L’ultima cena

Quelle que soit ma destination,
j’abreuve les sceptiques et
je nourris mes sœurs,
tou.te.s invité.e.s
à se délecter de mets aigres-doux
autour d’une table sans langue de bois.

D’abord, j’installe les convives :
une serviette
aux genoux frileux
un verre
aux lèvres embrasées.
Si la destination est absolue,
le temps du voyage est compté ;
je dois quitter la tablée,
enveloppée d’un tablier.

Dans la cuisine
aux parfums alléchants,
je découpe méticuleusement
les doigts qui insistent,
les langues qui flattent,
les yeux qui reluquent.
Ils se répandent
sur la planche en bois,
en fragments irrespectueux
qui ont souillé ma peau.

Dans une grande casserole
aux intestins bouillants,
je déverse soigneusement
ces morceaux méprisables.
Je les fais revenir à feu doux,
je tempère leurs arômes,
saveurs « je t’ai dit non ».

Derrière les fourneaux,
je prépare le glaçage :
les demi-portions à point,
j’utilise des mots crus
pour leur rafraîchir la mémoire.
Je les asperge
d’aigreur
du désir unilatéral,
d’amertume
du plaisir à sens unique,
du sel des larmes impuissantes
qui coulent dans le métro bondé.

Dans la salle à manger,
mes convives s’impatientent.
J’arrive en fredonnant :
« Qui veut une part
de soupe à la grimace ?
Qui, d’entre vous,
aura les yeux plus gros
que le bas-ventre ? »

L’ingrédient secret dévoilé,
ma recette du consentement
n’est pas au goût du jour.
Sans doute ses notes épicées,
son croquant sous la dent…
Pourtant, mes amies se régalent.
Ma voisine aux joues creuses
a même repris des couleurs.
Elle me glisse
entre deux bouchées :
« Qu’est-ce que c’est bon
d’avoir la panse pleine ! »

La digestion s’impose,

l’esprit s’évade.
Malgré le brouhaha,
je planifie déjà
le prochain repas,

le prochain voyage.

Je sillonne les draps où tu creuses ton absence – ton sommeil soc dans les terres qui pourrissent en moi. Ton silence sévère mon visage, je crispe tes mâchoires, serre l’anneau obscur de ta gorge mes mains autour de tes coups perfides, tu sarcles mes mots là où ils naissent, là où ils paissent. Je suis jachère et tu cognes ton front entre mes hanches et tu griffes mes flancs des faucilles de tes ongles. Tu hurles loup sous le butoir des lunes, je glane les pluies au-delà de tes paupières, nous ne vivons qu’aux lisières de nous-mêmes.
*
Elles invectivent le ciel de n’être pas élues, claquemurent le monde dans des tissus de mensonges, elles sont un fil de chaines. Elles se dérobent sous les parois du barbare, se rient des traces de boue laissées dans les yeux qui sont venus trop proches, séquencent le tendre jusqu’à les rendre aumônes. Elles sont deux, elles sont foule, elles sont nuées de désirs et d’arrogance, elles sont buées qui postillonnent le mépris. Venins des bords des lèvres, elles vivent dans les replis de leurs refus, vipères dans les herbes hautes de leurs secrets.

sans détour poils et plis et ombres sur le corps d’Albrecht Dürer la faculté immobilisée la figure humaine consolante s’enfoncer au dedans l’individualité insensée l’affect libéré dore le désir de soi cette convoitise tactilité de l’incarnation les cheveux apprêtés pleins de conjecture leur longueur retenue engendre l’allure folle le côtoiement sans fin allongement du tourment idylle pénétrante l’élaboration rouée si je devais étendre les ailes ici recharge de la vision interminable et le présent pénétrant l’aile et l’affaissement et la mort sont doux longs pépiements après les vastes orages quelqu’un à nouveau contemple les paysages qui s’étendent polis et secs et sublimes nous nous penchons dérangés et cela persiste et continue mon art couvre de silence l’entièreté de l’image la conscience à ce point épineux domaine de l’immensité légendaire comète dispensant teinture du visible et néant illuminateur

Une image

Six petits rectangles sur fond clair et, à l’intérieur de chacun, un univers aquatique. Ou sonore ; on ne sait pas. Ce sont des ombres et des ondes qui s’y dessinent, et c’est abstrait comme un mystère. On voit dans chaque rectangle comme un morceau de disque, avec les fines lignes circulaires de ses pistes, et en son centre un trou noir. Il n’y a que deux couleurs. Le fond noir et les ombres, les ondes claires, peut-être blanches mais par effet de contraste on dirait presque bleues, oniriques. 

Le troisième rectangle, celui qui est positionné à gauche sur la deuxième rangée, est un peu différent. Là, l’image du disque est davantage rognée, elle ne remplit même plus la moitié du cadre. L’autre partie, ce sont des spectres lumineux qui dansent de part et d’autre d’une ligne droite : c’est l’instantané de la vie, l’image d’un coeur qui bat. Alors j’observe un peu mieux, je détaille ces copies d’écran au bas desquelles je peux lire en tout petit des chiffres et des lettres qui demeurent pour la plupart opaques à mon entendement : « HdT-10ORx », « Vmo : 2.2cm/s », « PA : 100% », « 13 IPS1 », aussi énigmatiques que les sentiments qui, j’imagine, ont dû te submerger quand la sonde a glissé sur ton ventre encore plat pour la première fois. 

À ce stade de son développement, l’embryon n’est encore qu’une lentille -c’est toi qui me l’explique-, et pourtant son coeur bat. J’imagine que tu as pleuré. J’imagine seulement, car je ne sais pas. Pour moi cette petite vie reste aussi abstraite que six rectangles sur une feuille A4, et pourtant l’idée qu’elle pousse en toi me bouleverse. Je me souviens de nous construisant la cabane dans les bois des Perrières, je me souviens de toi qui n’en démordait pas : il fallait faire sans clous. Je pense aux nœuds qu’on a dû apprendre à nouer, et à tous ceux qu’on a ensuite tenté de défaire, dans l’espoir de pouvoir vivre nos vies plus libres, délestées des casseroles inutiles. Je pense à ces bois et je pense à ce petit cœur qui palpite en toi, et je pense à nos parents, et à nos petits cœurs battant dans les ventres de nos mères bien avant que nos pupilles ne rencontrent la lumière ; je pense à tout cela et tout cela m’émeut. Est-ce que tes enfants grimperont aux arbres ? Est-ce qu’ils y construiront des cabanes ? Choisiront-ils d’y planter des clous ou apprendront-ils à faire et défaire des nœuds, jusqu’à dénouer les fils de nos héritages incertains ? 

Six rectangles sur une feuille blanche, ce n’est rien et c’est une vie tout entière, c’est ton ventre qui ne t’appartient plus tout à fait. C’est une cabane au fond des bois qu’il nous appartient de garder debout.

EAU – FLOTTEMENT
Baignant dans le liquide chaud et translucide de l’inconscience tranquille –
nous flottons.
Silence mouillé.
Les parois rouges à noires ou noires à rouges nous paraissent lointaines ou proches selon que
nous soyons basculés à gauche, à droite, vers le haut ou vers le bas.
Rien n’est défini dans ces coins-là.
Tout se laisse aller, se répand, selon ses propres principes.
Les choses se mettent en place pour que cela advienne, sans que l’on soit mis dans la
confidence.
Le temps n’a pas de prise sur nous, ni les heures, ni ce qui doit les composer pour qu’elles
soient désirables.
C’est le monde du tout et du rien.
Les sons passent mais ne marquent pas. Ils n’impriment pas le sens que souhaitent leur donner
ceux qui les transmettent.
C’est le signal brouillé d’une voix lointaine, venue d’une civilisation dont nous ignorons déjà tout.

FEU – ANIMA
Le grand complot a atteint son but.
Nous sommes perméables à tout, dotés d’une volonté de liens, de compréhension et
d’expansion.
Si les données nous sont favorables, nous voyons, nous sentons, nous touchons, nous
entendons, nous goûtons. Certains parmi nous regretteront de posséder l’une ou l’autre
capacité à certains moments du voyage.

Nous rencontrons le vaste monde du vivant, des choses et des choses contraires – le chaud et
le froid, la lumière et l’obscurité, le bon et le mauvais, le beau et le laid. Minuscules échantillons
de ce dont nous sommes les témoins sensibles.
Dépassés par l’immense beauté vécue comme fardeau, des hommes à petites têtes vont
développer des stratégies de rétrécissement du réel.
Veuillez accueillir le cortège de certitudes, accompagné du service d’ordre de l’ego : propriété,
possession, obsession.
Nous accouchons douloureusement du moi, inventons les limites du je et ses moyens de
conservation redoutables.
Solidité. Édifice. Rigidité. Carapace.
Mon domaine sera celui du combat.
Ma langue sera celle que j’arracherai brutalement à l’ennemi que je me suis inventé.

Je cherche des boucs émissaires.
Nous nous divisons – en groupe, en portions, en pensées – en je qui va traîner nous dans la
boue.

TERRE – COMPOST
Plus le temps d’en vouloir au temps et à ce voisin qui avait jadis un jardin plus fleuri que le
nôtre.
Ces considérations appartiennent à l’autre état, à l’autre monde.
Nous sommes don. Total.
Notre condition passe de locataire à habitat – refuge – pour d’autres, beaucoup plus petits,
qu’on avait l’habitude d’écraser.
La sédentarité nous a amenés à nous organiser activement pour la gestion de nos semblables
devenus déchets. Ceux que l’on a aimés, ou ceux qu’on paye pour cette tâche nécessaire,
creusent la terre assez profondément pour nous y loger.

On a imaginé une armure de bois, confortable, contre la parade des petits intervenants. Ces
grouillants-là n’en ont que faire de nos stratégies.
Ils parviendront à bout du bois – salives acides qui nous font gonfler, crouler et exploser dans la
cabane.
Affaire collective. Nous travaillons ensemble pour leur permettre de venir pondre et développer
leur famille en nous.
Nous pénétrons la dimension la plus utile de la chair.
Le gîte et le couvert ne sont plus des offrandes à la tête du client.
Tendez l’oreille.
Nos locataires s’expriment.
La mastication produit un son singulier, répétitif et mouillé.
Les déplacements se rapprochent d’une nappe sonore sourde, diffuse et continue.
Les noces et les naissances éclatent en cris aigus, provoquant de léger séisme qui transforment
cette joyeuse fanfare en fête.
Nous sommes malgré nous un – jaune moyen, rose tendre, bleu électrique – tableau abstrait
victime d’un déferlement de couleurs et de mouvements.
Nous ne produisons ni bien ni mal.
Nous sommes inoffensifs et terriblement profitables.
C’est le monde du presque plus rien pour tout.
Ne reste que la charpente blanche.
Nettoyée.

AIR – PRESENCE
Evacuées,
Lois physiques, lois morales.
Lois négociées par d’autres –
héritiers d’arrangements anciens,
scellés par des mains aveugles
qui ne savaient pas très bien
ce qu’elles avaient à trancher.
Ni pourquoi il fallait trancher.
Débarrassés,
De l’accablante pesanteur –
Ni vol, ni flottement, ni poids.
Convoqués,
Avec ou sans mots,
Par des esprits
qui ont gardé en mémoire
Par des esprits
qui ont gardé en peine.
Dispersés,
Dans l’univers boursouflé.

Sur la table

Sur la table devant moi
des peaux mortes tatouées
comme des souffrances étalées
je les enfile sur mes doigts, le long de mes bras.
Je pose mes nouvelles mains
comme un livre ouvert
sur la table devant moi.

Sur la table devant moi
avec ma nouvelle peau je sens
des formes géométriques juxtaposées
comme des perceptions peinant à se combiner.
Je les empile sur mes épaules, je sens leur poids
leur forme s’accorder et se confondre
avec ma nouvelle peau.

Sur la table devant moi
des petites mains par paires
papillonnent, se posent et se soulèvent
pour délivrer des tas d’insectes morts épinglés.
Toutes les couleurs sont là, tous les motifs
comme des souvenirs oubliés
je les assemble par paires.

Sur la table devant moi
on a posé
des clés, des feuilles
des cailloux, des cornes.
J’essaie en vain d’en changer l’ordre
mais rien ne bouge
clés, feuilles
ce sont des ombres
cailloux, cornes
des mots.

Sur la table devant moi je m’allonge
de sous ma nouvelle peau
j’ôte mon vieux coeur pour le remplir
de nouvelles formes
de nouveaux mots
de souvenirs
de motifs
et le remets en place
avec un tour d’écrou.

Surface du sexisme

Surface du gazon synthétique
Où les jeunes filles aimeraient jouer au foot
Mais ne peuvent pas parce que
Les garçons accaparent le terrain

Surface des hauts de survêtement
Que les jeunes filles nouent sur leurs hanches
Pour ne pas être traitées de putes

Surface des manuels scolaires d’histoire-géographie
Aux femmes passives,
Aux femmes de…
Aux femmes omises comme une séquence de film
Sur laquelle on peut passer en accéléré

Surface du miroir
Miroir, mon beau miroir,
Dis moi, qui est la plus belle,
Scruter les seins
Traquer les poils
Tuer les repousses au round-up
Gommer la peau jusqu’à effacer ce qui n’est pas douceur et soumission
Couper les ongles
Polir les ongles
Vernir les ongles
Exorciser la cellulite
Coup d’œil après coup d’œil
Se tailler un costume
à la mesure des normes
qui nous sont imposées
Surface d’une fausse question
Être ou ne pas être
Bonne ?

Grande surface, temple de la consommation
Le soutien-gorge aux baleines cannibales
Le string qui gratte la raie
Les chaussures avec lesquelles on ne peut pas marcher
Le monde à portée de main en taille 36
S’affamer, respirer
S’affamer, acheter
Une crème pour la zone T
Une crème pour le contour des yeux
Une crème anti-ride
Une crème pour les mains
Une crème pour les pieds
Une crème de nuit
Une crème de jour
Une crème solaire
Vomir face à tant d’onctuosité
Se dessécher à force d’avoir arrosé


Cible ? Ménagère, mère, sportive, enseignante, policière, pompière, artisane, ouvrière, boulangère, charcutière,
actrice, infirmière, docteure, ingénieure, célibataire

Cible ? Femme.

Objet : femme.

Être humain, morcelé
Être tout ça, ensemble
Et jamais en même temps

Injonction : fracturée

Surface
Face contre terre
Technicienne de surface
Femme précarisée
Surface des sols nettoyés par ces mains invisibles
Surface des entreprises
où les femmes ne sont pas prise au sérieux
Surface du plafond de verre
Salaires subis, carrières amputées

Femmes, membres manquants

Surface des tâches non rémunérées
Tâches essorantes, lessivées par
Les grandes eaux de l’évidence
Ou de la mauvaise foi

Surface du sexisme qui sous-tend
notre société et nourrit l’argent-roi
sur son étalon or

Surface du sexisme qui sous-tend
Notre société

Surface d’une absurdité

Alors, refaire la décoration :
Changer la peinture, le lino, le carrelage, le crépi
Déconstruire le mur, pierre par pierre
Faire sauter ses fondations
S’affranchir du toit

Nouvelle surface
Vivre pour soi, sans faux semblant
Avoir de la valeur parce qu’on respire,
Par-dessus-tout, se choisir
Devenir soi, devenir nous

Patriarcat, j’écris ton nom pour
Te détruire

Et les pénis ne seront plus les soleils autour desquels tourne la Terre.

La sorcière du maquis

Ces mots sont ceux d’un homme amoureux de la fille sauvage, coupable, de n’avoir
rien fait quand on la surprit en train de cueillir des herbes dont elle exploitait les
propriétés et qu’on le lui fit payer.

Le vent soufflait bleu dans ta bouche tordue qui aspirait le paysage et son immensité
qui s’imaginait genévrier de Phénicie ou pin lariciu des sommets

Dans l’or de ton regard, le soleil irradiait de toute l’intelligence des savoir-faire, acquis
au fil des ans, qui te faisaient assembler les racines, les feuilles et les baies

Le feu a crié rouge sous ta plante de pieds qui absorbait l’injure, la douleur et la
haine

La nuit a pleuré gris dans tes bras qui fumaient, blanchie par la terreur, pâlie par
l’inhumanité

Dès le soir tombé, la lune et les étoiles veilleront noir sur tes os que le gypaète
viendra nettoyer pour qu’éclate ta pureté

Luz de luna

Autrefois vivaient trois femmes dans la même forêt, sombre et marécageuse. La femme squelette, la guérisseuse nue et la peintre diabolique. La première cliquetait, la deuxième cueillait, la troisième transportait sa peine. Elles s’étaient toutes les trois isolées du monde, chassaient, pêchaient et buvaient l’eau à la dernière des sources. Leurs bouches avides dirigées vers le dernier filet d’eau pure aux alentours. Elles s’entraidaient. 

L’une des trois avait un tempérament à tuer les oiseaux. Elle était ivre de sa propre rage, une rage croissante depuis son plus jeune âge. Fort heureusement, elle soulageait ses colères à coup de pigments sur les rochers. Des peintures rageuses qui la laissaient exsangue pendant plusieurs jours mais qui, comme une saignée, la revitalisaient et l’attendrissaient. 

Un jour, pourtant, son énergie créatrice s’est tarie. La vie apprend que ce dont on ne prend pas soin dépérit. Elle restait sourde aux appels des deux autres femmes qui veillaient sur elle et la voyaient se dessécher. Elle perdit donc un matin le goût de la couleur et des gestes de peindre. Sans cette purge régulière, elle devenait folle. De rage et d’agonie. 

Elle voulut disparaître mais ne supportait pas de laisser ces deux forces de la nature, ces deux femmes libres devant l’adversité, continuer de danser de tout leur saoul. Elle ne pouvait pas imaginer relever la tête ni se soulager de son mal en les laissant en vie. La jalousie avait parlé. C’était décidé, elles devaient périr avec elle. Elle les emporterait dans son sillage funèbre. 

Elle peint alors, avec son propre sang vicié, deux vieux châles en traçant des signes ensorcelés. Des signes diaboliques qui absorbent les élans, terrassent les envies, noient les forces vives. 

Une fois offerts et portés sur les épaules, la transformation opéra comme prévu. Les deux femmes perdirent instantanément l’instinct qui d’habitude les accompagnait. Sous la lune, les deux châles s’agitaient. Une danse fiévreuse et trépidante, sans répis et sans fin. Sans plaisir et sans joie. Un rythme effréné qui laisse hors d’haleine.

Le corps habité et vide, jeté au sol, elles tressautaient sans conscience. Le mauvais sort, le toxique, allaient avoir raison de leur corps et esprit. Tête engourdie et diable au cœur, elles sombraient. Bien loin de leur Soi et de leurs tendres réparations qui les avaient accompagnées jusque là.

Elles étaient déjà presque perdues quand un rayon de lune les extirpa de leur sidération et par là même du maléfice. Un silence se fit. Enfin dans l’immobilité, elles suffoquaient les yeux exorbités. Comme une reprise d’air après une trop longue apnée. La conscience revint sur leur esprit brumeux. 

L’une reprit confiance en ses os, l’autre reprit confiance en sa peau. Leur socle fiable. La vie reprit ses droits et les joues des couleurs. Les signes de la mort ne s’y trompèrent pas et quittèrent les châles en voltigeant. Ils se posèrent alors sur le corps inerte de la troisième déjà froid.

Me voici devant le miroir
D’une friperie
Je porte un tas de choses
Festives rapportées d’un autre temps
Je porte baggys, dos-nus et grandes lunettes
Aux verres teintés de rouge
Mes cheveux tressés en tous sens
Je suis Fergie, je suis Lorie, je suis Anastacia
Je suis les L5, je suis les Pussycat Dolls
Je suis Barbie exploratrice
Tout comme je suis Lara Croft
Dans Tomb Raider II
Sur Playstation 1
Le début des années 2000
Comme enfance idéalisée
Comme nostalgie
Comme paradis perdu
Jusqu’à ce que 2007
Bouleverse tout

Tout à coup, me voici dix-huit ans en arrière
Je suis au cœur du miroir
De l’année 2007
L’époque est adolescente
L’époque hésite
L’époque doute
Envolées Lorie et Anastacia
Envolés les girls band
Soudain je me demande
Où va la 2000 girl lorsqu’elle s’envole
C’est comme si une partie de ma propre personne se dissolvait
Pendant un instant je pense
Qu’Avril Lavigne est une réponse possible
La 2000 girl devient une girlfriend
Qui se module au gré des clips
Et des numéros de Dream’up, Fan 2, StarAc mag, StarClub
Dans lesquels je découpe soigneusement
Les paroles de chansons
Interprétées par des garçons
Les girls band cèdent la place aux boys band
L’époque devient tout à coup moins féminine
Les garçons se multiplient
Les garçons se diversifient
Bienvenue au wati-Boy
Bienvenue au sk8terboy
Bienvenue à l’emo boy
Et bienvenue à toi aussi, le chalouf,
Toi qui regarderas L.O.L. en boucle l’année suivante
L’époque est en adolescence
L’époque est en pleine errance
Et, chose nouvelle, en pleine acceptation de cette errance
Je crois que chacun.e pouvait y trouver son compte
Et je crois que 2007 au fond
Était un mode d’être