Neige dehors neige dedans neige dans mon cerveau neige de mots sur ma page blanche neige sur mon écran neige de souvenirs verglacés neige ardente dans la fourrure de ton corps d’ours divin quand vint le temps du vin puis tout en vint aux mains aux poings flocons d’amour brisé neige de sang comme des noces de chair brouillard brouillard givré sur tes yeux flous tes yeux bleus oublieux du froid du froid du froid du froid qui nous battait la peau les os fragiles comme du verre sous la pluie scintillante comme des oeufs enneigés dans le nid d’une mouette égarée je sèche les étoiles de givre sur mes lèvres glacées glacées au bord du thé brûlant qui ne me réchauffe pas je dois t’écrire je dois t’écrire je dois te dire l’averse de neige les rues glissantes entre nous l’épaisseur de gel qui s’immisce entre mes mots qui ne sortent pas qui ne sortent pas qui ne sortent plus les plumes d’oiseaux moqueurs migrateurs exilés réfugiés n’irriguent plus mon désert de sable blanc frais poudreux tu te rappelles on s’enduisait le corps de crème fraiche fraiche fraiche et on léchait nos sucres glace collés aux paupières du miroir de neige coupante montée en neige dans ma tête glissade dans mon corps gelé jusqu’au bout des doigts seulement des gerçures seulement des gerçures seulement des gerçures à t’offrir et le silence en avalanche peur de fondre fondre fondre si je te parle en hiver des larmes de cristal nous figeront jusqu’à l’été c’est très clair laissons faire le printemps qu’il souffle en douceur sur nos manteaux engourdis de ouate je suis une petite boule qui craque craque sous tes pas trop lourds ça m’engloutit ça m’engloutit ça m’engloutit je préfère la nage à la neige
De beauté il n’est rien
Le monde est un camion sans bande d’arrêt d’urgence
Une distinction, un éclat et c’est la nuit en évidence
Les règles sont plus claires lorsqu’on ne les voit plus
Des montagnes, tu verras la jungle,
Des anacondas manger des tigres rubis sur l’ongle
La terre est une mère absente
Son père, une allumette
Je me sens, en tant qu’humain, un twist :
Glisser par la fenêtre le temps des sakura
Prendre un Aérius
Dans l’eau du canon, on a la chair, la poudre
La noirceur de la suie, et la déréliction
Les poissons ne sont qu’à une lettre de la toxicité
les mots, à une intonation de la fureur
le ciel, à un extrême de la sangre
La mort, ça c’est quelque chose
Les sueurs à l’usine se charge des mêmes poussières que celles de la peur
Celle de l’amante des mêmes odeurs que celle de l’amante
L’odeur, ça c’est autre chose
Le plus beau pari, en tout cas le plus fou, est le plus cru.
On veut se défouler sur une porte, l’ouvrir
Et voir le sapiens qui en sort :
son rythme, sa contingence, ses chaussures
Sa carte d’assurance maladie
La partie s’achève sur le cache-cache d’un phasme et d’un météore,
Sombral, je n’ai connu du deuil que le regard des autres,
Je vise une vitrine BNP en chasuble fluo,
J’en reçois une rouste et un ticket resto.
Justice se couple à plus de deux vitesses.
J’ai donc mélangé les dés,
J’ai visité des lits d’une rivière qu’on appelle le Styx :
J’y ai trouvé des parkings et des faveurs dont je ne me souviens plus du prix.
En cherchant, qu’est-ce que j’aurais trouvé ?
J’aurais préféré perdre, lâche comme un adulte dans un jeu d’enfant.
Tu comprends ?
Morituri te salutame
Jusqu’à ce qu’on se sorte de la cuisse de Jupiter.
J’ai assez pour wallou,
J’ai vérifié et je n’aurais pas dû me soucier de la fin du mois.
Je jauge le temps qu’il me faut pour essuyer toute trace de dignité.
Tiens ! Chez cette actrice subsiste une trace du père,
Une trace du père et des montagnes
Une grange et de la paille ne feront jamais l’abondance de la Corne
Parce que, remplie, l’assiette est une épouse de bien meilleures recettes.
L’herbe n’a pas suffi à la pluie
Maintenant les portiques à angles droits se referment mal
On entend que la rouille se multiplie
Sous le flash de la torche d’un portable
L’essence dans l’eau a pris feu
Au loin, les gyros et la fuite.
Après la détonation, les cheveux, à l’eau mêlés, se déplient
Les platanes reçoivent la chute d’un père,
Baron d’oseille,
Un reflet sort d’une flaque mais sans plus
Moi, je n’y décèle que le kebab d’à côté
Un nouveau chat blanc s’intéresse aux pompiers
Une petite fille sur le trottoir d’en face fait ses premières courses
Le monde des adulte est l’étagère de la fêta, trop haute.
Je dis
qu’il n’y a pas
d’Orfèvre
Sinon où est-il?
Je dis
– j’espère –
que du Hasard
Naît l’Horreur.
Sinon où est-il?!
Je dis
Que le crépuscule tombe
comme un merens sur le jour
Où est-il ?
La peine surgira d’un soleil
Bas et lourd. Suivra un cumulus.
Les bâches seront tendues, les passe-pieds désherbés.
Les grenades, cette année, seront acides.
Comme les pluies.
Pas de chevrotines pour le gibier.
Nous verrons les vulcains oublier de migrer.
J’espère que tu aimes le ciel car c’est la seule chose qu’ils laisseront derrière eux.
L’unique surface où poser tes vieux os.
Exuvie
Pour être au monde
il faudrait écouter nos morts sous l’écorce des tombeaux puiser les mots
de sagesse
Mais nous sommes en retard à épuiser notre paresse
nous avons peur
du regard de l’if sacré
son ombre verdoyante
posée sur nous
Jamais nous ne serions
nous tenir hors du cercle
de l’ange et du diable
tous deux unis
en concrétions pourpres
dans l’affliction
de leur propre chaîne
Assigne à ta perte
le nom de l’absence
tiens-toi sous les os
de l’oiseau migrateur
ta sueur blottie
sous l’éboulement
des feuilles d’or de la nuit
Renaîtras-tu des cendres
pour mieux disparaître ?
Écouteras-tu enfin
le chant des roseaux
et la pluie ardente
des épistophanies
descendues sur toi
exuvie après exuvie
arrachées à la bouche
-cercle-en-ciel
de cet incommensurable
serpent de feu ?
minuscule fugue au crépuscule
Le cyprès agite ses doigts noirs *
minuscule fugue du crépuscule
contre le soir l’été ne sait plus respirer
et pour tout début il n’y eut que la pluie
des feuilles parsemées et leurs ombrages
debout hissé sur une plaque
de marbre poreuse
minuscule fugue du crépuscule
l’écorce imperméable de mes paupières
si près préoccupée et translucide
agite le temps et la terre retournée
dans un bouillonnement sanguin
le claquement du drapeau mouillé
vise ma nuque à nue et secoue le vent
mon rire peureux s’étouffe
et tremble de nausée
minuscule fugue du crépuscule
je ne te vois pas me parler
tu ne m’entends pas m’éloigner
dans ce cimetière de mes pensées
l’agitation frêle et la frénétique torpeur
sont toutes deux souillées
et pressées par la main moite des cyprès
le poids de cette poigne ne se relâche
que le temps d’une
minuscule fugue au crépuscule
* Sylvia Plath, premier vers du poème Petite fugue. Traduction Valérie Rouzeau
Marée noire
La nuit est noire, profonde, visqueuse, poisseuse. Elle se répand. Elle s’étend aux arbres nus et grelottant d’hiver. Le noir nappe chaque branche, dégouline sur le tronc jusqu’aux racines qui soulève l’asphalte, noire et granuleuse, la joue râpeuse de la rue sous la semelle.
Le noir fond en surface, il oscille, avance dessous. Et nous marchons, le pas incertain, instable, à se laisser envahir, à se laisser engloutir par la chaussée molle, dégoulinante, où s’agglutinent les ombres. Cela suinte sous la botte, cela colle, glue noire qui déborde et nous mord.
Noir le glacis de la nuit tombée à terre. Noir le pétrole épais sur les murs. Noirs les pas qui s’enfoncent dans le latex liquide. Noires nos silhouettes floues, nos cheveux, nos regards.
Voir noir. Voir le noir partout. Marée noire qui monte jusqu’au cou, jusqu’aux yeux. Tout ce noir nous submerge. Tout ce noir noyé dans le noir.
Exil
J’y suis. Sur le départ.
J’ai honte. L’au revoir est impossible. Ils ne me croiraient pas. Pas de revoir. Je ne reviendrai pas. Eux, trop vieux, fragiles, brisés pour me rejoindre.
J’aimerais serrer maman dans mes bras. Oumi. Sentir son henné. J’ai toujours détesté cette odeur, avec ses relents acres. Aujourd’hui pourtant elle me donnerait du courage. Les plis de son front aussi, et ses joues froissées. Mes larmes pourraient s’y cacher, creuser encore le langage de sa peau. Il raconte le combat. Pas le grand, le tonitruant… Celui de chaque jour. Pour que j’aille à l’école, mange à ma faim, ne vole pas, fasse la prière sans me laisser pousser la barbe. Pour que je parte. Puisque ce pays ne me donne pas ma chance, pour que j’aille la chercher. Enfin je crois. Je crois qu’elle voudrait. Pourquoi cette honte qui fait trembler mes gestes ?
Voilà, je pars. Tout le monde dort ou fait semblant. Je crois entendre une plainte étouffée trahir un réveil redouté. Car les mères savent. Leurs enfants partent, toujours. Ne rentre pas trop tard. Et ne pars pas trop tôt.
Ma main lâche la poignée de la porte. La peau se décolle millimètre par millimètre. La poignée me laisse partir. Mes pieds avancent, mes sens reculent. Ils résistent, s’accrochent. Les odeurs de menthe, celle de la kesra qui patiente dans le four, les couleurs fauves de ma terre irradiée, la saveur éternelle du safran rouge et or. Des années et des années sans la moindre attention. Et voilà que je voudrais m’y attarder.
Mais je pars. Je pars quand même.
Mes yeux déjà ne cherchent plus ma mère. Ils regardent au loin. Par-delà les cailloux qui cognent mes pas. Par-delà le soleil qui embrase mes peurs. Par-delà la poussière qui sèche mes larmes. Par-delà la mer qui m’attend, avide.
Mon cœur déjà ne chante plus ses chaines. Il ne bat plus pour celle dont la peau hier encore, dont les reins hier encore, dont les souffles hier encore. Jadis si craintif de la perdre, mon cœur sanglote mais ne tremble plus.
Ma bouche déjà n’abrite plus ma langue. Les mots de toujours butent contre mes dents. Mes lèvres se pressent contre une autre musique. Un langage venu d’ailleurs, que je ne connais pas, roule sur mon palais.
Mes bras déjà n’étreignent plus mon père. Ils ne s’abreuvent plus à sa pudeur. Ils portent ce sac lourd de mille rêves, qu’aucun vent ne pourra m’arracher. Ils portent ce sac et le trouvent léger.
Mes pieds déjà ne cherchent plus ma terre. Je ne suis plus d’ici. Je ne suis plus des leurs. Je suis parti.