureau. J’assistais ainsi, silencieuse, à ses longues séances d’écriture. Il écrivait des lettres, tenait des registres, et d’autres cahiers que je ne reconnaissais pas. Je le voyais tremper sa plume dans l’encrier, j’admirais le porte-plume tantôt ivoire tantôt argent qu’il tenait fermement de ses mains si puissantes.

Mon grand-père avait de grandes mains. Ses mains étaient si grandes, si fripées, ridées, froissées que je les détaillais à chaque fois que j’en avais l’occasion. J’observais ensuite les miennes, et je les trouvais ridicules, et je pensais que jamais je ne saurais écrire comme lui, ni écrire tout court. Je regardais ma main s’enrouler contre son gros index et je me demandais quel âge il pouvait bien avoir.

Parfois, je pouvais coller les timbres sur ses enveloppes. J’étais au plus près du papier gratté. Je pouvais moi aussi entendre le crépitement du papier sous la plume et voir se dessiner sous mes yeux écarquillés les mots, puis les phrases et les longs textes qui noircissaient les feuilles.

Il disait souvent qu’il n’aimait pas les dactylos. Il répétait que leur tintement était insupportable, que les mots perdaient leur cachet, que l’écriture perdait son humanité.

Je pense qu’il aurait détesté les ordinateurs.

Je suis Regard

Dans des multiples errances afin de n’être plus qu’un point dans le lointain,
je suis Regard.
Je suis de celle dont le nom change en fonction des moments, celle qui mue face aux paysages, face aux
figures de la première et dernière vie.
Je suis Regard Profond, je suis Regard Vague, je suis Regard de Braise, je suis Regard Perçant, je suis
Regard Éteint, je suis Regard Doux, je suis Regard Multiple, je suis Regard Ému, je suis Regard Enflammé,
je suis Regard Chargé.
Je suis Regard et tout ce qui s’en suit détermine mon nom.
Je vous vois venir et je peux parler de vous comme je parle à mon âme, soucieuse des détails, des récoltes
à la surface de la terre, de celles à déterrer et parfois faisant office de capture d’écran sans capteur dans les
yeux, simplement en guise d’enclenchement une paupière qui s’abaisse.
Vous ne m’entendrez jamais, il vous faudra chercher beaucoup pour me trouver, je suis Regard qui n’est
plus qu’un point dans le lointain, je suis Regard et l’art du camouflage, caméléon dans les oripeaux des
grandes allées.
J’ai un désir inépuisable, si vous saviez, si vous saviez vous autres combien je vous ai regardé, combien je
vous ai touché comme on touche avec les yeux.
Des êtres et des lieux qui pour certains ont rendu le frôlement.
Et malgré des éclipses furtives Regard ne se dérobe pas, je suis Regard comme l’on prête une oreille
attentive.
Je suis Regard avec la vue qui baisse, je me retiens à vos morceaux de corps, à vos mains qui étaient alors
réfugiées dans des cocons d’eau.
Je suis Regard au milieu de la nuit, aux premières heures du matin, dans des journées incomplètes aux
visages narratifs.
Je puise sous vos démarches, je me rends sous vos salutations au soleil et je cueille les instants d’une vie
de tous les jours.

Entre les bras

Je tends mon bras,
un désir de vouloir l’étirer à l’infini, frôler du bout des doigts les horizons.
Je le tends mon bras, je le déploie pour faire passer le temps, pour ouvrir les espaces,
pour regarder sa densité.
Je le tends pour le laisser en suspension et parfois j’y invite le deuxième,
je les tends pour faire l’oiseau, c’est aussi un autre passe-temps que de s’imaginer voler.
À d’autres moments je tends mes bras devant moi et je fais genre que tu es là,
je fais genre que ton regard se dépose et qu’on va se regarder longtemps dans le fond des yeux,
tu es un de ces horizons et tu es immense.
Ici je tends mes bras pour aussi vite les refermer, je les ferme pour entourer le vide,
le vide où les horizons s’engouffrent, ceux des sommets et des plates-bandes, ceux de ta langue,
ceux des mers des révolutions, ceux des lignes de ta main.
Le matin je tends mes bras pour étirer le corps,
faire grandir la surface où se sont glissaient tes pensées,
l’autre nuit dans la paume de ma main j’en ai fais des projections
J’ai tendu mes bras pour prendre du recul et tu es apparu.
Je tends mes bras et depuis la fenêtre je touche tous les arbres que tu as contourné
Au-delà il y a les montagnes voilées.
Je tends mes bras à l’horizontale pour dessiner un horizon dans lequel je me trouve
et je t’imagine faire pareil en face.
Alors nous ferions des vagues très lentement avec nos têtes prises dedans.
Certains jours je tends mon bras pour l’agiter dans tous les sens
entraînant inévitablement ma main dans une folie furieuse.
Derrière il y a l’horizon du sommeil où tes bras reposent.
Chaque jour mes bras se rappellent les horizons que tu as traversé,
il n’y a pas de limites, les horizons sont infinis.