Il préférait écrire à la plume.
C’était ainsi qu’il l’avait appris. Et il écrirait toujours ainsi, à la plume. Et ce, quelque soit la circonstance. Il aimait sentir le trait s’épaissir ou s’affiner sous la pression qu’il exerçait. Il aimait les grandes lettres joliment calligraphiées et l’odeur de l’encre qui diffusait dans la pièce.

Et moi, qui devais avoir quatre ou cinq ans, si petite mais si curieuse déjà, je m’asseyais sur le petit fauteuil qui faisait face à son grand bureau. J’assistais ainsi, silencieuse, à ses longues séances d’écriture. Il écrivait des lettres, tenait des registres, et d’autres cahiers que je ne reconnaissais pas. Je le voyais tremper sa plume dans l’encrier, j’admirais le porte-plume tantôt ivoire tantôt argent qu’il tenait fermement de ses mains si puissantes.

Mon grand-père avait de grandes mains. Ses mains étaient si grandes, si fripées, ridées, froissées que je les détaillais à chaque fois que j’en avais l’occasion. J’observais ensuite les miennes, et je les trouvais ridicules, et je pensais que jamais je ne saurais écrire comme lui, ni écrire tout court. Je regardais ma main s’enrouler contre son gros index et je me demandais quel âge il pouvait bien avoir.

Parfois, je pouvais coller les timbres sur ses enveloppes. J’étais au plus près du papier gratté. Je pouvais moi aussi entendre le crépitement du papier sous la plume et voir se dessiner sous mes yeux écarquillés les mots, puis les phrases et les longs textes qui noircissaient les feuilles.

Il disait souvent qu’il n’aimait pas les dactylos. Il répétait que leur tintement était insupportable, que les mots perdaient leur cachet, que l’écriture perdait son humanité.

Je pense qu’il aurait détesté les ordinateurs.

Je suis Regard

Dans des multiples errances afin de n’être plus qu’un point dans le lointain,
je suis Regard.
Je suis de celle dont le nom change en fonction des moments, celle qui mue face aux paysages, face aux
figures de la première et dernière vie.
Je suis Regard Profond, je suis Regard Vague, je suis Regard de Braise, je suis Regard Perçant, je suis
Regard Éteint, je suis Regard Doux, je suis Regard Multiple, je suis Regard Ému, je suis Regard Enflammé,
je suis Regard Chargé.
Je suis Regard et tout ce qui s’en suit détermine mon nom.
Je vous vois venir et je peux parler de vous comme je parle à mon âme, soucieuse des détails, des récoltes
à la surface de la terre, de celles à déterrer et parfois faisant office de capture d’écran sans capteur dans les
yeux, simplement en guise d’enclenchement une paupière qui s’abaisse.
Vous ne m’entendrez jamais, il vous faudra chercher beaucoup pour me trouver, je suis Regard qui n’est
plus qu’un point dans le lointain, je suis Regard et l’art du camouflage, caméléon dans les oripeaux des
grandes allées.
J’ai un désir inépuisable, si vous saviez, si vous saviez vous autres combien je vous ai regardé, combien je
vous ai touché comme on touche avec les yeux.
Des êtres et des lieux qui pour certains ont rendu le frôlement.
Et malgré des éclipses furtives Regard ne se dérobe pas, je suis Regard comme l’on prête une oreille
attentive.
Je suis Regard avec la vue qui baisse, je me retiens à vos morceaux de corps, à vos mains qui étaient alors
réfugiées dans des cocons d’eau.
Je suis Regard au milieu de la nuit, aux premières heures du matin, dans des journées incomplètes aux
visages narratifs.
Je puise sous vos démarches, je me rends sous vos salutations au soleil et je cueille les instants d’une vie
de tous les jours.

Entre les bras

Je tends mon bras,
un désir de vouloir l’étirer à l’infini, frôler du bout des doigts les horizons.
Je le tends mon bras, je le déploie pour faire passer le temps, pour ouvrir les espaces,
pour regarder sa densité.
Je le tends pour le laisser en suspension et parfois j’y invite le deuxième,
je les tends pour faire l’oiseau, c’est aussi un autre passe-temps que de s’imaginer voler.
À d’autres moments je tends mes bras devant moi et je fais genre que tu es là,
je fais genre que ton regard se dépose et qu’on va se regarder longtemps dans le fond des yeux,
tu es un de ces horizons et tu es immense.
Ici je tends mes bras pour aussi vite les refermer, je les ferme pour entourer le vide,
le vide où les horizons s’engouffrent, ceux des sommets et des plates-bandes, ceux de ta langue,
ceux des mers des révolutions, ceux des lignes de ta main.
Le matin je tends mes bras pour étirer le corps,
faire grandir la surface où se sont glissaient tes pensées,
l’autre nuit dans la paume de ma main j’en ai fais des projections
J’ai tendu mes bras pour prendre du recul et tu es apparu.
Je tends mes bras et depuis la fenêtre je touche tous les arbres que tu as contourné
Au-delà il y a les montagnes voilées.
Je tends mes bras à l’horizontale pour dessiner un horizon dans lequel je me trouve
et je t’imagine faire pareil en face.
Alors nous ferions des vagues très lentement avec nos têtes prises dedans.
Certains jours je tends mon bras pour l’agiter dans tous les sens
entraînant inévitablement ma main dans une folie furieuse.
Derrière il y a l’horizon du sommeil où tes bras reposent.
Chaque jour mes bras se rappellent les horizons que tu as traversé,
il n’y a pas de limites, les horizons sont infinis.

Lettre à l’autre

Je ne sais qui tu es, d’où tu viens. Je ne t’ai jamais rencontré.
Ça commence de cette façon entre nous.
Dans le métro, la rue, les magasins, voire en pleine campagne.
Ou c’est toi, ou c’est moi qui parle en premier, souvent une généralité. Une question, un étonnement, un
cri, un geste parfois, une situation particulière aussi.
Impulsion indétectable, et.
Nous voilà concernés.
Les brumes sourdes de nos solitudes s’entrouvrent. Si le moment, si les circonstances, si nos
disponibilités, si le miracle daigne s’accomplir, s’échange entre nous cette substance impalpable de vie,
plus généreuse qu’un bonjour, plus conséquente aussi.
On se dit des banalités, des vérités, des réflexions avisées, parfois personnelles. Jusqu’à des secrets, oui.
Je ne sais qui tu es, d’où tu viens.
Tu te souviens ?
On repart dans le flot de nos vies. Et l’on s’oublie.
Aujourd’hui je pense à toi.
Je t’écris.
Qui es-tu, d’où viens-tu.
Ne réponds pas.
Ces questions sans réponses réveillent ma vie. La transpose.
Je t’en remercie.
Adieu.

Rêve difficile

Par ici la plupart des gens s’embarquent dans des rêves plastiques.
Je m’y suis mis.
Depuis deux jours, les auréoles, la lumière, l’océan, bref, tout plastique.
Drôle d’impression lorsque ma bave plastique dégouline de ma bouche plastique.
Se payer un accident plastique avec une bagnole plastique, dans un tunnel plastique, ça décoiffe balaise.
On ne sait plus où placer le curseur.
Tout ce plastique me déroute.
Et je ne sens rien. Une odeur uniforme, de plastique uniforme.
Parce que le plastique, je connais.
Ça commence avec la bakélite.
Le celluloïd juste derrière.
La viscose.
Et la cellophane.
Vous ne me ferez jamais confondre un polyméthacrylate de méthyle avec un polychlorure de vinyle bas
de gamme.
Ça ne marchera pas.
J’ai l’œil. Plastique, d’accord, mais affûté sur ce sujet.
Toute la journée je rêve plastique.
Le polystyrène prend son expansion. Le rhodoïd lui pique sa meuf. Le polyuréthane leur colle aux
basques. Arrive formica, personne ne l’écoute. Silicone s’évertue à capter les attentions. Son habitude. Et
on inverse les rôles.
L’air plastique, que m’envoie le tuyau plastique, qui passe par le trou plastique, étouffe. Les secondes, les
minutes peinent à trouver leur chemin.
Et ce putain de sang plastique va m’achever.
Du plastique bio m’a dit le virus plastique.
Coromachin qu’il s’appelle.
Un vanneur de première.

Après sonnerie

Eux, cour
Elle, elle chaussures dépareillées
Elle, elle poufiasse rire en éclats
Lui, marchant yeux rivés mâchant téléphone absorbé
Elle, elle regard qui louvoie sous le préau baskets bleues
Lui, il cigarette déjà à l’oreille
Lui, il sourcils froncés devoir maths devoir note sourcils froncés
Lui, il en boucle chanson chanson en boucle n’aime même pas chanson chanson en boucle
Elle, elle on a dit que short court trop court on a dit que mademoiselle on a dit que demain on a dit
que tenue décente on a dit que mademoiselle on a dit que on est là pour travailler on a dit que
Elle, elle sa mère hôpital ne sait pas
Lui, il un vers dix-sept ans un vers pas sérieux un vers on n’est pas un vers juste seize ans
Lui, il boum boum boum elle a accepté boum boum incroyable
Elle, elle sac scie marque rouge consciencieusement
Lui, il petite tête brune contre lui petite tête à son torse petite tête serrée
Elle, elle se laisse faire
Elle, elle goûter la nuque cheveux blonds doigt coulant dans le creux de la nuque soleil qui danse
Lui, il rapide retard avance rapide mollets ronds vite vite gymnase
Lui, il agacé bruit bruit frottement des cuisses bruits bruits collants sous jupe en skaï
Elle, elle yeux fermés paupières violettes et le parfum des tilleuls
Lui, il silence main ouverte paumes cheveux roux
Elle, elle trilles et tresses et très tremblante troublée tristement
Elle, elle à l’oreille boucles défaites éblouie
Lui, il lacet défait poche trouée sans sac sans souci
Eux, cour

Si, et seulement si, Elisabeth

1/ Si je trouve une cuillère sous la table

soit je récolterai ton cœur avec

soit j’apprendrai à disparaître

2/ Si je récolte ton cœur avec

soit je ferai la manche avec

soit je ferai trois tours sur moi-même

3/ Si je fais la manche avec

soit je rencontrerai Isabelle

soit pas

4/ Si je ne rencontre pas Isabelle

soit c’est sans doute parce que j’ai rencontré Marc

soit c’est sans doute parce que le vent soufflait dans mon dos

5/ Si le vent soufflait dans mon dos

soit c’est parce que c’est une belle image

soit c’est parce que j’avais une vie avant

6/ Si c’est une belle image

soit je l’offrirai à Marc

soit ils oublieront leurs enfants

7/ S’ils oublient leurs enfants

soit ils veulent les remplacer par autre chose

soit ils oublient de me le dire

8/ S’ils oublient de me le dire

soit je n’accepterai pas

soit un avion s’écrasera à Toronto

9/ Si un avion s’écrase à Toronto

soit je rencontrerai Isabelle

soit ma mère m’étonnera trois fois

10/ Si ma mère m’étonne trois fois

soit c’est l’hiver

soit c’est le printemps

11/ Si c’est l’hiver

soit c’est parce qu’il s’est arrêté de neiger

soit c’est parce que ma haine est sans objet

12/ S’il s’est arrêté de neiger

soit ça tombe bien

soit tu n’imagines même pas à quel point il est impossible de concilier sa vie professionnelle avec sa vie animale

13/ Si ça tombe bien

soit ça tombe mal

soit ce sera un parfait alibi pour que ça tourne mal

14/ Si ça tourne mal

soit il nous faudra reconsidérer l’existence d’autres êtres vivants et pensants sur une planète lointaine

soit je clignerai des yeux deux fois

15/ Si nous reconsidérons l’existence d’autres êtres vivants et pensants sur une autre planète

soit il nous faut maintenant défaire le carré

soit il nous faudra en payer le prix

16/ Si nous payons le prix

soit il est injustement démesuré

soit pas

17/ S’il n’est pas injustement démesuré

soit nous deviendrons liquides

soit solides

18/ Si solides

soit il n’y a clairement plus de calculs à faire

soit je te conseille d’ôter tes lunettes

19/ Si tu ôtes tes lunettes

soit je rencontrerai Isabelle

soit il s’est arrêté de neiger

20/ S’il s’est arrêté de neiger

soit ça tombe bien

soit c’est le printemps

Tremblement de soi

Lorsque enfant, à son réveil, elle se retrouve debout, dans le noir, au milieu de sa chambre, devenue
énigme,


du bout de ses bras tendus, ne rencontre aucune matière comme mur, lit ou cadre de fenêtre,
tous disparus, n’existent plus,


se fige là, sur cet îlot, entouré de rien,

où suis je, terrifiante question
qui s’agrippe à elle avec la menace de basculer dans le vide

d’une possible chute interminable et consciente,
comme un lent glissé d’un corps sur un glacier tombant dans la mer,

si elle ne meurt pas de peur, sa fin sera un enfer,
et si toute tentative de bougé lui est interdite,
seul, un geste peut la sauver ;

Alors elle entendit son cri qui surpassait de loin la voix d’une enfant,un cri à ouvrir une porte d’un coup,
un flot de lumière la toucha et par magie, le monde reprit ses esprits, ses marques et la petite aussi.

De cette apprentissage du vide,
des laissées de ce tremblement de soi comme traces d’âme fugitive,
sont des marques recroisées souvent,
à tous les quatre chemins du cours de sa vie.

Planète

Planète ! oh mon éclatante planète,

toi tu bouges, nous on est planté là.

On ne bouge pas.

Dans les yeux de ta femme, deux belles planètes, deux belles soucoupes, deux

beaux nombrils, planètes.

Plante-moi un autre cœur dans mon cœur, planète.

Promis, en échange,

je planterai une autre planète dans ta planète.

Planète ?

Mange-moi, planète.

Moi je range les livres-planètes, les flirts-planètes, les planètes-lunettes.

Je songe en rêve à t’offrir mes seins, t’offrir mes ongles, t’offrir ma voix, planète.

Planante, ma respiration plane, ronge, rogne mon frein, planète plate, planète.

Orange est la nette plane planète qui relie tous les Hommes plantés-là.

Pas le temps de bouger, plus le temps de bouger.

Le siècle de la vitesse, c’est révolu, terminé,

le siècle des livres vendus avant qu’ils soient écrits, terminé.

Le siècle des voyages vécus avant qu’ils soient Grives, terminé.

Le siècle des lumières éteintes avant qu’elles soient allumées, terminé.

La boucle est bouclée, la boule doublée,

on a perdu la boule,

on a perdu la boule,

on a perdu la boule,

Attends !

Le

la boule dans la gorge,

la boucle dans la tête,

la boule dans le vent.

Tout ça, c’est du vent.

La planète tremble mais toi tu ne cilles pas.

Criblé de balles, de bombes, d’espoirs,

tu veux arrondir les angles de ta planète.

Alors bouge,

trouve le bouge,

trouve le bouge,

trouve le bouge,

bonbon.

Caresse le trouble,

pas évident, encore, pas d’évidence planète.

Planète ?

Fais de ton mieux.

Vis de ton pire.

Pire encore.

Plus bas,

encore ! Plus bas encore,

scroll encore,

voilà.

Te voilà au centre

au cœur de ma

décente planète.