Nos lits sont des continents différents ;

Le parquet, des mers jointes. 

Maintes mains de pieuvres nous séparent

Le slam d’une sirène nous éloigne

Des visages – dans la marine, on se charge de visages.

Les portes n’ont pas d’autel

On s’arrête jouir dans des hôtels.

J’assume sans hâte les échecs,

Les trahisons, je les paye par chèque.

Je défie des ports trop blindés

Je me défais les lèvres basses

Incapables de retenir les nerfs qui lâchent.

Je jacte sur des flancs

Le flot blanc recouvre presque la coque

La nuit nous apporte son front d’étoiles

La nuit porte à son front des voiles

Tandis que les doigts cerclés continuent d’alanguir

D’épuiser, de guérir

J’ai puisé dans l’eau l’amer et le salé

Je l’ai tamisé dans une salière

Pour sortir, j’ai remis le pull sale d’hier

J’écoutais à l’onde gonflée et déjà lourde

Les calanques se frotter

Nos lits n’ont pas bougé:

Tout près, nos continents.

Uppercutée

Je vois. Ou peut-être pas. Peut-être que j’imagine. Peut-être que c’est un piège, juste une image. L’image d’une image. L’image dans l’image.
La beauté brouille ses pistes. La beauté abat ses cartes. Sans joker, beauté brute, immédiate.
C’est l’image d’un soleil, l’image d’un éblouissement, d’un choc, d’un aveuglement.


La première fois, c’est un grand silence à l’intérieur. L’effet tenaille à rompre les organes. L’effet grenaille à piquer les paupières.
La deuxième fois, j’étreins ce que je vois. A m’en étouffer. Je m’ébouriffe, je me dézingue, j’ingurgite à m’en déglinguer l’œil. Tant d’étincelles tant d’éclats.


Et à chaque fois je me prends un uppercut. Un doux et long uppercut. Gros shoot. No bluff. De plein fouet. J’en ai plein la tête. Plein les veines. J’en suis pleine, c’est en moi. Cela diffuse, cela
diffracte, cela reste longtemps.

Après, je me dis que je sais. Je connais cette émotion, je la reconnais. Je suis prête. Elle peut venir, la beauté. Toute la beauté du monde. Je l’attends de pied ferme. Elle peut me frapper en pleine face, la beauté. J’encaisserai.

Poème pour J.O.

Il balaie devant sa porte. Grand lunette glabre, voûté. D’autres attendent, rien. Ils sont fous dans le château et fous dans la prairie et les autres balaient devant la porte. L’âne est fou aussi. Parce qu’il a conscience de parler. Du parasite du parler. Ceux qui balaient l’ignorent. Dans le bois les violettes ont percé. Elles violettent. L’odeur est un événement. Là bas le jour ne naît pas de la nuit. La nuit ne divise pas le temps en jour. Il a plu et les pages du temps se sont collées. La nuit reste la nuit pour ne pas dormir. Pour tenir le mur de la nuit. Le corps de pierre s’échappe d’une cigarette et monte au dessus du massif central planté de gros dahlias pourpres. Tous les habitants aiment tenir les fleurs à fleur d’une fenêtre, dans l’embrasure d’une porte, au bout du banc de bois. Les vieux n’ont plus de dents mais ils ont un sourire et un chant. Quand la cabane a brûlé les dahlias sont venus porter l’eau pour éteindre le feu. Ici c’est comme ça, les fonctions sont variables et personne ne se prend pour sa fonction. Ce soir l’âne à la cuisine affûte son couteau.

Le chausson aux pommes passait de sa main gantée d’un cuir léger à la mienne pleine de feutre, de son manteau d’hiver aux effluves d’ambre à ma joie impatiente. Il tenait ses promesses. Le moelleux sous les doigts sur les lèvres, le sucré autour de la langue, le cœur regonflé à chaque bouchée, la récompense d’un petit corps avide de tout ce qui remplit, une dose d’amour à l’insu de tous.
La main gauche dans celle de ma grand-mère, la droite réservée au chausson.
Derrière
le chahut les cris les moqueries qui fracturent
Devant et bientôt dedans
la chaleur de ma maison du sourire de ma mère qui va rentrer elle aussi ma chambre qui m’attend
depuis le matin
Dedans et dans mon ventre le chausson aux pommes
Dehors ce qui m’arrache au doux au chaud au sucré.

Je marche, mon téléphone décompte, j’accélère, mon téléphone confirme, mes yeux cherchent, la
pluie s’invite, mes sourcils se froncent, mes mains me recoiffent, j’accélère. Ce café m’abritera.


L’eau ruisselle, le sol éponge, mes yeux hésitent, mon cœur bat, mes yeux comprennent. Ce visage
sourit, mes yeux savaient, ce sourire s’avance, ce sourire parle, ces yeux insistent, la pluie
s’immisce, Simon raconte, la pluie se rapproche, mes cheveux frisent, la pluie rapproche. Simon
attend.

J’attends. La porte s’ouvre, la foule s’engouffre, les mains s’hydro-alcoolisent, les pieds se
déchaussent. Simon s’immerge, les ombres mentent, je m’immerge, les ombres tourmentent, les
lumières dansent, nos corps s’imprègnent, la chamade temporise. Une porte se referme. Le son
monte, la géométrie poétise, le blanc pulse, le noir trace, la magie explose. Nos corps se déforment,
l’écran nous absorbe, les miroirs enflent. Simon ondule, je souris. Simon ondule, je filme. J’espère.

Simon se tait.
Mon téléphone sonne, Simon écrit, ses mots s’affichent, mon cœur lit.
Cela bouge
Cela touche
Cela secoue.

J’espère.
Simon sait.

Toucher la lumière

Derrière moi, je sème la poussière. À mesure que je marche, mon ombre s’étend jusqu’à la démesure ; le soleil me fait face. Il n’y a plus rien que je cache dans l’écran de ses rayons. Ma rétine en sourdine, le soleil m’aveugle.

Je me souviens de cette chanson comme d’une complainte. Je ferme les yeux. Je sens les caresses des arbres qui frôlent les rayons du couchant. Sous mes pieds, le sol accidenté m’offre un léger déséquilibre. Je m’accroche à lui comme à un symptôme d’ivresse. Je marche comme sur un fil. Je continue ; seul.

En équilibriste, mon cœur fait des bonds un pas sur deux ; même pas sûrs d’eux !

Cette mélodie résonne en moi. Elle m’arme pour ne pas m’arrêter. Je ne sais qui de moi ou de l’astre du jour se couchera le premier. J’ignore s’il me laissera voir la nuit.

Autour de moi, l’ombre finit par noyer le ruisseau. Le plan incliné d’un or rutilant comble mon visage. Je n’entends plus l’écoulement ; mes poumons se crispent à chaque inspiration. Mourir un 14 juillet, c’est continuer un peu l’artifice d’une révolution, me dis-je soudainement.

En ce jour de février je regarde les bourgeons sur les branches. Je vois flotter des plumes devant le plus gracieux des agrumes qui se gorge de sang.

J’aurais beau, j’aurais beau…

La beauté est un bourgeon en train de germer face au jour qui s’éteint.

Pour celles qui font des drames, qui ruminent des épingles, qui tournent en boucle leur linge sale dans leur ventre
pour celles qui vivent clouées au lit du plomb dans les plumes sous le ciel du plafond
pour celles qui ont tout misé sur un nouveau départ et qui rentrent dans leur trou aussi grises qu’une souris
pour celles qui se tapent la tête contre leurs propres murmures
pour celles qui s’assoiffent de regrets et s’abreuvent à leurs larmes
pour celles qui tirent le rideau sans faire leur révérence
pour celles qui tombent à genoux pour un oui pour un non hurlant jusqu’au dégoût
pour celles qui n’ont pas su pas osé pas fini et qui s’effacent avant l’heure de la disparition
pour celles qui saignent des larmes tant elles ont à pleurer
pour celles qui s’abritent dans les brindilles de leur peau aussi fragile qu’un nid d’oiseau

quand les puissants seront déchus nous affolerons le monde
quand les gagnants auront perdu nous brandirons nos échecs comme des reines
quand les conquérants seront vaincus nous clamerons nos victoires de rien
quand les vaillants n’auront plus de courage nous leur offrirons nos forces de souffrantes
quand seuls l’art et la beauté nous sècherons nos larmes
quand seuls l’océan et l’écume nous voguerons sur nos vagues à l’âme
quand seuls la brume et le vent nous referons surface
quand seuls l’éclair et la lune nous nous tournerons vers le soleil

de nos vies effleurées un parfum reste à naître
chaque jour entre nos murs mille oeuvres à enfanter
notre survie signifie encore plus que la vie

À l’enfant en soi

tes fragilités sont une rousseur automnale 

où meurt le superflu quand mature ta sagesse

la peur de l’abandon y tiens-tu ? 

Est-ce elle qui te tient ou toi qui la tiens ?

Lâche-la comme l’arbre laisse choir ses feuilles

dans ta saison prochaine sur ta branche éternelle 

tu verras fleurir le lien à l’autre 

vermeil à l’égal des fruits de tes œuvres abyssales

ta vulnérabilité nue tel un ver est une force 

qui creuse les galeries de ton âme pour atteindre la lumière

dans la sombreur sens la plénitude des verdeurs qui te couronnent

Avec la partition des remises en questions

crées une symphonie de guérison

le doute n’est qu’une goutte dans l’océan

l’inconnu n’est qu’un vertige pérégrin

jamais on ne tombe d’une falaise en la regardant d’en bas

jamais on ne se noie dans une goutte d’eau

sinon en étant prisonniers prisonnière de ses imagos

leur issue est dans l’aube qui dépasse toutes nos blessures 

laisse toi guider par le fil de lumière qui mène à toi

l’amour

La récompense de tes efforts papillonne

de ton printemps qui bat des ailes

dans les jours plus lourds que l’angoisse 

saisis-toi du ciel aquarelle

comme d’un argument pour vaincre la laideur civilisationnelle

l’hiver ne craint la solitude 

c’est pourtant dans son ventre que les graines d’espoirs sont semées

fais de même

la rosée manifeste sa pesanteur éphémère sur une fragile pétale 

comme elle pleure sans te cacher

ose mirer tes failles dans la beauté des larmes 

contemple ce sillon mon enfant

il est la verticalité qui chemine de ta cime à tes racines 

le reflet de l’amitié avec soi-même

dans cette larme puisses-tu percevoir le miroir de ta beauté intérieure

Rien ne se livre Tout se prend je rends ce qui ne sourit pas le pas sage est étroit ils étaient trois le roi est seul le sol est dur rude est le corps le mort siffle la scie est douce mon pouce sur ta lèvre je me lève le matin les marins ne se couchent pas elle accouche demain les mains pleines de savon les savants nous épatent les pâtes au saumon c’est bon ce rond me fait tourner la tête au fait tu m’aimes je sème un maximum les hommes sont étranges les oranges bavardent dans le panier les orages bavent dans les bananiers le nez gratte la grotte ferme.

Ce sera moi

Je suis là. J’ai une forme. Une consistance. Je suis matière. Tu peux me toucher. Me voir. Si tu t’entêtes à ne pas le faire, tu prends le risque de culbuter sur mes jambes assises par terre et de te faire mal. T’énerver. Regretter de ne pas m’avoir vu. De ne pas avoir voulu.

J’existe. Entends cela. J’ai un nom. Je suis verbe. Je résonne. Ma bouche fatiguée te parle. Tu le sais bien, sinon tu ne passerais pas vite comme ça, avec cet air de – j’ai quelque chose d’important qui soudain accapare mes oreilles et mes yeux donc je ne te vois pas mais sinon je pourrais – qui chaque jour, à chaque passant m’asphyxie un peu plus.

Mon corps est vivant. J’ai une odeur. Tu la connais. Tu as beau colmater tes narines avec toutes tes peurs, elle entre en toi. Pénètre ton cerveau, envahit ton système nerveux, te fait trembler. Elle sent mauvais. Elle pue. 

Tu dis c’est la saleté. L’alcool. La pisse. Ma bouche. Mes pieds. Mes vêtements. Mon chien.

Tu mens.

Elle exhale des relents d’échecs. Ceux que tu redoutes, enterres, vomis, combats, ignores. Que tu ne veux pas. Qui ne peuvent pas. Pas chez toi.

Tôt ou tard, tu me reconnaîtras. Peu importe le visage que tu me donneras, ce sera moi.

Ce rêve abandonné qui git dans le caniveau. Ce sera moi.

Cet être aimé, tué d’un dernier regard. Ce sera moi.

Ces promesses qui se meurent dans tes bras. Ce sera moi.

Cet enfant en toi qui ne te reconnait pas. Ce sera moi.

Cette douleur qui parfois te fusille. Ce sera moi.

Ce vide qui soudain t’avale. Ce sera moi. Encore moi.

Alors je ne te demande pas de m’exister. Je n’ai pas besoin de toi pour cela. Je suis. Et un jour ou l’autre je suis toi. Tu te reconnaîtras. Et tu choisiras. De me voir. Ou de butter sur mes jambes allongées sous terre. Et tomber.