Des images

C’était un mirage sans doute. Une image mais floue, que l’on déflore d’un œil suffisamment perçant, un oeil comme une lame. Une image comme une peau que l’on s’empresse de dépecer. Peu à peu, la pellicule en surface s’en va. Il suffit de peler suffisamment. Alors on atteint le cœur des choses.
En fait, on pourrait voir avec les mains plongées dedans. La façon un peu sale de voir vraiment, aussi avec le ventre. Elle sait qu’on ne peut parvenir loin qu’en y mettant les doigts, qu’en se confrontant au sang. C’est là, dans la chair et le sang qu’elle y voit clair.
Je dois exercer ma vue. Voir en profondeur. Ce serait comme développer un don de clairvoyance, tu vois ? C’est une histoire de vision au-delà des apparences. Parce que ce que tu aperçois n’est qu’apparence. Je sais, dit comme ça, ça a l’air con. Tellement une évidence.

Ce sont les aveugles qui voient le mieux car ils ont acquis une sorte de double vue. Je devrais me crever les yeux mais je n’en ai pas le courage alors souvent, je les garde fermés. Je les ouvre seulement pour moi-même.

Elle ignore la pelure de peau qui recouvre les souvenirs. Ils sont un cahier d’images foutraques, bordéliques, consultables à l’envers, ou au hasard. Feuilleter de façon aléatoire, c’est bien aussi, pense-t-elle.

Merci mon dieu de placer autant de faits réels dans mes mirages, autant de réalité dans mes déserts. Elle ignore exprès que les souvenirs ne sont qu’une version revisitée des choses, qu’elles n’ont de réalité que l’apparence sensorielle, qu’elles sont aussi éloignées émotionnellement du réel qu’une oasis. Mais elle fera semblant d’y boire. Elle fera semblant d’y croire.

Nager

La vie c’est se jeter à l’eau. Grand bain. Grand bassin. Grande brasse. Coulée. Pleine voie de pleine mer. Il faut savoir nager.
Moi je ne sais pas bien nager. Quand j’ai passé mon bac, mon prof a dit « c’est le retour des naufragés ». La honte.
Quand j’avance on dirait que je recule. Au mieux je flotte.
Je flotte mieux loin de la foule.
Elle a son regard qui se perd dans le bleu. Avec le blanc c’est la meilleure couleur pour se perdre. Elle le sait, elle l’a expérimenté dans plein de bleus différents. Là, elle cligne de l’œil au fond du ciel. Pour y trouver quoi ? Un semblant de reflet de la mer, ailleurs.
Longtemps elle a cherché un message dans une bouteille. Quelque chose qui lui serait destiné. Une bouteille avec des voix à l’intérieur.
Elle entend d’ici la voix de la mère. « Ne te noie pas dans un verre d’eau ». Mais c’est en se noyant qu’on trouve du neuf, parfois. C’est en se broyant à la vie. En se cognant à défoncer les parois, à s’enfoncer la tête sous le mur de la mer. Tu ne crois pas ?
J’essaie de surnager mais je ne fais que couler.
Celui-là aurait dit qu’avant le message, il faudrait boire le contenu de la bouteille. Cul sec. Et sel et sable avec. Et toute la mer. « Tu sais boire, non ? »
Elle aurait aimé qu’on lui apprenne à nager. Au lieu de ça, on l’a balancée par-dessus bord. Et vogue. Et devient. Et vit. Ou survit.

le jour de l’homme filmé sur le quai de la télé …

Il y aurait un homme, son café du matin, son travail son salaire son loyer. Elles vivraient avec lui, la grande femme blonde et la petite fille aussi. Ils auraient des fenêtres dans l’appartement pour le jour, pour la nuit, pour les voitures pour les piétons pour les chiens et tous les bruits vivant dans la rue.

Il est sur le quai et c’est sûrement le soir. Il a un long manteau noir, un trois quart épais, lui descend jusqu’aux genoux, peut-être même un peu en dessous.

Ils auraient une porte pour tous les entrer et les sortir… ils diraient les : Ah te voilà ! ça faisait bien longtemps, depuis quand déjà ? les reviens plus souvent les fais bien attention à toi surtout sois prudent. Aussi les mots tamisés des habitudes : à ce soir, à tout à l’heure, bonne journée.

Sa longue écharpe coupe un grand trait blanc sur le noir du trois quart.

Ils auraient des amis, pour aller courir, pour se promener, pour rire, boire, s’attabler, pour discuter… Ils auraient des fous-rires, de longues journées, des visages lassés, des rêves et des regrets, ils auraient papa tu me portes je suis fatiguée, ils auraient des disputes des colères des joies des secrets des espoirs des déceptions, les espoirs refleuriraient, ils auraient la vie ordinaire. Ils penseraient parfois le temps c’est si longtemps, parfois le temps c’est si usant, parfois le temps on s’ennuie parfois le temps heureusement on n’y pense pas tout le temps !

Elle a l’anorak rose, celui qui fait doudoune avec les petits bourrelets doux à toucher. Elle a la capuche relevée et les cheveux blonds dépassent sur les bords et sur le front.

Ils auraient le bois préféré, le parc pour aller jouer, le petit bassin aux lumières comme des papillons dans l’eau. Les roues du petit vélo grignoteraient le gravier quand il la pousserait. Ils riraient. Ils auraient parfois des heures qui passent toutes douces d’autres en trop, des heures superflues. Ils auraient quand on se prend dans les bras ils auraient leur vie ordinaire.

Il lui caresse la joue et sa main est mouillée. Il lui parle des mots qui ne s’entendent pas. Il se retourne qu’elles ne le voient pas pleurer. La petite bafouille peut-être : tu reviendras vite papa ? Les mains sur ses épaules veulent lui faire une armure contre la peur et les larmes, un mur contre le partir à la guerre des enrôlés.

Il y a des vies blessées sur le quai d’une gare à la télé.

À bout, les mots

J’ai de grands yeux, mon corps se courbe sur le qui-vive
Quand elle va répondre j’attends parce que j’ai hâte
J’ai soif
Alors que ma terreur d’être vide siphonne l’air de mes poumons
J’essaie de lire l’intérieur de son regard

Ses mots sont comme la mousse sur les arbres nus en hiver

Il y a le nord et il y a le reste, je crains le vent qui efface mes pas furtifs dans la neige, je crains le soleil qui capture ma solitude et adresse ma sensibilité en oubliant le timbre sur l’enveloppe
Le destinataire va payer et m’en vouloir mais tant pis  

La pluie qui poudroie rassure ma fragilité, la sentir par les trous de ma chaussure ancre ma flamme et sillonne mes veines jusqu’à mon cœur asséché
Ce n’est pas ma faute, ça ne suffit jamais

Je pose des questions et je combats les réponses
« Tu poses des questions et tu combats les réponses », c’est parce que je ne les aime pas ; toujours elle dit une chose et elle la reprend
Ça ne suffit jamais
Je dis la vérité et c’est comme mentir, le fil pour marcher est tout petit,
on est dans une rue étroite d’où il n’est pas facile de partir

Le temps de répondre « c’est un problème de train » que déjà je suis dans une gare inconnue, si elle est inconnue comment choisir où aller, si je ne sais pas où aller comment se donner rendez-vous, si je n’ai plus rendez-vous pourquoi rester sur le quai, si le train ne passe qu’une fois qu’est-ce que je fais, « s’il ne passe qu’une fois j’espère que les quais bougent », qu’est-ce qu’elle raconte, c’est le puzzle des gens dessus eux qui pose problème

C’est comme un puzzle avec une configuration qui change sans cesse, dont il manque une pièce mais jamais la même, c’est comme essayer d’attraper de l’eau, garder dans ses mains quelque chose qui veut s’échapper, c’est comme avoir les pieds sur deux continents différents sans jamais choisir
Je vois bien, il attend et il a hâte, il me regarde et cherche à voir du pays sans quitter la gare, « nos trains arriveront peut-être en même temps », il dit des mots et parle de géographie et ses yeux déroulent délicatement un champ de ruines, il serre dans son point la boussole cassée et quand il cligne des yeux pour respirer j’entends chaque couche de paupière se refermer l’une sur l’autre
Et l’une sur l’autre et l’une sur l’autre et l’une sur l’autre
Et l’une « sur l’autre oui c’est vrai tu n’y peux rien » ce n’est pas sa faute 
« Pardon » ; la mousse sur les arbres ça ne suffit jamais
Il ne sait pas que ça veut dire quelque chose

« Je n’y crois plus », à bout,
les mots.

La petite fabrique

Viens, approche, il faut que tu saches, je vais te parler de cette chose,…
De cette chose précieuse, unique même,
De cette chose à saisir, à prendre à bras le corps,
De cette chose à ne pas regarder passer, mais parfois à contempler,
De cette chose au caractère incertain et grandiose,
De cette chose rien qu’à toi … Qui sera ce que tu en feras dans ta petite fabrique.

De cette chose
Tellement intense et parfois si monotone,
Tellement joyeuse et parfois si triste,
Tellement courte et parfois si longue,
Tellement remplie et parfois si vide,
Tellement changeante,
Tellement éphémère,
Tellement surprenante,
Tellement étrangère.
Alors lance-toi sans retenue,
Travaille dans ta petite fabrique avec enthousiasme,
Même si tout n’est pas parfait, c’est vrai,
Fais preuve de courage, de persévérance, d’abnégation parfois,
Ne réduis jamais la voilure
Pour t’engager dans la folle aventure de cette chose : la Vie

La musique de l’âme

C’était lui désormais son compagnon le plus fidèle. A force, elle connaissait les différentes facettes de sa personnalité, reconnaissait son pas lorsqu’il arrivait et savait caractériser ses subtiles nuances, ses différents timbres, son intensité. Si bien qu’elle ne savourait pas le silence, mais les silences, qu’elle s’amusait à réécouter pour procurer un peu de musique à son âme.


« Chut ! En voilà un qui arrive. Je le reconnais à son pas humide celui-là, le silence mélancolique. Il me rapporte le bruit des minuscules graviers, un jour de mars, sur lesquels tu marchais pour me faire un cadeau. Il s’enveloppe du tapage de nos rires éclatant au soleil dans la brisure des vagues d’été sur les rochers. J’y perçois jusqu’au frôlement délicat de ta main passant sur mon épaule, jusqu’à la caresse de tes yeux, plus silencieuse encore, et, parfois, jusqu’aux tristes variations de toutes nos paroles tues. »


Mais, ce silence mélancolique était tantôt rompu par le bruit de ses larmes qui coulaient sur sa joue, tantôt par le sourire des souvenirs déplissant la finesse de ses lèvres et plissant celle de jolies pattes d’oies, ornant le coin de ses yeux. Pour échapper à sa mélopée, elle plongeait à nouveau dans le monde des silences, d’où lui parvenaient alors des modulations infinies, qui l’embarquaient dans de nouveaux paysages aux sonorités intérieures.


« En voici un autre. Qu’il est tonitruant, celui-là ! J’aime ce silence poétique, joyeux, frivole. Il tintinnabule au rythme de ses mots, où résonnent les rimes, s’entrechoquent leurs échos. Il remplit les vers, ceux de Sepúlveda, Sand et puis ceux de Prévert. Il prend même un stylo pour le faire crisser sur n’importe quel
carnet, le bleu de préférence, c’est lui le plus discret. Lorsqu’il est pressé, je l’entends tapoter des lettres sur le clavier. Et puis toute cette musique qui se joue en silence, fait résonner les cordes, les pieds, les strophes et les sonnets. Je les répète dans ma tête et me laisse porter par leur douce mélodie. »

Régénérée par ce silence poétique, elle pouvait à présent pénétrer la respiration du monde. A ce moment-là, tout lui parlait. Le silence était fort, puissant, rassasiait tout son être.
« Ah, te voilà enfin ! Laisse-moi t’admirer et te respirer un peu. Approche encore plus près. Que m’apportes-tu aujourd’hui ? … Laisse-moi deviner, le son de la lumière qui bouge et

des couleurs du vent ; les murmures de la pluie, l’ostinato de la pie, les pas feutrés du chat et toute la joie des fleurs … Le frémissement des frênes ou les pleurs du saule, les battements ailés de toutes ces troupes d’insectes ou l’attente mutique de ce noble échassier dans l’aube ligérienne, … »

Ça y est, elle vagabondait dans l’univers des silences, attentive à la respiration du monde. C’est à cet instant précis que quelque chose d’explicable, d’inaudible, d’inouï se produisait en elle. Elle atteignait le Silence des silences.


« C’est bien Toi, cette fois ? Je t’attendais, je sais que tu te plais à me faire languir, Silence des silences… Mais, je sais que tu es là, je te vois, je te hume, je te touche, je t’entends. Tu me transporte dans toute ta symphonie, celle de ma respiration lente, régulière, du tempo de mon cœur, des mouvements de mes
mains, du clignement de mes yeux et tous ces infrasons se mêlent à la respiration du monde pour me rasséréner. Nos deux respirations n’en forment alors plus qu’une. Et, j’entends le chœur, l’empilement de nos voix, Silence des silences, tel Le Chant du monde, venu pour m’apaiser et faire taire tous les bruits. »

Silence

Chut !

Écoute le silence

De mon cœur qui bat la

cadence

Des sortilèges qui lient nos

destins.

Chut !

Écoute le silence

De ce qui m’abime
De l’invisible indicible

Que je sais si bien cacher

Chut !

Écoute le silence

De ce fil qui se tend et se tord
Sur des remous de remords

Où je marche en équilibre
Si maladroitement.

Chut !

Écoute le silence

De ce qui m’anime
Et m’enflamme

Quand tout est passion et drame

Chut !

Écoute le silence

Qui remplit tout ce vide
De souvenirs intenses

De promesses sans nom murmurées
Sur ta peau

Chut !

Écoute le silence

Il sait si bien parler
Et chuchoter en soupir

Ce secret si lourd à porter

Chut !

Ecoute le silence

De toutes mes absences

Il te crie tous ces mots vérités
Que je ne te dirai pas

Chut !

Ecoute le silence

Il s’agite, bouscule, et

bascule
Avant la chute …

La tête danse sous un chapelet
de cheveux emmêlés
On passe sa main et c’est
comme chercher l’aiguille
dans la botte de nœuds

chaque incisive perce
le matin au même endroit
précisément là où il saigne
il faut laisser au jour
le temps de cicatriser

la lumière a des pulsions
fait des zooms exprès
des effets stroboscopiques
elle refuse de caresser le sol
à la fin elle se réfugie au ciel

C’est ici que tout commence et c’est ici que tout finit, il te faudra te souvenir pour t’émerveiller encore de ce qui n’est plus.

Souviens-toi des couleurs et des sensations des quatre saisons, de l’automne à l’hiver, du printemps à l’été, des transformations de la nature, de tes petites mains qui fouillaient la terre pour y dénicher le ver de terre et des papillons qui volaient autour de toi et qui parfois se posaient sur ton épaule, tu les suivais en courant, le chien en faisait tout autant.

Souviens-toi de tes racines, souviens-toi de qui tu es, souviens-toi d’où tu viens.
Sois humble face à la grandeur de la nature,
Ne détruis pas, ne pollues pas, ne gaspille pas.
Tu n’es qu’un passager sur Terre.
Un infiniment petit d’un infiniment grand qui te respecte bien plus que tu ne le feras jamais.
Sois tolérant avec les autres et envers toi-même.
Sois indulgent, sois fier de toi et de tes choix, choisir c’est renoncer mais c’est aussi s’affirmer, quel que soit le chemin sinueux ou tout droit c’est celui qui te mènera à toi.

Si tu tombes relève toi, pleure et surtout n’aies pas honte de tes larmes, mais ne baisse jamais les bras. Des découragements tu en connaitras, les moments de joie tu les apprécieras comme une cerise sur le gâteau de la vie, saisis les embellies, profite de chaque instant comme si c’était le dernier, et n’abandonne jamais.

Parle à la Lune et aux étoiles. Elles te guideront. Si tu me lis je n’ai pas abandonné, je ne t’ai pas laissé, je ne t’ai pas trahi. Je suis juste partie plus loin, plus haut, plus beau mais je veille sur ce petit bout de toi qui est un petit bout de moi, sache que je suis là et je serai toujours là pour toi, à travers toi.

Regarde en toi, cherche dans ton cœur la réponse est là.
Je t’aime au-delà des mots, au-delà de la vie, au-delà de l’espace et du temps.
Je t’aime à l’infini …

Blanc de neige

La pluie de janvier
froide et misérable
givre le sol de glace

Ceux pour qui la neige
est source de tous maux
ne disent pas un mot

Dans les prévisions
pas un seul flocon
signe d’hivers changeants

Je marche sur l’asphalte
gris et froid et dûr
mes pas secs qui claquent

Mon pied droit s’enfonce
dans une neige bien fraîche
sortie de mon enfance

Toute emmitouflée
haute comme trois pommes
fière dans la bourrasque

J’escalade un mont
mon frère en amont
deux aventuriers

Un immense banc de neige 
recouvre une cabine
cache un téléphone

Une photo est prise
nos pieds dans le vide
sommet de l’hiver