que l’eau soit neige
que la table soit vide
que l’adieu soit lumière
que le pain soit simple
que l’animal soit silence
que l’étreinte soit vaine
que l’enfant soit oubli
que le regret soit sel
que la musique soit ici
que la pluie soit joie
que le livre soit sans mitan
que le mort soit nu
que dieu soit un mot
que tu sois encore sonnet

Le grenier
sans cesse
tomber


du grenier
sans cesse
tomber

des merveilles
du grenier
des rêves


du grenier


du 7ème ciel
des possibilités
des ouvertures
des étoiles


tomber
des promesses

tomber
sans cesse


du grenier

de l’incandescence
du vol plané


tomber

de la folie
furieuse

tomber

de l’explosion
mentale


du grenier
tomber

de l’intemporel
de l’irréel
du désir
sans limites


tomber
tomber
tomber


de la tête
aux pieds
au cul
au fond
au tréfonds

tombe
tombe

dans la noirceur
tombe

écrasée
tombe


coeur
viscères
tombe


dans la fange
la morsure

de poussière
tombe


dans ta boue
enfoncée
tombe
tombe
tombe


du grenier
à la cave
direct

sur ta tête
dans tes pieds
tes ecchymoses
tes bleus
tes oedèmes
ta peau
ton âme

tombe
du grenier
à la cave

pas

d’entre-sol

pas

de plat

pas

de calme

pas

de pause

pas

de répit

pas

de paix

tu
tombes

du grenier
à la cave

depuis
toujours

tu
tombes

depuis que
tu es née

ça finira

au 3ème
sous-sol

ça finira

sous
terre

ça finira

mangée
par les vers

ça finira

au caveau
la chute

du ciel
à la terre

ça finira
éparpillée

ta vie qui
tombe

ça finira

dévorée
par les hauts et
les bas

ta vie comme

une montagne
russe ta vie en
dents de scie

ça finira

en morceaux
au caveau
au tombeau

ta vie
à deux étages

ta vie
sans rez-de-chaussée

ta vie qui tombe
de haut.

« Je suis tout à vous, Charlotte », la phrase dite P.
L’auteur dit A.

P : Pourquoi je suis faite comme ça ?
A : Comme ça ?
P : Oui, je suis courte, nerveuse, inconséquente.
A : Moi je t’aime, bien.
P : J’ai l’impression que je suis ton excuse, ta dernière cartouche, ton prétexte. Et puis cet abandon à
l’autre, c’est d’une impudeur.
A : Peut-être mais j’ai besoin de toi. Tu existes parce que je rêve, j’espère, j’attends qu’un homme, un seul, celui-là, pas un autre, te prenne dans sa bouche.
P : Et ?
A : Et si ce jour arrive, ma belle, tu vas dégringoler, je vais te détester autant que je t’aime, tu ne
seras même pas une vieille relique, j’ai horreur des souvenirs.
P : Bon. En attendant, tu me fous toujours dans des endroits où j’ai froid, où il n’y a personne.
J’aimerais que tu me glisses sur un sofa, devant un feu de cheminée, j’aimerais que tu me scandes à
tue-tête sur de la musique brésilienne, j’aimerais que tu te frottes nue sur mes lettres, j’aimerais que
tu lèches chaque mot jusqu’à ce que tu comprennes ce que tu me fais dire, malgré moi.
A : Tu vois, tu te prends au jeu. J’ai eu raison de t’inventer, derrière ton petit minois et ta fièvre
romantique, il y a les mains expertes, la fougue contenue de l’amant qui vient de loin, de très loin.
P : Si j’existais, vraiment, je ressemblerais à qui ?
A : A moi. Si j’étais un homme.

Tout était fin prêt.

Les baluchons étaient déjà trop lourds. Les sacs de provisions massées depuis des mois avaient été précieusement empaquetés. Les maigres économies mêlées aux emprunts discrètement glissées dans les sous-vêtements.

Les femmes portaient leurs plus beaux foulards et les hommes leurs plus belles Djellabas. Les au revoirs se noyaient parmi les bénédictions et les prières. La chaleur des embrassades et des étreintes étouffait les enfants dans une odeur acre de sueur et de parfums mêlés. Ils se faufilaient entre les jupons des opulentes femmes pour se cacher à l’ombre des maisons.

Bientôt, les femmes les plus jeunes, les hommes les plus forts et leurs enfants constitueront un cortège bariolé qui ira vers le Nord. Ils quitteront leurs villages la tête haute et la gorge nouée, ils ravaleront leurs larmes et laisseront derrière eux les leurs. Tantôt marchant sous le soleil brulant, tantôt étouffant dans la camionnette étroite, ils se dirigeront clandestinement vers ces régions lointaines où l’eau coule dans des tubes en métal. Tous laisseront derrière eux la misère, la faim et la douleur. Tous, oublieront les viols, les kidnappings et la guerre. Tous enseveliront au fond de cette terre aride leurs pires souvenirs.

La tête pleine de rêves, ils lutteront contre la soif, la faim et la chaleur. Ils paieront leur dû aux passeurs car bientôt des hommes et des femmes chaleureux les accueilleront.

Les hommes et les femmes du Mali rejoindront leur destin là où il est : ailleurs.

Un cri qui déchire le ciel et mon sommeil.
Un cri désespérant suivi d’un silence que seule la nuit, le milieu de la nuit sait produire.
Un cri de naufragé
Sans la mer.
Un cri fracassé contre ma vitre.
Un cri qui exige une réponse.
Un cri.
Jaloux
De tout.
Un cri
De reproches préhistoriques.
Un cri-valise
Contraction sonore et brûlante de toutes les peines.
BAMBAMBAMBAMBAMBAMBAM
Mon cœur glissé dans un mégaphone.
La mouette largue une autre plainte et l’onde de choc finit de fracturer mon cœur.
Il ne bat plus, il détale.
Soudain, j’aime cet homme-orchestre qui dort à mes côtés.
Le rythme régulier de son souffle,
de ses ronflements,
de son inspiration qui s’étire dans un long et pénible sifflement,
de son expiration que j’ai souhaitée, tout à l’heure, éternelle,
ses apnées sans fond sur lesquelles je me penche de peur que jamais il ne remonte,
maintenant
me rassurent.
Je m’accroche à cet homme-paquebot.
J’épouse les ondes qu’il diffuse.
Un phare radiophonique dans ma nuit.

Manchette

Savoir si Jimmy compte me rendre mon ballon rouge.

Je suis heureuse quand le facteur passe et m’offre une lettre d’amour. Quand il pleut dehors et que maman me laisse sortir danser.

Le mercredi, jour des crêpes, j’ai de la chance.

Le dimanche soir, très triste, très triste.

Mon ballon rouge, rouge, rouge.

Est-ce qu’il y a quelque chose de plus important que l’amour ?

Papa dit qu’il faut être fidèle à ses rêves.

Les masques ! J’aime voir les dents des gens.

Ça veut dire quoi « dire merci aux événements » ?

J’ai de l’influence sur les draps de mon lit.

Ce qui va bien c’est la musique dans les rues, les gens qui disent oui avec la tête ou avec les yeux.

Ce qui va mal c’est la discontinuité des émotions.

Quand j’étais petite, mon père disait toujours qu’il faut tourner sept fois sa liberté dans sa bouche avant de ne pas aller voter.

Un pilote Russe,

un sourcil Cubain,

une mandarine Chinoise

ou une tasse Suédoise.

Je risquerais ma vie pour retrouver celle qui, à mes 20ans, a embrassé ma bouche comme nulle autre.

Je risquerais ma vie pour connaître l’heure de ma mort.

Je me sens libre d’exhausser une volonté qui n’est pas mienne.

Il me semble important de bien loger son âme dans un corps tiède, avoir des amis imaginatifs, exercer une profession qui n’existe pas, avoir beaucoup de lointains désirs, trop se préoccuper des autres, être divorcé des autres, avoir une voiture numérique, être seul seulement quand nos enfants le désirent, voyager dans le corps des autres, pouvoir continuer. Autre chose ?

Oui, mon facteur stimule les progrès humains.

Les hommes politiques ? (larges feuilles arrondies flottantes)

 Les hommes de science ? (poils très serrés)

Les militaires ? (base de piment rouge)

Les prêtres ? (pièce de literie)

Les économistes ? (soluble dans l’eau)

Les artistes ? (petite étendue de couleur)

Les éducateurs ? (instrument de musique)

Les enseignants ? (eau qui tombe en goutte)

À mon avis la crise constitue une raison d’espérer être inquiet.

Le bilan des événements est positivement négatif (mais pas l’inverse).

Dans l’idéal, ma raison de vivre sera irraisonnée, irraisonnable et irrésolue.

Croyez-vous que votre génération puisse être autre chose que l’identique copie de celle de vos parents ?

L’inspecteur

Le policier réfléchit. Une affaire pareille demande des heures, décortiquer le problème, ses tenants, ses aboutissants, vérifier les hypothèses. Sa sciatique lui interdit de jouir d’une telle disponibilité. La douleur lui arrache des cris hystériques sitôt qu’il lui permet de le surprendre. Comment vaincre cette bête féroce ?

– Un moment. S’il vous plaît. Holà. HOLÀ, vous m’entendez ?

 D’où sort cette voix ?

– C’est moi.

 Je n’y comprends rien.

– Ne me faites pas le coup, comme dans votre dernier bouquin, de l’innocent qui refuse d’écouter la voix qu’il juge indigne pour ses oreilles.

 Désolé. Sincèrement. Aucune idée de qui parle. De plus, je ne vous vois pas.

– Inspecteur Fouilletrot. Ça vous dit quelque chose ?

 Inspecteur Fouilletrot ? Comment ça ? Vous pouvez à peine parler avec la douleur qui vous houspille.

– J’y comprends rien, moi non plus. Mais c’est comme ça. Alors, je profite de ça pour vous le dire : je ne supporte plus la façon dont vos mener ma vie. J’en ai mare, Vous comprenez ? 

 Comment se fait-il ?

– Ma douleur tend à se résorber, et je m’aperçois que je vous ai à portée de voix. Je saute sur cette opportunité pour vous en parler de votre soi-disant style, de vos manies d’auteur. Cette étrangeté doit provenir de la marijuana médicale que j’ai ingurgitée ce matin, à tous les coups.

 Vous avez pris du cannabis médical. Première nouvelle. Ce n’est pas dans mes intentions. Vous devez souffrir nom d’un chien. Tous le punch du roman tient sur cette problématique, souffrir, réfléchir, et vaincre.

– Ras-le-bol de ces histoires. Mener des enquêtes, OK. Les plus tordues du monde même. Mais me retrouver dans des combines plus vicieuses les unes que les autres, Stop. La dernière fois j’avais la gangrène. D’ailleurs j’en conserve des stigmates. Auparavant vous m’obligez à me noyer, pour que le coupable se dénonce par ses agissements. À l’hosto, le toubib m’a affirmé ne pas comprendre comment je m’en suis sorti.

 Très bonnes ventes ce titre. Preuve du bien fondé de mes choix.

– Bah voyons. Facile de gagner du fric tant que ce sont les autres qui risquent leur peau. Vos choix, comme vous dites, débarquent tout droit du stage d’écriture policière, que vous avez suivi il y a 5 cinq, pas de l’agitation de votre cerveau.

 Vos souffrances, filles de mon imagination, n’existeraient pas dans votre idée.

– C’est votre point de vue. Et ça vous arrange. Même si je vous affirme que la réalité est autre, qu’importe. Tant que vous ramassez votre fric sans commettre de délit dans votre sphère, pourquoi se préoccuper des esclaves.

 Vous exagérez exagérer mon cher. Très mauvaise attitude.

– Et vous continuez sur votre lancée, indécrottable.

 Entendu, que proposez-vous ?

– Je ne sais pas. Déjà, que je ne sois pas obligé d’en baver des montagnes à chaque enquête.

 Une si belle mécanique, la souffrance du héros, véritable mine, que des avantages. Vous plaisantez j’espère.

– Pas tant que vous. Ce système qui m’épuise ne vous fatigue pas les neurones.

 Détrompez-vous. Plus difficile qu’il n’y paraît de concevoir un équilibre, afin que vous aboutissiez, tout en relevant une enfilade de défis, de conflits, d’adversités. Votre endurance vous joue des tours aussi.

– Dites que c’est de ma faute.

 En un sens.

– Arrêtez. Vous me dégoûtez. Dès que je me casse un ongle, à partir de maintenant, accident de travail. Et je ne reviens pas bosser. Comme cette fois, votre 3e roman je crois, où, avec une grippe blindée de chez blindé, je termine l’enquête. Pour me remercier vous me faites éternuer lorsque je descends un escalier. 3 côtes cassées et un fémur.

 Mon premier succès en librairie. Depuis je suis. Nous sommes, sur une pente ascendante. Ce n’est pas rien ça.

– Les fractures, les blessures, les cicatrices, l’éclat de grenade près de mon occiput, ma femme partie avec un mafioso, mes enfants, dealer, prostituée, terroriste, je confirme, ce n’est pas rien. Je vous le redis, un pur régal : vous me dégoûtez. Au plus haut point. Les salauds que je pourchasse sont en dessous de vous. Très loin en dessous.

 Ça suffit. Puisque c’est comme ça, je change d’enquêteur. Vous voilà satisfait.

– Et vous y croyez à votre crise d’autorité ?

 Ça suffit j’ai dit.

– Vous savez très bien que vous avez tenté de m’enterrer une fois, vivant espèce de fumier, que vous m’avez pendu avec un fil téléphonique, que mon fils m’a tué d’une balle dans le cœur. Et toujours les lecteurs vous harcèlent pour que vous écriviez une nouvelle histoire où je mène l’enquête. Je vous accorde que dans ces circonstances, là vous la faites tourner votre cervelle. Il en sort des aberrations, mais vous n’osez pas affronter votre lectorat. Le fric. Le fric.

 J’y songe, et pas qu’un peu, à vous renvoyer à votre médiocrité, à punir votre ingratitude. Une stagiaire va débouler. Une femme magnifique, genre Grace Jones, en mieux. Vous voyez ce que je veux dire.

– Connais pas.

 La fiche Wikipédia de Grace Jones devrait vous permettre de relativiser. J’ai commencé quelques scènes. Elle vous lamine. Avec elle je suis dans les clous. Finit l’alcoolo têtu qui s’escrime à prouver au monde que ses instincts de flic ont besoin de temps, de compréhension, de calme, d’indulgence. Une plastique magnifique, une intelligence hors pair, une aura incroyable. Elle vous grille sur toute la ligne. Pendant le stage vous ne vous rendrez pas compte qu’elle vous préserve, et vous persisterez avec vos vannes salaces, limites racistes. Elle le transforme en clochard le Sherlock Holmes dépravé. La présente intervention, d’un ridicule, confirme mes options. Vous êtes fini. Elle tentera de vous sauver de la noyade, car votre perpétuelle ébriété vous entraînera dans le fleuve. Trop tard. Un hors bord vous arrange si bien, que le portrait robot d’un steak haché ressemblera au vôtre, ou l’inverse.

– Tortionnaire. Dépravé. Je l’attends votre Clara d’Avril.

 Vous la connaissez ?

– Elle a du style, elle. Dès qu’elle a compris que vous vouliez m’éliminer, à son avantage, elle m’en a averti. Et nous avons élaboré un petit quelque chose vous concernant.

 Vous vous permettez de contrecarrer mes résolutions.

– Je sauve ma vie, ouais, et Clara n’est pas dupe. Entre parenthèse, vous avez tapé dans le mille avec cette fille, une perle. Je confirme. À tout point de vue. Elle sait qu’elle aussi risque gros sous votre plume. Ce n’est pas une débutante. Un écrivain, de la veine de ‎Jean Bruce, l’a séquestrée trois semaines, avec des sévices dignes de ceux que vous m’infligez. Dans un autre bouquin elle subit les violences de détraqués sexuels, échappe de peu à un viol collectif. Dans un troisième roman d’espionnage, ce malade la bloque dans un satellite fou sans eau, à peine d’oxygène. L’engin atterrit dans une zone contrôlée par des islamistes, qui la prennent en otage. Le temps des négociations, effectuées avant tout pour récupérer le satellite, on la marie à un lieutenant pervers, on l’oblige à suivre les préceptes de la secte et à se convertir. Je ne sais pas si vous voyez ce que ça implique toutes ces blagues. On en a marre des écrivains sadiques. En tous les cas, voyez ce qu’est devenu votre collègue.

 Son nom.

– Vous chercherez. Pendant ce temps réfléchissez à mon intervention, ridicule comme vous dîtes. Excusez-moi, je. Allô.

– Allô. Je vous perçois de plus en plus flou. Allô. La sensation que la marijuana s’épuise dans mon organisme. Allô. Allô. Heureusement, dans une demi-heure Clara m’apporte de quoi tenir pour la soirée. Allô, je ne sais pas si vous m’entendez toujours. Adieu en tous les cas. Avec Clara nous avons quelques projets. Loin de tout ce qui se trame dans la littérature.

Seule aime se promener sur les sentiers côtiers de bout de terre. Elle n’aime pas fendre la foule des samedi après-midi en ville. 

Seule craint d’étouffer au milieu des corps en mouvements. Elle n’a pas peur de respirer en compagnie des mots. 

Seule sait dire à ses amies « ayez confiance en vous ». Elle ignore la définition du mot confiance. Elle s’ignore par définition. 

Seule aime le rouge de la colère. Elle n’aime pas les traitres écarlates.

Seule ne compte plus les portes fermées. Elle cherche toujours ses clés. 

Seule connait les déflagrations du passé. Elle maudit les éclats de souvenirs sous la peau. 

Seule voudrait mettre dans l’ordre les lettres du mot famille. Elle déteste les jeux de société. 

Seule a effacé le portrait de sa mère. Elle aime frotter au sang. 

Seule n’est pas heureuse de posséder une enfance. Elle voudrait l’ensevelir sous une falaise de granit. 

Seule aime poser ses armes. Elle n’aime pas ses pensées bataille et son corps ruines. 

Seule ne sait pas articuler ce qu’elle sait écrire. Elle parle d’abandonner sa voix au plus profond d’une forêt sans son. 

Seule aime dessiner avec un doigt les contours du vide sur le sable mouillé. Elle n’aime pas revenir sur ses pas.

Seule aime aspirer la mélancolie à pleins poumons. Elle n’aime pas les mouchoirs qui absorbent les pluies d’iris.

Seule se sait seule. Elle le répète : « Je m’habite seule. Je me hante seule. Je me flaire seule. Je me méprise seule. Je me supporte seule. 

Je m’effraie seule. Je me noie seule. Je m’enterre seule. Je m’appelle Seule. Je suis Seule. » Seul le silence l’entend.

Human being

Fallait-il nécessairement que je te le dise ? Plus encore, était-il urgent que je te l’écrive ? Évidemment, tu es l’urgence, toi qui cours d’un spot à un autre, trottant, t’agitant, aspirant le temps comme

si tu allais le dévorer. Te rappelles-tu ces fois où tu m’as quitté, jeté, abandonné ? Tu croyais certainement que j’allais me contenter de tes principes, de ta présence protectrice. Tu souhaitais certainement qu’attentif à tes mots, je reste bouche bée, ravi d’entendre le déroulé de tes visions, plus

souvent celles d’un avenir à rêver que celui d’un passé révolu. Parfois, tu as plongé dans les racines, mais si rarement. ! Non, tu es toujours à la cime de l’arbre, toujours à te rapprocher du soleil en ouvrant tes branches comme des bras accueillants. Ton rêve est la canopée. Tes doigts s’allongent pour capter la lumière, celle que tu inspires, celle que tu n’expires pas toujours au bon endroit. Quelqu’un t’a appris le caniveau ! Un salaud ! Où est le temps au cours duquel nous partagions les songes d’une nuit d’été, les voyages oniriques ou les battements chamaniques de nos coeurs tendus comme la peau d’un tambour de cérémonie ? Tu vois, je t’écris pour te poser des questions. Certes, j’en aurai à te raconter. Non pas que je ne sache pas par où commencer. Je sais très bien. Je t’ai aimé. Je t’ai adoré. Je t’ai porté aux nues. Puis, sans jamais te trahir, je me suis aperçu que tu changeais. Moi aussi ?

Bien sûr. Personne n’est épargné par le temps. Mais quand même ! Nous avions seize ans, vingt ans peut-être, nous y étions, nous y croyions fort, tendrement. J’ai vieilli. Toi aussi, en même temps ! Je ne dis pas que tu t’es aigri. Non, tu as toujours tes charmes intemporels. Je trouve seulement que tu t’es parfois aventurée sur des chemins si communs que les traverses buissonnières d’antan ont perdu droit de cité. Je ne te le reproche pas. Un peu quand même ! Nous sommes ensemble depuis un moment. Un vieux couple. Je t’aime toujours, là n’est pas le propos. Je t’aime, mais parfois, j’ai vraiment l’impression qu’il serait temps que nous nous accordions une pause. Peut-être pas définitive. Tu peux encore changer. Oui, moi aussi. Mais je préférerais que ce soit toi qui reviennes vers moi, que tu arrêtes de courir derrière les étoiles pour venir t’asseoir cinq minutes sur ce banc, tu sais. Pas toujours facile !

Regarde-moi pourtant. Non, ne me lance pas ces yeux noirs ! Essaie juste de sentir la perception qu’ont les autres en m’auscultant. Et envoie-les chier ! Laisse-les ! Ils sont comme ils en ont besoin, sans se rendre compte qu’ils n’ont plus aucun choix, sinon celui de la norme dans la masse. Regarde mon sourire persistant, ma peau tatouée, mon anneau à l’oreille, mes cheveux gris semblables à des branches. Écoute le tambour qui m’entraîne dans l’ADN de la plante.

Entends mes chants d’hommage à celle dont nous sommes redevables, celle que l’on massacre. Pas la Révolution Permanente ! Là-dessus, j’ai évolué. Non, celle sans qui nous ne serions plus. Pour de vrai. La Nature.

Voilà, le temps est compté. La mélodie du timer retentit. C’est la fin, ma seule amie. Just the end. J’avais envie de te l’écrire. Tu sais, je t’observe au fil des jours. C’est plus fort que moi, plus nous allons de l’avant, plus je te préfère mon animalité. Pourtant, je t’aime, toi, mon humanité.

L’imposture

Je remplis une feuille d’imposition.

Plus j’écris et plus je vois les lettres tomber comme un mur en crépit sur mes doigts.

A travers l’écran ramolli je vois le contrôleur des finances en habit de cochon. 

A peine ai-je eu tapé mon numéro d’immatriculée que son grognement lézarde la nuit étoilée au dessus de la case «je ne gagne pas d’arggggggggg… ».

Mon stress s’alambique telle une queue de porcà mesure que je remplis les cases «Sexe» «Nationalité», « Age ». Tandis que les cases se mettent à toupiller de psychose jusqu’à se diluer dans la pupille noir pétrole de l’officier, son groin immense me fait face, il est minuit quelle horreur.

«Envois-moi ton attestation de domicile» me somme-t-il sur un ton nasillard. 

Je lui jure que j’ai élu domicile dans la poésie. Mais rien y fait, de ses narines nauséeuses sortent des lettres d’alphabets qui ricanent 

AH

AH 

AH 

Elles désencroûtent les escaliers où dégringole l’acronyme « SDF », il me saute à la figure pareille à une invasion de cafards.

Avant que je ne devienne moi-même cafard, vite vite, je cherche une bombe poétique pour désarmer la novlangue qui donne le cafard, vite vite un livre au hasard… Joyce Mansour… 

Soudainement la couronne du toit s’ouvre, la maison dieu me tutoie d’histoires nocives, les algorithmes s’agglutinent en bataillon sous mes pieds afin de dévisser mes ponts-levis de globe trotteuse.

Des postillons de 1 sortent de la gueule rose du commissaire et traversent le hublot de mes yeux sans frontières, ils fourmillent jusqu’à mes cheveux de Méduse qui s’envolent vers un ciel sans nombre, que la statistique n’arrive plus à attraper. 

Endurci de la couenne il me lance :

« Attendu que votre adresse au 1er janvier 2020 est un accident de l’amour ou un excès de voyage,

votre déclaration des revenus 2019 ne sera prise en charge que si vous produisez 

une répulsion estimable pour la castration auprès de ces organismes ombilicales

 englobant l’érection du 1er janvier 2020.»

Et voilà que le 1 jaillit du clavier, il se couche semblable à un phallus ailé à pois fuchsia, et m’assène : 

«- Où dormais-tu le 1er Janvier 2020 ?

– Entre vos bras. dis-je

– Vous me trompiez avec le 2 janvier n’est-ce pas ? 

– Mais comment en serait-il autrement, on ne peux arrêter le temps au 1er janvier !? 

– Et bien vous serez condamnée aux travaux de Sisyphe, puisque vous ne vouliez pas rester dans la perpétuité civil vous ferez en sorte que chaque jours soit le 1er Janvier 2020.

– Mais comment le puis-je ?

– Fournissez-moi une attestation de domicile !»

Chapitre final

– « Mais Sisyphe est un homme or j’ai coché la case « femme », votre sentence est caduc mon cher

– Alors vous serez condamnez au travaux de Pénélope.

– Ce n’est pas des travaux c’est une ruse pour échapper aux mains des prétendants.

– Impertinente ! »