Héritage

Tu me tiens dans tes bras. 

Mes yeux fermés, mon corps sur ton bras et ma tête sur ton épaule. Visiblement je ne dors pas, je tends mes bras et mes mains écartent leurs doigts, petits tentacules dont on devine les mouvements aveugles. Avant les regards, les sourires et les mots, palper le vide pour essayer, déjà, de comprendre.

J’ai beau scruter ce nourrisson, me dire que c’est moi, je ne parviens pas à le rejoindre. Je ne peux qu’imaginer, supposer, me tromper. Ce n’est pas de lui dont mes yeux ont soif mais de toi, à qui je ressemble aujourd’hui. Ton visage est de profil car tu es face à l’objectif mais me regardes. Si tu accordes l’accès à l’intime, tu parviens à garder toute la vérité du moment. Tu prêtes mais ne donnes pas. 

Etrangement c’est en toi que je me reconnais et non en cette vie balbutiante que tu regardes intensément. Je deviens ton regard. Il nie l’espace qui nous entoure et tente de nous saisir, il étouffe les sons qui nous célèbrent. Il est toute liberté, toute puissance et douceur ardente. Il est également cette promesse que j’entends encore, quarante-six ans après. J’y puise toujours ma force.

Je suis aussi cette bouche légèrement entrouverte, comme une porte sur ta pudeur. Elle laisse passer des mots qui n’ont pas besoin de palais, de dents ni de langue pour être prononcés. C’est peut-être pour cela que le bébé ferme les yeux. Il reçoit tes messages secrets, à lui seul destinés, un langage intérieur, fait de silence et d’amour, qui s’écoute dans le noir. Des mots invisibles que l’on peut attraper avec des doigts tentacules. Et garder toute sa vie.

Au fond d’un jean (et de l’univers)

Je suis un grain dans ta chaussure, un caillou dans ta poche. Je sais que je te blesse, je sens les lésions sous ton pas lourd dans l’escalier. Je t’entends monter à l’étage sans te voir, je te cherche sans te trouver. J’aimerais gravir les marches deux par deux et te rejoindre. Je ne peux pas. Je suis bloquée dans ce salon que la lune éclaire mollement et le halo fait écho à ma paresse. 

J’ai oublié que j’étais seule.

Je ne sais pas pourquoi tu me gardes auprès de toi, comme un talisman. Je me demande si je peux nous guérir des poèmes trop remâchés. J’ai voulu te les resservir trop de fois, maintenant les saveurs sont usées. Je voudrais ressusciter nos papilles. Je voudrais t’aimer mais j’ai perdu la recette. Je voudrais donner mais je n’ai plus rien dans mes poches. 

Pourtant je le porte en moi cet amour, c’est toi le caillou dans mon ventre. Parfois j’essaie de le noyer dans le gin et alors il refait surface. Moi je me noie et toi tu nages jusqu’à nos berges. Tu rentres à la maison. Est-ce que tu m’ouvrirais la porte si je voulais te rejoindre ? Je ne veux plus passer la nuit dehors. Je nous sème sur la route pour ne pas me perdre. 

Je renverse les assiettes, le café sur la table, mon cœur toujours trop plein. Toi c’est ton rire que tu renverses, une voie lactée dans l’espace. C’est moi ta maladresse. C’est toi ma lumière vive. Pardon pour mes errances. J’ai cru pouvoir m’en aller mais tout me ramène à nous. Je vais allumer dans le salon, ouvrir les fenêtres de mon cerveau. J’espère que tu passeras ta tête par l’encadrement de la porte comme autrefois. Je veux revoir tes yeux noirs compléter les miens. Je ne veux pas que ton sourire cesse de me chercher.

Retrousse tes poches, promis je suis tout près.

Dehors, ni pluie, ni vent. 

Dehors le soleil qui crame 

le soleil qui crame l’herbe 

l’herbe sèche 

l’herbe cramé 

l’herbe jauni cramé jusqu’aux racines 

Les racines qui forment comme un réseaux 

un réseau parallèle 

un réseau souterrain 

un réseau de vies 

de vies cramé par le soleil. 

Le soleil et ses rayons nucléaire 

ses rayons nucléaire qui créent la vie 

Nucléaire qui crame la vie

Qui crée l’or et la matière 

Pis qui explose.

Trous noirs fontaine blanche

Je veux voir la fin                                                                                                          vite.

Je veux voir la fin, me jeter dedans, y plonger tête la première et contempler le gouffre, l’abysse, et qu’il me contemple aussi et qu’il me trépasse. Je veux y plonger en apnée et rester un temps suspendu et qu’il m’aspire, qu’il m’entraine et qu’il me montre et qu’il me goûte et que je vois enfin. Je veux qu’il m’ouvre le crâne et qu’il sorte mon esprit et qu’il le projette en arrière et en l’air aussi. Je veux me bruler les yeux et avoir la tête qui tournois et l’esprit qui projette. Je veux voir la fin avant tout le monde et avant moi. Je veux m’y voir. Je veux précipiter ma chute. Je veux m’y presser et m’y lover, non m’y jaillir de toute part et exploser à sa face et à vos gueule. Je veux pas la neige en été et les enfants heureux je veux la fin et la déliquescence et voir ce que c’est là et faire waou.

 Je veux la fin et sans attendre et sans grand bordel et sans grand tambours. Je veux la fin simple et rapide, la fin simple et rapide qui vient vite avant tout le monde. Je veux me défaire et me fondre et me disparaitre et je veux l’oublie aussi. Ça serait bien l’oublie et la tranquillité aussi. Je veux la disparition. Et l’oublie je veux. Je veux un caillou qui coule très profond, je veux l’abysse et le froid. 

Je veux                                                                 vite.

Et puis plus du tout.

C’est normal ça, c’est souvent, c’est les choses.

Je vois presque la fin et je veux plus du tout la fin. Je veux le retour en arrière. Je veux qu’on me rembobine et qu’on m’accueille du retour du gouffre. Je veux des mains chaudes et douces et m’y jeter, non m’y blottir. Je veux les caresses sur les yeux et les paroles du retour, chaude et tendre. Je veux l’eau sur la nuque et l’aire dans les poumons et le cris qui revient. Je veux les éclats de vie dans ma tronche et reculer et revoir ma mère. Je veux plus voir la fin je suis plus pressé. Je veux trainer et même marcher à reculons et voir plus en arrière pour une fois et aller voir au-delà de l’avant. Je veux aller là où on va pas et moi j’irais. C’est bien avant le début. 

Je veux voir avant le début, l’apnée éternelle et la flottaison douce. Je veux voir la lumière qui traverse la membrane et les bruits étouffé. Je veux voir avant moi et l’ignorance de moi et la solitude éternel et l’obscurité et l’autre gouffre. Je veux voir le gouffre qui projette en avant et qui expulse toutes choses, direct. 

Je veux voir                                         vite.

Lorsqu’arrive la fin de sa journée, rien ne semble changer autour de la baie vitrée hermétiquement close, et elle n’a pour horizon que la mer de nuages flottant, indéchiffrable, au pied de la tour comme une couette lourdement oubliée sur un lit. Le soleil comme une boule de feu qui explose sur la ville depuis ce matin mais qui reste dissimulé, sauf du haut des étages supérieurs de la skyline en bord de mer. Si elle se levait, allait coller son nez à la vitre enchâssée dans le sol, et regardait en bas, tout en bas, alors elle pourrait apercevoir, dans une trouée cotonneuse, un lampadaire déjà allumé malgré l’heure et qui éclaire de son aura orangée la route grasse d’humidité et de la suie des paquebots restés à quai qui tirent sur leur laisse. Et puis il serait normal qu’elle retourne prendre sa place face au courbes et aux chiffres qui défilent par saccades et se reflètent dans ses lunettes, dissolvant son regard dans un flux numérique et éphémère. Et puis, elle décroise les jambes, recule son fauteuil et referme son ordinateur qu’elle place bien au centre de son bureau. 

Lorsqu’il leur paraît évident, mais tellement improbable, qu’elle va se lever, prendre sa veste, se diriger vers le fond de la salle, en franchir la porte et qu’ensuite il ne lui restera plus qu’à patienter devant l’ascenseur dont le bouton clignote avant de s’y engouffrer, ils tournent la tête, leurs regards balayant la pendule murale, la mer de nuages à l’extérieur à la recherche d’un signe des autres, aux regards aussi vides que le leur. Comme si ils ne pouvaient entendre le ballet des portes qui s’ouvrent et se referment avec la voix pré enregistrée souhaitant la bienvenue aux passagers embarquant à chaque étage. Puis un long silence persiste. Comme si l’activité ne pouvait reprendre qu’une fois qu’elle aurait bien quitté le bâtiment.

Et c’est alors que tous voient passer un corps qui chute et frôle les baies vitrées incassables, comme au ralenti, avant de disparaître dans la mer de nuages.

Transite

Je l’aimais. Alors je lui avais donné un sac à dos (le mien) pour qu’il puisse rentrer chez lui sans encombre. Ça avait été dur de le laisser rentrer chez lui parce que je l’aimais. Il aimait beaucoup ce sac à dos avec un truc en plastique orange fluo pour le fermer roulé sous lui.  

Plus tard, un jour, il m’envoie une photo. On voit un mur bleu et blanc, un trottoir et devant une route mouillée et entre la route et le trottoir, et entre le trottoir et le mur, il y a des mauvaises herbes en pagaille. Et puis au dernier moment, on remarque tout seul sur la route mouillée le sac à dos posé là comme s’ il était épuisé ou juste un peu malade.  

Beaucoup plus tard, il revient me voir chez moi avec le sac à dos. Le sac à dos est usé en bas, dessous, et au niveau des bretelles. On s’aime mais ce n’est pas possible d’être heureux ensemble alors il part le sac à dos vide au milieu du couloir il l’a laissé pour dire voilà. Je déteste le sac à dos vide crevé sur les tomettes. Je le laisse là au milieu du couloir que c’est pas pratique.  

Plus tard je dois quitter mon appartement en catastrophe parce qu’à Marseille les gens peuvent perdre leur maison en catastrophe à cause du péril imminent soit disant. Et on se dit qu’est ce que je prends avec moi en catastrophe ? On attrape une lampe. Un édredon. Une poêle tordue. On fourre les livres les plus lus et les vêtements les plus colorés. On s’encombre d’une plante. J’ai laissé le sac à dos. Il est resté là dedans je le

jure pour toujours. Mon ami que j’aimais est devenu silencieux pour toujours je croyais. Peut-être que les gens qui ont trouvé refuge dans mon appartement sous scellés, peut-être qu’ ils ont trouvé le sac à dos et qu’ils s’en sont servi pour leur vie quotidienne j’aimerais beaucoup.  

Un jour mon ami est revenu dans ma vie. Son retour c’était pas des mots et c’etait pas un corps non plus. Son retour c’etait un son youtube. Et après tout le temps qui fait qu’on pouvait appeler ça un retour véritable, et le temps que ça m’a pris pour dire au revoir, après 400 jours pour le dire, j’ai eu froid. C’est quand il est revenu par le son youtube que j’ai eu vraiment froid tout à coup. Je me suis allongée sur le canapé enroulée n’importe comment dans une couverture moche comme je perdais la sensation de mes mains. Elles étaient parties de mes mains en même temps que la sensation. Et je perdais aussi bien mes pieds, et tout mon corps. Le froid emportait toutes les sensations. Comme le bus scolaires le matin les enfants à la campagne pour les réunir ailleurs. 

Le matin très très tôt la campagne pousse des spectres. La campagne givrée au-dessus d’elle les spectres se promènent doucement. Le froid a gagné la pensée j’ai pensé mais non quand même pas. J’ai pensé à comme on voulait voir l’océan avec mon ami et comment il faisait pour avoir jamais froid. Là bas il y avait des choses qui ne sont pas encore exactement passées j’ai pensé.

Tu fulminais dans mon dos et je continuais de fourrer mes livres dans le carton de déménagement. Plus tu t’emportais plus j’allais vite. J’essayais de me faire sourire en me disant que je n’avais jamais été aussi efficace, en te remerciant presque. Tu étais allongé dans le canapé, ton téléphone à la main me donnait quelques minutes de répit quand tu tombais sur un post qui t’absorbait subitement, et puis ça reprenait, tes injures. Ta revanche, au milieu des cartons. Je ne voyais pas que c’était une posture, que ton téléphone t’empêchait de couler, que tu m’offensais pour ne pas sombrer. J’essayais de ne pas t’écouter, je fredonnais dans ma tête des chansons douces, et je m’appliquais à la tâche.
Déplier un carton, scotcher, entasser mes livres. Je me disais Tiens bon ne craque pas tais-toi ne lui fais pas ce cadeau demain tu seras partie tout sera derrière toi ce type est fêlé tu as fais le bon choix te sauver. Je ne voulais pas voir la brutalité du choc. Ni l’ampleur de l’échec. Je ne comprenais pas qu’en me perdant tu perdais tout. Je ne voyais que la violence, elle avait pris ton visage. Je ne t’accordais aucun droit. C’était trop tard. C’était ta faute. Troisième carton, deux mains deux bras. Mécanique de survie. Ne pas flancher. Faire. Se taire. Et puis je craquais, trop c’était trop, il fallait que je te réponde. Je ne comprenais pas que tu ne voulais que ça. Me retenir par le bout de quelque chose, ne serait-ce qu’un mot, me rattraper au vol et qu’on reprenne la danse, que ça tournoie comme avant. Mais c’était fini, je ne voulais plus de tes filets, je voulais juste m’échapper, courir aussi loin que possible, ne plus te voir t’entendre m’étendre mais te fuir. J’étais en armure et tes flèches ricochaient sur moi, et même si à l’intérieur je tremblais comme une feuille, même si mes jambes ne me portaient plus, j’étais debout, en guerre, dos tourné, contre toi. J’entendais tout ce qu’il me fallait pour ne rien regretter. Tes attaques perfides. Je n’entendais que ça. Ta perfidie. Je n’entendais que la haine. Je n’entendais pas que tu pleurais sous les cris, ni ta peur, ni à quel point de folie tu m’aimais.
Ni combien c’était vrai.

Neige

Neige dehors neige dedans neige dans mon cerveau neige de mots sur ma page blanche neige sur mon écran neige de souvenirs verglacés neige ardente dans la fourrure de ton corps d’ours divin quand vint le temps du vin puis tout en vint aux mains aux poings flocons d’amour brisé neige de sang comme des noces de chair brouillard brouillard givré sur tes yeux flous tes yeux bleus oublieux du froid du froid du froid du froid qui nous battait la peau les os fragiles comme du verre sous la pluie scintillante comme des oeufs enneigés dans le nid d’une mouette égarée je sèche les étoiles de givre sur mes lèvres glacées glacées au bord du thé brûlant qui ne me réchauffe pas je dois t’écrire je dois t’écrire je dois te dire l’averse de neige les rues glissantes entre nous l’épaisseur de gel qui s’immisce entre mes mots qui ne sortent pas qui ne sortent pas qui ne sortent plus les plumes d’oiseaux moqueurs migrateurs exilés réfugiés n’irriguent plus mon désert de sable blanc frais poudreux tu te rappelles on s’enduisait le corps de crème fraiche fraiche fraiche et on léchait nos sucres glace collés aux paupières du miroir de neige coupante montée en neige dans ma tête glissade dans mon corps gelé jusqu’au bout des doigts seulement des gerçures seulement des gerçures seulement des gerçures à t’offrir et le silence en avalanche peur de fondre fondre fondre si je te parle en hiver des larmes de cristal nous figeront jusqu’à l’été c’est très clair laissons faire le printemps qu’il souffle en douceur sur nos manteaux engourdis de ouate je suis une petite boule qui craque craque sous tes pas trop lourds ça m’engloutit ça m’engloutit ça m’engloutit je préfère la nage à la neige

De beauté il n’est rien

Le monde est un camion sans bande d’arrêt d’urgence

Une distinction, un éclat et c’est la nuit en évidence

Les règles sont plus claires lorsqu’on ne les voit plus

Des montagnes, tu verras la jungle,

Des anacondas manger des tigres rubis sur l’ongle

La terre est une mère absente

Son père, une allumette

Je me sens, en tant qu’humain, un twist :

Glisser par la fenêtre le temps des sakura

Prendre un Aérius

Dans l’eau du canon, on a la chair, la poudre 

La noirceur de la suie, et la déréliction

Les poissons ne sont qu’à une lettre de la toxicité

les mots, à une intonation de la fureur

le ciel, à un extrême de la sangre

La mort, ça c’est quelque chose

Les sueurs à l’usine se charge des mêmes poussières que celles de la peur

Celle de l’amante des mêmes odeurs que celle de l’amante

L’odeur, ça c’est autre chose

Le plus beau pari, en tout cas le plus fou, est le plus cru.

On veut se défouler sur une porte, l’ouvrir

Et voir le sapiens qui en sort :

son rythme, sa contingence, ses chaussures

Sa carte d’assurance maladie

La partie s’achève sur le cache-cache d’un phasme et d’un météore,

Sombral, je n’ai connu du deuil que le regard des autres,

Je vise une vitrine BNP en chasuble fluo,

J’en reçois une rouste et un ticket resto.

Justice se couple à plus de deux vitesses.

J’ai donc mélangé les dés,

J’ai visité des lits d’une rivière qu’on appelle le Styx :

J’y ai trouvé des parkings et des faveurs dont je ne me souviens plus du prix.

En cherchant, qu’est-ce que j’aurais trouvé ?

J’aurais préféré perdre, lâche comme un adulte dans un jeu d’enfant.

Tu comprends ? 

Morituri te salutame

Jusqu’à ce qu’on se sorte de la cuisse de Jupiter.

J’ai assez pour wallou,

J’ai vérifié et je n’aurais pas dû me soucier de la fin du mois.

Je jauge le temps qu’il me faut pour essuyer toute trace de dignité.

Tiens ! Chez cette actrice subsiste une trace du père,

Une trace du père et des montagnes

Une grange et de la paille ne feront jamais l’abondance de la Corne

Parce que, remplie, l’assiette est une épouse de bien meilleures recettes.