Je me suis assis sur la souche moussue d’un arbre jadis centenaire.

Soudain.

J’ai cru voir ma vie s’enfuir sous mes pieds.

Courant d’air boisé. Epines d’épicéa amoncelées. Hannetons affairés à ne pas, à ne plus. Haletants. C’est le printemps. C’est la sève. C’est la vie. Selah Sue chante là-bas dans la vallée. La montagne se penche, se penche, se penche. Se replie sur elle-même. Position de l’œuf. Les neiges éternelles fondent. L’oiseau de proie tournoie, le troupeau de marcheurs ploie. Cri strident. Vol en piqué.

Je fais un quart de tour à gauche, assis sur ma souche. Je vois le chemin parcouru. Un demi-tour à gauche. Le chemin qu’il me reste à parcourir. Je tourne encore. Derviche. Demi-tour par demi-tour. Derrière, un chemin cabossé, des chausse-trappes, des racines ensevelies, du vert, de l’ocre, un parfum fourbu, des souvenirs évaporés. Devant, un chemin escarpé, des chausse-trappes, des racines révélées, du vert, du jaune, du bleu, un parfum murmuré, des pensées renouvelées. Les miennes, les tiennes, les nôtres.

Assis sur la souche moussue de l’arbre jadis centenaire, je suis bien.

Ici.

Je ne bouge pas.

Et donc on est allé te chercher directement depuis le ventre de ta mère
Et donc cela lui sera reproché, signant là l’origine de ta faiblesse

Rêver d’être au carrefour de ton enfance, entre deux villes portuaires, chercher quelque
chose qui t’échappe

Et donc tes boucles blanches d’à peine douze mois défiaient le soleil et le sel des
vagues
Et donc ton père te projetait dans la mer et tu aimais ça autant que tu en avais peur,
mais tu en redemandais encore
Et donc tu pressentais qu’il serait bientôt parti, bientôt mort, prématurément, même
si tu ne connaissais pas encore ce mot

Rêver de monter dans un grenier qui, à mesure que tu y entrais, s’agrandissait et des
machines à tisser apparaissaient, partout

Et donc tu aimais faire rire ta grande soeur et manger vite et chanter fort
Et donc tu regardais le paysage depuis la vitre arrière, sentant l’atmosphère changer,
en regagnant la montagne

Rêver de deux petites taupes dans des bassines remplies d’eau, il fallait les sauver

Et donc tu t’es retrouvée à l’hôpital où tu as hurlé
Assieds-toi, écoutes-moi
Et donc les médecins t’ont puni, longtemps, longtemps, ils t’ont arraché le téléphone
Et donc tu as été privée de visites tant que tu ne grossissais pas

Rêver de t’allonger sur le pont d’un bateau, tu sens le poids du navire, il doit peser au
moins une tonne

Et donc tu as regardé la neige tomber sur le parking du CHU où tu mourrais à petit
feu
Et donc ta soeur t’envoyait des lettres avec du parfum à la figue
Et donc le souvenir de la Corse te faisait pleurer

Rêver d’être là-bas dans le maquis, devenir lièvre, échapper à tous, à tout

Ne pars pas, écoute-moi
Et donc ta mère te souriait les yeux plein de larmes dans cet hiver rugueux
Et donc ton père toquait à la porte et tu ne voulais pas le voir mais il entra et te serra
les pieds, souriant les yeux plein de larmes

Rêver d’effacer ton prénom du tableau, et ce bocal qu’il fallait nettoyer, mais que tu
oubliais, à chaque fois


Reviens, écoute-moi
Et donc tu as vaincu la mort même si elle a emporté la vie de ton père
Et donc tu n’autorises plus personne à lire la paume de ta main ni à dire de tes pieds
qu’ils ont la courbure d’une danseuse

Rêver d’être une petite note de musique, dans une clé de fa, entrer par erreur chez les
gens

Et donc tu t’es fait avoir, parce que tu n’as pas vérifier avant de traverser, un vieil
homme t’a grommée et tu as failli mourir une deuxième fois
Et donc tu as sauté alors que le train était en marche, une dent s’est cassée

Rêver d’avoir un baume que tu appliqueras sur la joue rougie de ta fille, de ton fils

Et donc tu as fini par sentir le danger
Et depuis
Tu chantes intérieurement
et tu es toujours la dernière à finir ton assiette
mais tu avances, caressant ton ventre où un enfant vit déjà

Comme ça

Et puis, tu n’as pas eu peur,
tu ne devais pas avoir peur, ce n’était pas prévu que tu aies peur,
et puis tu l’avais dit au départ,
tu l’avais dit à tes parents, robe blanche froissée, une enfant en mocassins,
Moi je n’ai pas peur, moi je n’ai peur de rien
et puis, peur de quoi, quelles raisons d’avoir peur,
et puis, c’est arrivé quand même,
la peur et la raison, adulte froissée, la peur et toutes les raisons,
et puis, c’était comme ça, enfin,
c’est ce que tu as dit aux gendarmes,
C’était comme ça, c’était comme ça que ça se passait ici, à la maison
et puis, ce n’était pas vraiment la maison, enfin,
pas la maison comme celle de tes parents,
pas cette grande petite maison où, petite, tu coursais les poules,
pas cette grande petite maison où, petite, tu cueillais les pierres pour en faire des
bouquets, des bouquets de fleurs grises qui galèrent à faner,
et puis, grande, ce n’était pas la maison et pas l’école non plus,
ce n’était pas l’école pour laquelle ta mère te tressait de belles nattes, de longues et
belles nattes noires, de longues et belles nattes noires dont tu étais fière,
tu m’as montré les photos tant de fois, toi tes nattes et tes frères
et puis, comme ce n’était pas la maison,
comme ce n’était pas l’école,
comme ce n’était pas non plus tout le reste,
ce n’était rien,
ce n’était pas prévu,
ce n’était rien, ce n’était pas prévu,
ce n’était pas prévu d’habiter ici,
ce n’était pas prévu d’habiter cette maison, d’habiter cette maison avec lui, d’habiter
cette maison avec lui dans la peur, d’habiter la peur et une maison avec lui,
et puis, ce n’était pas prévu que tu aies peur comme ça,
mais tu avais peur comme ça, et c’était comme ça,
comme ça tous les jours pendant 10 ans,
je le sais, je t’ai vue maman,
je t’aie vue avoir peur tous les jours comme ça pendant 10 ans,
et puis, je n’ai rien dit,
à mon tour, je n’ai rien dit,
quand mon tour est venu, je n’ai rien dit,
je n’ai rien dit aux gendarmes quand ils m’ont posé des questions,
je n’ai rien dit après l’événement,
parce que c’était la maison,
parce que c’était ma maison,
parce que c’était comme ça
parce que moi,
je n’avais rien connu avant.

Tu, frère

Hier, tu n’es pas là mais tu existes déjà
Hier, je t’invente
Hier, je t’emmène avec moi sur un banc de bois au milieu de la montagne et je te prends dans mon poing serré de petite fille potelée
Hier, je te dis que tu es mon frère même si tu n’es pas là
Hier, tu es mon frère de l’air mon frère de l’invisible mon frère de demain mon frère juste pour moi
** et le chien qui nous emmène sur son dos à travers les rochers géants du parc, et ta main sur ma main et rêver à la forme de ton visage **

Après hier, tu es là
Après hier, je me penche sur un berceau et je te vois et je ne m’en souviens pas mais il y a les photos
Après hier, tu es avec moi devant la cuisine en plastique blanche rouge jaune verte bleue et tu chantes au lieu de parler tu pousses des cris stridents quand je t’ordonne
– petite cheffe haute comme trois pommes – de mettre la table la dinette pour le goûter
Après hier, tu me tires du lit où je suis cachée pour lire pour m’emmener dans des univers qu’on parcourt ensemble on invente une autre vie
Après hier, tu mets ta main dans la mienne sur le chemin de l’école
Après hier, tu te roules en boule et tu jettes tes vêtements sur le sol
Après hier, tu veux sortir et crier et envoyer le monde valser par ce que ça colle à ta peau mais pas comme il faut
Après hier, tu passes 4h dans une salle blanche ouvert en deux et j’ai peur mais tu ne connais pas ma peur
Après hier, tu es la colère et je suis le calme
Après hier, tu luttes – un souffle, une cicatrice, un pas en avant – pour réhabiter ton corps
Après hier, tu trouves dans tes doigts des mélodies qui te montrent un autre chemin
Après hier, tu t’éloignes et tu te rapproches
Après hier, tu me confie « je sais qui je suis »
Aujourd’hui, tu colores ta vie de rose et de bleu et tu deviens toi
Aujourd’hui, tu gonfles mon cœur de joie et tu le brises toujours pareil quand c’est la peur qui me rattrape la mienne pas la tienne
** et les feuilles mortes dans la cour du collège et nos rêves en papier mâcher et
nous rêver un autre futur que celui-là **

Aujourd’hui, tu fais des choses folles des choses folles que j’ai faites avant toi et d’autres que je n’oserais jamais pour moi
Aujourd’hui, tu habites un appartement à quatre stations de métro de moi avec la personne que tu aimes
Aujourd’hui, tu te bats pour que ton travaille calque à ta vie à ta peau à qui tu es
** et la vague au-dessus de nous la vague des regards de ceux d’avant qui nous berçaient enfants – je rêve qu’ils nous regardent je rêve qu’ils nous protègent **
Demain, tu gagnes je le sais tu gagnes

Demain, tu chausses des bottes de sept lieux et tu gravis les montagnes dressées devant toi
Demain, tu dessines une vie avec d’autres toi
Demain, tu montes sur les scènes du monde entier avec la poésie accrochée à tes pieds
Demain, tu poses tes bagages parfois chez moi parfois ailleurs
Demain, tu as l’air de revenir d’un long voyage et tu es toujours juste à côté à deux minutes à deux kilomètres à deux pensées de moi
**

Après demain, tu es là, je suis avec toi.

Jamais, au grand-jamais

Jamais au grand-jamais
Ne rentrerai dans leur moule
Pour subir ce qu’ont enduré
Père et Mère
Pour avoir obéi s’être fait bouffer
Par le Système la force de l’inertie
Par le regard des autres
Par la trouille de la dénonciation
De la cabane de la perte d’emploi mal payé
Parce qu’ils ont marché dans leur truc
Sans queue ni tête
Parce qu’ils ont calenché prématurément

C’est sûr y’a une case dans mon cerveau
En plus ou en moins j’sais pas trop
Une case qui dit non
Depuis que j’suis petit garçon
Depuis qu’le psy m’a rangé dans la case asocial

J’suis resté un grand-enfant
Privé de revenus
Sans RSA, sans chomedu
Pour m’apprendre à devenir enfin adulte
A sortir de leurs combines immondes

J’ai décidé de refuser tout travail
La Consommation le Marchand
Leur nouvel esclavagisme
Je me suis exclu de la société
Parce que vous les criminels qui avez tué
Père et Mère
Vous m’avez appris une chose
Avec vos brimades
Vous m’avez appris comment être un Homme Libre

Un grand-enfant éternel
Qu’a une femme et deux moutards
J’ai plus d’crèche pour eux
J’ai plus d’augmentations de loyer
J’vis au p’tit-bonheur-la-chance

L’eau des sources
Pour boire un coup
Pour nous laver
L’bois mort
Pour nous chauffer la couenne
On a appris à tenir jusqu’à moins 8 degrés
Sans l’chauffage central à 18 degrés maxi
Sous une tente tapissée de feutre

La bagnole rutilante
Ouais celle des ministres l’électrique
Celle de la télé-réalité j’me souviens
Terminée à la casse
Quatre ânesses pour voyager
En Thaïlande au Maroc aux States
Deux tonnes de Crottin de Chavignol
Pas bon pour la planète
Avec Ryâne Air je rigole
Sans passer à la pompe
Aux péages au contrôle technique
Le nez fourré dans l’GPS j’me marre

La bouffe on cueille des légumes-feuilles
L’abondance
Le Bio à la mode bobo
On s’en tape tu vois
Le lait d’nos biques
Les œufs d’nos poules

J’sais pas où ma case en moins m’conduit
Mais on y va direct
J’ai encore un p’tit forfait téléphonique nique
Des frais bancaires
J’vais clôturer mon compte à la Poste
Y s’ront ravis
J’suis déjà radié de la CAF

C’est dur de trouver
De l’huile de la farine
D’la bidoche pour le klebs
On va y arriver
Question d’temps

Fini d’remplir des formulaires par internet
Fini d’engraisser l’état et ses gouvernants
Scolarité on a des enfants désobéissants
On est devenus ingouvernables
Ils nous ont rendus libres
On est tous des enfants gâtés
On se fout d’la maréchaussée
On n’a pas trois sous d’jugeote
N’est-ce pas

On est des gosses mal élevés
Vaccinés sans effets secondaires à la Liberté

Depuis quelques temps, j’ai la sensation que mon corps
me trahit – se détourne – se délite
la chair tient par ses six-cent trente-neuf muscles _________________________(639)
y compris du visage le zygomatique importe
plus que les maxillaires frottées se bloquent
comme une vieille porte qui grince
par retour veineux le cœur s’estime
de première jeunesse comme un bourgeon qui vient
d’émerger une promesse de printemps que rien
ne peut éteindre mais ce souffle
continu je respire toujours
par la bouche j’avale tout
ce qui s’absorbe en plus des deux litres ___________________________________(2)
recommandés
j’aspire des quantités incroyables d’oxygène
deux mille cinq cent litres peut-être ______________________________________(2500)
impur d’air vicié
carboné – de métaux lourds – de particules fines
je me pollue les vaisseaux
sanguins ce moyen de transport qui pourrait
faire deux fois et demie le tour de la Terre
cent mille kilomètres de réseau de veines _________________________________(100 000)
d’artères et capillaires comme racinaire
frondaison intérieure je m’époumone
éprise je pousse en silence
ce cri de nouveau-né comme un jaillissement
un geyser de vie m’agite le corps
jusque dans les ongles
ô ma kératine cassante qui claque
le clavier j’ai deux fois cinq doigts _______________________________________(10)
pour poétiser mes flux
et les forces qui me restent
l’écran tout imbibé de mots
de vapeur salivaire
c’est le signe que je respire

Quatre-ving-quinze femmes, sur les cents réunies à cette table, ne mangent pas sans culpabilité. Peut-être même toutes.

Un quart d’entre elles se dit que c’est trop  — gras, sucré, lourd, riche, coloré, gourmet, gourmand, cher, chic,  jouissif —.

Dès la première bouchée, un autre quart songe immédiatement à la manière de l’éliminer. Rapidement.

Le troisième quart se demande s’il a le droit.

Quant aux femmes du dernier quart, elles sont déjà persuadées que non. 

Qu’elles n’ont pas le droit de manger à leur faim. À leurs faims.

Comme le poison de la pomme, le poison des pensées de toutes ces femmes envahissent leur corps repentant, alors toutes chercheront la tanière du mal. Parce qu’il est là, forcément.

La moitié d’entre elles ont vu ses racines naître et se déployer dès l’enfance. Au moment où les colliers de bonbons doivent habiller les cous des fillettes. Dans la cour de récréation, ces quatre là — d’à peine dix ans —, soulèvent leur tee-shirt et comparent leur ventre comme on jugerait une bête au salon de l’agriculture. À la mesure. Cet été, je veux perdre trois kilos. Elles en font à peine trente, mais ces trois kilos en moins leur permettrait d’être plus. Plus qui, plus quoi, elles ne savent pas bien, mais c’est certain. D’ailleurs, Maman le dit sans un bruit, chaque soir, en lisant les étiquettes des produits achetés au supermarché. Elle vérifie le nombre de calories aux cent grammes, le taux de glucide, le nutri-score. Des « A » qu’elle cherche à mélanger à des « 0 », comme une recette magique savoureuse comme le paradis et légère comme un nuage. La maman voudrait voir les choses changer, offrir à son corps de l’air, un peu de liberté. Inviter à son quotidien des grammes et des C — même des D —, sans culpabiliser. Mais tout est inscrit depuis si longtemps, chez elle, chez sa mère, sa grand-mère et ces centaines de femmes qui l’ont précédée, plus de mille ans où tout ce qui nourrit n’est que lutte et frustration.

Des siècles de guerres silencieuses et de guerres ouvertes. 

Ces minuscules à peine deux pour cent de femmes qui débordent des plus violents des maux, cette privation de nourritures jusqu’à la mort — le vrai sujet réside ici, nous parlons bien de nourritures — , cette privation du corps vivant, de celui qui réclame et que l’on entend, ce renoncement ultime au droit de vivre.

La culpabilité pèse plus lourd dans la balance que n’importe quelle assiette. La vilaine pèse, aliène, détruit la joie. Elle prive. La culpabilité doit lâcher le corps des femmes, c’est le premier combat à mener, le premier état à réhabiliter.

elle est une petite

elle est une petite
village reculé
comme pluie de feuilles chêne
sur la tête
des glands austères
inéluctables
jonchent le parcours rural
réglé
elle est sous contrainte
elle est libre
elle ne suit pas le chemin
elle est un chemin indéfini
elle laisse le paysage la traverser
elle n’appartient pas au territoire

elle va à l’école
elle est étudiée
elle fait ses devoirs toute seule
elle est due
endettée d’être en vie
elle est polie
placée dans le silence
dictée
comme il faut
dans la boîte muette de l’enfance

elle est le son sans l’instrument
l’écho silencieux de la lumière
sur le champ de blé
la pierre tombée
d’un château clunisien
l’eau qui cascade
__________________ dans la rivière en bas

elle ne s’appartient pas
envahie d’adultes
jusqu’aux marges de l’aurore

elle se lève s’envole
elle emmagasine des explosifs
elle est une implosion
_____________en attente

elle est vaste
elle loge dans le cerisier
le galet
le gardon

elle porte la diffraction
elle est diffractée
elle porte la rage
elle est enragée
elle survivra
ailleurs

En l’absence de direction

… et non, nous ne nous lasserons pas
d’aimer-relier trop fort
de tisser ces escaliers de marteler le réel
de panser les plaies qu’a fait le gel sur les legs du savoir
de tutoyer l’invisible
Tu ne remarques rien ? Ou plutôt ne remarques-tu pas l’absence de ce que tu devrais remarquer ? [1]

plus on avance, plus on comprend
l’élégance de perdre
les rejets sur les souches des noisetiers
on emprunte aux paysages – à peine, de quoi avancer
on prélève du sentiment, de l’intuition
là le schiste – là le thym – là l’odeur chaude, sèche
là le lavoir – écoute, là les pierres se souviennent
de mains de dos endoloris de patiences
là la place – là la grange enceinte d’été
les foins rentrés étaient terreaux des longues nuits
et la poussière n’avait pas
assez de mots pour les faire taire
là le sentier – là la croix – là le promontoire
là le calvaire – là la source à laquelle tous sont venus boire
j’ai un cœur de Salpêtrière
au service constant des urgences
de réanimation
des histoires
Ce qui a été compris n’existe plus.[2]

rien n’attend, non – rien n’efface l’appel, pourtant
ma mémoire disparate mendie des traces, des évidences
poétiquement
ça glisse les phrases
ça glisse le monde les jours les gens
Ce que je fais, ce n’est que la discipline d’une vie où aucun jour n’est férié.[3]

une brebis bêle, un chien aboie
il y a comme les pistes d’un langage en faction dans le paysage
une famille de résonance, je louvoie vers elle –
mais laquelle ?
ça glisse les phrases
ça glisse les jours les gens la terre le ciel
je n’ai jamais appris à aimer droit

[1] Citation extraite du film Pirates des Caraïbes : Jusqu’au bout du monde, 2007
[2] Paul Éluard, Le Miroir d’un moment dans Capitale de la douleur, 1926
[3] Pascal Quignard, Tous les matins du monde,1991

Denrée

Il faut 150 000 à 200 000 fleurs pour 1 kg d’or rouge
chaque fleur doit être cueillie avant l’aube et à la main
la fleur trop fragile ne permet toujours pas à ce jour la mécanisation de sa récolte

champ violet qu’on arpente agenouillé sous le ciel d’octobre
crocus sativus ouvre six pétales mauves au lever du jour
trois stigmates rouges trois seulement par fleur
extrémités distales des carpelles
cueillies triées émondées
séchées passent du jaune d’or
au rouge du sang séché

la floraison ne dure que deux à trois semaines
le travail est intense
les stigmates détachés à la main un par un sont mis à sécher à l’air libre
12 à 48h
température comprise entre 35 et 40°C
l’humidité éliminée permet la concentration des huiles essentielles
de crocine et de picrocrocine
pour la couleur et l’amertume

à la fleur le stigmate
à l’épice le filament
mémoire comestible
du travail
dans les casseroles du monde

les fleurs sont mortes
et les stigmates cuisent dans le biryani
les filaments saignent un jus d’or dans l’eau de la bouillabaisse tajine paella
chelow et sholeh zard sucre soleil qui parle à dieu dans les cuisines
jusque dans le feu de la neige
du sud au nord
brioches suédoises plaquées or

90% du safran est produit en Iran
dos de femmes têtes d’enfant
dans des champs d’or
à perte de vue
sous le ciel rouge

chaque fleur cueillie avant l’aube
chaque fleur à la main
des centaines de milliers de fleurs
un ratio inconnu de mains
doigts rouges au bout des corps
doigts-stigmates
doigts arrachées pour garder
la couleur riche du sang neuf
avant que l’aube ne l’abîme

fleurs et peaux séchées
dans les cuisines
palpitent
bouches narines mains lavées
un parfum d’or
un goût de sang
un nouveau jour comme un couperet
pour une partie du monde