Voir

Le monde est couché.

J’éteins les lumières du salon après avoir lapé les dernières gouttes de ma journée. La maison plonge dans la nuit et m’entraîne dans sa chute. Il me faut chasser mes craintes, me résoudre à la nécessité du sommeil. Je passe devant la cheminée qui s’éteindra seule et lentement. Le feu encore vivant me retient dans ses filets oranges. Beauté maternelle. Je ne bouge plus et m’émerveille. Je me demande pourtant ce qu’il y a de si beau dans ces flammes qui déclinent. Je suis le personnage d’une scène trop attendue, hypnotisé par l’âtre, qui approche ses mains et frissonne. Des siècles d’images nous ont appris à aimer ce tableau-là. Il est banalement beau et je m’en veux. La beauté se mérite.

Dépasser les couleurs, la danse, le crépitement. Fermer les yeux pour débusquer la beauté. L’émotion est réelle, trouver sa source, ce que le feu qui nous regarde révèle de nous. Car c’est lui qui regarde. Il est un intérieur qui voit. Le quartier terré dans son silence, le jardin, la maison, moi qui éteins les lumières, nous nous tenons au dehors. Nos mains aveugles palpent dans le vide un ciel sans fond. Nous sommes habillés de nuit. Le feu nous garde dans son jour, il nous loge dans sa lumière. Elle est son œil. Il nous observe et nous veille. C’est un guetteur splendide.

Un guetteur d’une splendide beauté.

Je me dis que le vent chasse le flot des mauvais rêves,
que la lumière dissipe les ténèbres
Et après ?

Je me dis que la peur de vieillir et même de mourir
s’oublie avec le temps qui passe  et la joie d’exister
Et après ?

Je me dis que rien n’est plus vivant que l’amour les arbres et la mer
et que c’est la beauté qui nous rend invincible
Et après ?

Je me dis qu’il nous faut retrouver l’innocence
et la plénitude de l’enfance pour tout aimer du monde
Et après ?

Je me dis que la force de l’âme peut émerveiller de couleurs
la vie devenue œuvre d’art
Et après ?

Je me dis qu’il faut y  croire et renaitre chaque matin
au chant de la lumière, chercher la note juste
Et après ?

Je me dis que seul existe ce présent de l’automne
L’incendie du feuillage avant la noce blanche du printemps
Et après ?

Lueur

Chacun de mes pas écrase le sol. Mon corps pèse lourd ce matin. Son poids doit certainement venir de mes épaules car ma tête est vide. Ce que je regarde ne fait naître aucune pensée. Je traverse des rues en noir et gris, des arbres aux branches tombantes et des visages froissés. Pas besoin de tourner la tête, je perçois tout et il n’y a rien à voir.

Une lueur. Je ne sais d’où elle vient. Mes yeux ont dû la repérer malgré moi. Mes pupilles s’éveillent, mes sens remontent doucement à la surface. Je cherche. Là, parmi les passants blafards, un homme marche en souriant et tient entre ses dents une flamme. Je me demande où il l’a trouvée. Il a l’air de venir de loin. Au moment où je le dépasse je ressens une chaleur, étrangement familière. 

Je ne sais plus où je voulais aller, toute destination me semble futile, je fais demi-tour pour rentrer chez moi. J’avance avec la sensation d’avoir retrouvé et aussitôt perdu une vieille amie. 

J’entends un oiseau sur une branche et me demande s’il était déjà là lorsque je suis passé quelques minutes plus tôt. Je lève la tête et ne le vois pas. Mais sur une feuille, sans la brûler, chante une flamme. Est-ce la même ? Non, son or est très légèrement différent. Pourquoi ne l’ai-je pas vue tout à l’heure ? Je regarde autour de moi. Personne ne semble la remarquer. Je continue mon chemin, scrute tout ce qui s’offre à mes yeux. Rien. Perturbé, je bouscule un enfant. Je crains qu’il pleure mais non, il lève son visage vers moi et dans ses yeux crépite une danse orangée. Je voudrais lui parler mais ne sais quoi lui dire. Sa mère l’appelle, il la suit et disparaît. Je reprends mon chemin et arrive au passage piéton, en face de mon immeuble. Une vieille dame a peur de s’engager. Elle semble attendre depuis toujours. Je lui propose mon aide et lui donne mon bras gauche. Elle le tient de sa main droite, frêle et ferme à la fois. Elle craint de perdre l’équilibre et sa main gauche vient s’appuyer sur ma main droite. Nous traversons ainsi le croisement, très lentement, à rebours du temps et en silence. Au moment où nous nous séparons, elle retire sa main de la mienne et avec ses jolis doigts bleutés, ferme mon poing. Elle se penche vers mon oreille, y glisse une phrase que je n’entends pas. Je la regarde s’éloigner, appuyée sur sa canne. Je parcours la distance qu’il reste pour arriver chez moi le poing fermé, monte l’escalier et me retrouve devant ma porte. Les mots déposés dans ma conscience quelques minutes plus tôt se font finalement entendre. 

Tu l’as perdue et moi je n’en aurai bientôt plus besoin. 

J’ouvre mon poing pour saisir mes clés et vois, au creux de ma paume-écrin, une flamme.

Bleuie

Elle, bleuie d’encre et de chimère.

A tenter d’emprunter les sentes invisibles. Sur les bords des riens. De reflets évadés en revers intérieurs. En se glissant songeuse entre ces parenthèses, elle cueille ici et là des bruissements allègres, et des morceaux d’arcs-en-ciel.

Une odeur de forêt profonde monte de chaque miette de terre, de chaque écorce d’arbre l’ inondant de fragrances .

D’un lent regard, comme progressant d’un pas alangui, elle scrute  les échos creusés de lumière , étouffés dans la pénombre.

Une peinture de Van Gogh, une sorte d’icône. Et ses étonnements sous la peau. Elle,  toujours à fixer ces fissures de lueurs. Et à voir ce que nul ne voit, tout cet entrelacs de buissons de bleus qui ensemencent et embaument jusqu’à l’os.

Il y a ce moment étrange, quand tout chavire puis s’éparpille en  langues de verre, en esquisses de conscience : l’invisible  adoubé. En ce lieu liminaire, s’éterniser. 

S’éclaircir de ces lumières.

Insecticide

Je rentre dedans, je sors dehors.  

Le vieux mur blanc devant moi a toujours un pan de papier peint arraché. 

Je rentre dedans, je sors dehors.  

La déchirure n’a pas bougé. 

Je rentre dedans, je sors dehors.  

Par endroit, il vire au gris. 

Je rentre dedans, je sors dehors.  

Il manque toujours un bout ici aussi. Ce petit supplément, ces quinze minutes de cuisson qui auraient pu m’épargner ces angoisses. 

Le bout manque, mais elles sont bien réelles. 

Elles virevoltent comme des papillons de nuit dans ma tête. 

Je rentre dedans, je sors dehors. 

La mouche effectue des mouvements géométriques d’un bout à l’autre de la pièce. 

Je rentre dedans, je sors dehors. 

Ici au moins il fait chaud. C’est un peu maussade, presque réconfortant. Quand le tiroir à horreurs est fermé, on est presque tranquille. J’ai bouclé les pensées sous clé, je peux vivre ma trêve. 

Rester docile. 

Je me remémore toutes les fois où on m’a dit que j’étais trop soucieuse. Ou que cette conscience était ma force. 

Moi j’ai l’impression que la réalité me lamine à coup de poings. 

Je préfère rester ici, à l’intérieur. Là où les rêves sont hauts en couleurs et où mes châteaux de sable subsistent. 

Je me relie au monde dans ce corridor entre moi et la vie. Et ces histoires que je me raconte constituent un prolongement de moi-même, une version romancée de ma présence dans le monde des vivants. 

Je rentre dedans, je sors dehors. 

Le bourdonnement de la mouche me dérange. Ses ailes se frottent et on dirait qu’elle ronchonne. 

Je voudrais le silence. 

Je rentre dedans, je sors dehors. 

Pensées parasites qui m’étreignent. Elles sont revenues. 

Qui suis-je, où vais-je, dans quelle étagère ? J’aimerais au moins savoir rire de ces absurdités. J’aimerais savoir vivre sans y songer. 

De tout ce que j’ai imaginé, qu’ai-je réellement vécu ? Le rideau tombe, l’oubli aussi. 

Jour ordinaire

                 AUBE

lentement sortir de la nuit

et du secret des songes

un rai de lumière là sous la fenêtre

la main tendue  du jour qui naît

               REGARD

le regard étréci par une migraine

se pose sur la bruyère  du talus

où sont assemblés les silences

de tous mes disparus

             MESANGE

ventre jaune pointé au ciel

elle picore la tête à l’envers:

ce matin la lumière

est née d’une mésange

        CYPRES

sous un ciel d’hébétude

le cyprès nain droit et rebondi

oratoire secret des oiseaux

refuge de mes pensées

       AUTOMNE

l’envol d’une feuille de chêne

lentement elle tournoie

cherche son tapis d’herbe

ne plus oser marcher

     PLUIE

c’est une arche de pluie

où il faut bien passer

 les gouttes comme des tirets 

de mots  du ciel à la terre

     FREUX

sous le ciel sombre

où expire le jour

les mots du soir résonnent

au vol dissonant des freux

Encore fébrile, elle avait peint tout l’après-midi, mélangeant avec ivresse tous les bleus, les ocres, et les orangés de sa palette.

Une plage devant une mer débordante au crépuscule et des nuages incendiés au couchant.

Le soir venu, elle se coucha et s’endormit, exténuée.

Eveillée par une sorte de rumeur, elle crut entendre le mugissement du vent, le ressac contre les rochers et le bruit de succion des galets quand la vague se retire.

Le bruit s’amplifia, se rapprocha comme si toute la mer se déversait dans sa chambre, vague après vague, couvrant ses draps, ses mains et son visage d’algues vertes et iodées.

Son lit s’enfonça, radeau trop léger, au fond des eaux sombres parmi les coraux et les bancs de poisson.

Tout son corps semblait délesté, devenu transparent comme une ouate, comme un nuage dévoré de soleil.

Un poisson jaune entra par sa bouche, fouilla son ventre et ressortit rougeoyant, de la couleur suave des coraux devant ses yeux, ou ce qu’il en restait.

Elle vit passer au loin des sirènes aux longs cheveux et l’image d’une dague qui ensanglantait la mer lui revient en mémoire.

Elle tendit hors de cette bulle où tout son corps flottait, une main vers le bleu de la mer, ce bleu profond et sombre, outremer, de l’eau qui l’entourait.

Elle sentit sur sa peau un frisson étrange et fut aspirée par l’encre des bas fonds, oubliant tous ses souvenirs de la terre.

Elle devint une étoile de mer et pu parler avec les étoiles du ciel, son corps tantôt nuage bleu caressé des poissons, tantôt nuage d’or frôlé par les oiseaux.

Elle avait épousé les couleurs du tableau et bu ses sortilèges.

« Au réveil, il était midi. » 

Avant de partir

Cette chambre m’écœure
Je suis saturé de son odeur
Oppressé par son air absurde

La tête me tourne
Je voudrais respirer 
Mais ma bouche 
Mais mes narines
Mais mon visage
Asphyxiés
Plaqués par un voile lourd, épais, humide
Etole de mort

Chambre de soins
Certes
Soins palliatifs

Je te regarde
Et je t’en veux
Tu ne me regardes pas
Tu souffres trop
Et je t’en veux
Tu devrais arrêter d’avoir mal comme ça
Et me dire que tu m’aimes

Je marche dans une forêt silencieuse au bord de l’inquiétude du monde.

Odeur de mousse et d’eau sous les feuilles, un matin  de printemps.

Les buissons brillent de leurs bourgeons sucrés et les arbres offrent l’étoffe de leurs troncs attentifs, corps palpitants sous l’écorce.

Le feuillage s’éclaire d’or tout là haut.

Au détour du chemin une prairie, bordée de peupliers, de roseaux, le long d’une rivière aux pierres rougeoyantes.

L’instant vibre de vent, de lumière et invite à l’oubli.

Vert lustré de l’herbe, ocre chaud de la terre où cheminent de petites fourmis, insectes nonchalants, fleurs sauvages aux senteurs d’autrefois.

Mystère d’une harmonie de couleurs, d’odeurs et d’une vie secrète ; j’entre par tout le corps et le souffle, dans cet instant suspendu qui me transporte et m’irradie.

Toute cette beauté qui ne s’offre sans doute à l’âme qu’aux instants de contemplation silencieuse et que l’on boit avec avidité par tous les sens au point de devenir herbe, terre, neige, vagues, ciel, bouquet de couleurs, d’odeurs et de saisons.

Beauté qui nous arrache au monde par l’étreinte d’un arbre en fleurs dans la lumière, l’odeur timide des violettes ou envoûtante des mimosas, le frisson d’un oiseau surpris, la parole échevelée du vent.

Beauté aussi dans la trace des souvenirs convoqués, irrigués par les sensations, palimpseste ou chant qui s’écrit depuis l’enfance et tremble au fond de nous.

Espace indicible et vibrant de mots, tissé en nous et qu’approche parfois le poème.

Le mulot mort

Dans le jardin il y a le visage d’un mulot mort qui ne regarde plus le ciel mais se reflète peut-être dans un miroir. Un fantôme de mulot apprêté pour le voyage, poil lustré, museau propre, l’oeil noir de trop avoir guetté. Il chercherait la douceur entre ses pattes, quelque chose à croquer. Une proie sans doute. La preuve en est ses moustaches humides et rigides, indiqnant la direction. Celles de gauche montrent le nord, celles de droite, le sud. La suite serait cornélienne si le soleil ne se voilait la face, façon de protéger les êtres encore vivants d’un être déjà mort. Pas encore froid, certes, fourrure chaude et queue raide. Il ne palpite plus mais rouge encore du feu de la vie, il a l’air de bouger. Il pourrait flotter en slalomant entre les arbres. Il pourrait nager le crawl comme dans les dessins animés et remonter le cour de sa vie. Mulot caché entre le jour et la nuit, petit poilu des tranchées de jardin, a combattu pour sa survie, ventre à terre.

Le fantôme a rougi dans son sommeil sans fard. Il s’est vu gros chat plutôt que gros rat. Il s’est vu pacha sur feuilles à mâcher, sur talus touffu, sur lit de soie. Il s’est vu premier mulot de la région, élu à rebrousse-poil roi des rongeurs. Il s’est vu mulot ailé pour échapper aux chats, aux chiens pour qui il aurait servi de jouet à déjeuner. Il se serait vu supersonique pour voler plus vite que les rapaces.
Il divague dans son rêve de mort. Il galope, il est plus gros que le plus gros des chats, il est gros comme un éléphant. Il pourrait écraser un chat d’une seule patte. Il se voit comme prédateur mais il n’est jamais prédateur que de lui-même. Il trifouille dans ses cauchemars de quoi s’en extirper, histoire de voir si la greffe a pris, mais c’est trop tard, il a beau galoper dans son rêve, tout mort qu’il est, il est bel et bien mort.

Y a-t-il un paradis des mulots ? Un espace à parsemer de fleurs des champs, de galeries souterraines, de cachettes surprises. Une place pour compter les nuages et les lombrics en attendant le crépuscule. Peut-être une motte de terre à rapporter entre les pattes, une attitude à faire remonter ses souvenirs de bête, les fatigues, les réformes, les remontrances. Peut-être la perception un peu fanée d’un amour de mulot. Mulotte sans culotte, l’indécence, le fantasme au pays des mulots, le temps que prend l’amour, aussitôt grandi aussitôt enterré avec la bêche à côté et deux bouts de bois en signe de croix. Le signe de l’enfant qui a semé avec, ses espérances et ses rêves.

Que se disent des rêves d’enfant et des rêves de mulot mort ? Personne ne sait, il faudrait avoir pour cela de petites oreilles très pointues ou se laisser envahir par la terre, en avoir plein les yeux, plein la bouche, se laisser enterrer vivant, avec les rêves du mulot mort et ceux que l’enfant a déposé dans le trou.
Ou attendre la saison prochaine et déterrer les rêves.