Arrivée dans la cité phocéenne
le cœur en vrac roulé en boule dans ma valise
j’ai confié ma gorge au soleil, à la mer
et j’ai avancé

Un appart dans le Panier de mes larmes empêchées
la place de Lenche érigée en un phare dans ma nuit
le téléphone accroché au dédale des rues
je monte je descends
je monte je descends

Des visages, des mots, le tarot de Marseille
la douleur ne s’oppose pas à la vie
un cœur athée ne s’oppose pas aux prières
à Sainte Rita, à la Bonne mère

ce soir je suis un marin dans la tempête
j’enferme mon cri dans le feu des cierges
Des Arcenaulx à l’Opéra
je monte je descends
je monte je descends

un livre sur une table, une bière fraîche
mes pensées sont difractées
ma respiration s’amalgame à ton corps endormi
dans quelques jours je serai près de toi

VILLELOUP, Lieu-dit.
La ferme en pierre, elle n’a jamais cessé de se construire.
On y est dans la poussière tous les jours, même si ma mère passe l’aspirateur. Les espaces sont grands, du haut de mes trois pommes.
J’écris sur les murs, j’ai le droit parce qu’ils n’ont pas encore été recouverts.

La chambre de mon père est dans la cuisine.
On nous élève à toutes sortes d’étrangetés déguisées en banalités.
Comme la table en verre et en rotin, choisie ronde parce que c’est plus conviviale. Alors que personne n’a jamais été invité. C’est un exemple simple.

Depuis le hangar d’en face, on a vu nos parents soulever les pierres de cette maison-rêve qui ne s’est pas réalisée.

Dans le mobile-home, sous le hangar, je chante et j’enfile les baskets de ma sœur. Mon père dort et regarde la télé sur le canapé, j’y vois l’effondrement des Tours Jumelles avec des fraises tagadas pour goûter. Ma mère va travailler en voiture, c’est loin. Ma sœur aussi, grâce à sa voiture sans permis, elle va ramasser les patates, comme l’été dernier.

La première fois que je viens sur le chantier, une échelle tombe sur mon crâne, je saigne. Alors on ne reste pas longtemps, on remonte en voiture, ma sœur me tend une bouteille d’eau en me demandant à répétition si ça va. Je ne ne m’en rappelle pas, mais c’est la trace de l’échelle qui est restée en haut de mon front qui me fait dire que c’est vrai.

Mes souvenirs sont marrons, étendus et sourds. Les matières, elles, sont intactes comme le béton.

On a quitté cette maison-rêve qui ne s’est pas réalisée, et j’ai souvent continué de la voir en cauchemar. Toujours, il s’y passe la même chose. 
Je découvre dans les pierres une lumière rouge clignotante, une bombe planquée dont le décompte s’accélère. Sans réfléchir j’enfourche mon vélo et m’en vais en pleine nuit à travers les champs. Une fois que je suis suffisamment loin, je me retourne et vois la maison-rêve exploser. Gros bruit des flammes et des pierres. 

J’imagine la peur de mes parents qui sont restés, et je vois les ruines en noir et blanc.

Je vais mal et soudain la mer surgit

je vais mal et soudain la mer surgit

bleue
bleue

profonde et vaste
dans les cercles usés de mes yeux
le mouvement régulier de l’eau
soigne soigne
mes cernes déroulés tout entiers sur
mes joues
ils trempent dans l’écume dans le sable
ils sèchent avec les seiches
ils s’égouttent mollement parmi les
corps mous

je regarde les algues et les coquillages
qui ondulent étincellent dans l’eau verte
mouchetée d’or
les petits poissons qui passent
et les crabes
les vivants et les morts

alors
alors

doucement doucement
les douleurs dans mon dos se dissipent
les cormorans se penchent pour boire
au bord de mes iris
mes joues reprennent des couleurs
une voile blanche traverse
je crois reconnaître la Bisquine

que c’est beau

que c’est beau que
ce phare ces rochers ces bateaux
que c’est beau
d’avoir des yeux pour voir et une peau
pour sentir
la caresse familière du vent
qui emporte
le mal dans ma tête
et les larmes arrêtées aux écluses de ma
gorge

c’est beau la mer

puisqu’il n’y a pas million de choses qui repose sur les genoux du monde ou les épaules de Darwin nous étions sommes ou seront ces animaux sauvages en mémoire nous rappelle que rien ni personne ne décide rien ni personne ne gouverne aucune frontière aucun mur aucun pays rien d’autre que la tendresse mais nous préférons ne pas la voir n’est ce pas nous préférons croire en la puissance d’un être sur un autre alors sur quels genoux reposer maintenant

Romain

C’est un feu. Une flamme coloriée à la craie grasse (je crois ? je n’y connais rien ; j’apprécie pourtant me balader entre les rayonnages des magasins de Beaux-Arts, mais plutôt côté argile il est vrai). Du jaune en fond, de l’orange, du rouge. Quelques lignes glauques pour les zones de combustion plus oxygénées. En s’approchant du ciel, on distingue les dépôts de matière sur le grain du papier. Ils figurent parfaitement les escarbilles qui s’échappent d’un feu de bois pour finalement s’évanouir en cendres dans la nuit noire.

C’est mon ami Romain Bourguet l’artiste derrière ce dessin. Il est bon. J’avais entendu parler de lui avant de le rencontrer : plusieurs amis en commun. À la même époque, on m’avait aussi raconté l’histoire d’un appartement ayant pris feu, d’un colocataire photographe dont le triacétate de cellulose des pellicules avait nourri l’incendie plus que de raison. Des années plus tard, j’ai compris que c’était Romain qui vivait avec le photographe. On s’est entendu dès notre première rencontre (je crois ? il faudra le lui demander : @romainbourguet).

Son feu brûle sur fond blanc — une feuille à dessin au grammage on ne peut plus classique. On sent qu’elle a jailli en une poignée de secondes. Romain a par la suite peint une série de feux sur fond noir ; des petits formats. Quand il m’a invité à son atelier pour les voir, je lui ai parlé de son appartement. Il m’a répondu qu’il n’avait pas fait le lien. J’ai trouvé ça prodigieux.

L’hiver, j’aime presque toucher les braises de mes pieds dans l’âtre de la cheminée. Je n’ai jamais assez chaud. Je mange du pain, des pâtes de fruits. Dehors, la forêt est froide et humide.

je suis venue du bout du rien
sans carte ni boussole
juste la chair et ce qu’elle porte
: l’énigme d’exister au féminin

on m’a parlé d’essence de rôle
de sourires à maintenir
de colères à cacher sous la nappe

j’ai préféré le nu
j’ai rasé la table pas les poils

il n’y a pas de nature à retrouver
ni d’origine à sanctifier
il y a des pas —
les miens les tiens les siens les nôtres
sœurs —
dans une forêt d’impostures

j’avance entre les choses

viens
les mots qu’on nous a donnés nous tombent
des poches
(cailloux trop lourds)

viens
inventons-en d’autres

des mots qui s’ouvrent
qui ne tiennent à rien
qu’à ce tremblement
d’être là
sans armure

j’habite l’écart
le doute fertile
le refus délicat
l’éclat dans l’œil qui regarde
autrement

viens
vivre la germination lente
qui pousse dans les chairs
dépliées déployées déliées

viens avec moi
on dira
: je suis tu es nous sommes
somme sans devoir plaire
sans devoir prouver
sans devoir

viens
juste voir
juste être —

dans notre lumière terriblement indocile
que rien ne peut dissiper

1-INTERIEUR 2-EXTERIEUR

je t’ai peu regardé dernièrement, tu n’es plus dans mon champ de vision. où est mon amour pour toi. écoutes-moi encore un chouïa si ça te dit. parce que tu sais je suis en train de partir un peu. ça semble inaudible. c’est très petit. et tu fais comme si tu ne voyais rien. où est ton amour pour moi. te souviens-tu du goût de ma bouche. du pli de mon ventre. de la douceur de mes yeux sur l’ensemble de ton corps. voudrais-tu me dire que tu y es encore pour quelque chose. que ta nuit bascule. que ton cœur intranquille va rencontrer mon cœur d’attaque. C’est mince toi et moi encore toi et moi.

nous sommes sociologues, philosophes, politologues, archivistes, écoutantes, rapporteuses et poètes, nous sommes la joie. rien à justifier. nous sommes l’ensemble de vos contrariétés. le bordel dans vos vies. les trous qui se remplissent. le tout qui n’existe pas. les filles qui dorment en cours. qui traduisent dans les garages. qui dansent en salle de bain. qui sortent des shows télé. les meufs des trottoirs. qui enfilent leurs rollers. qui collent la nuit. le jour. sur ta maison. sur ta gueule. nous sommes celles qui vous voient. celles qui avancent. coupe, coupe. vas-y coupe. ça leur manquera pas, pardi.

je suis je, et tu es tu

Je regarde la distance qui nous a fait,
qui me fait je et qui te fait tu.
Je ne veux pas dormir dans tes draps,
ni faire ta vaisselle,
ni te voir tous les jours.

Je respire entre ma bouche et ta bouche
les millimètres qui nous font pas nous.
Je lèche tes cils, je mâche tes yeux,
je suis je, et tu es tu.

Je te regarde travailler de près,
je deviens ta petite lampe de bureau,
je glisse mon nez entre tes doigts,
je mets mes dents entre tes dents.

J’idolâtre de loin cette distance,
je vénère ce tout petit dieu
qui a décidé avant-hier
que tu n’es pas moi, et que je suis pas tu ,
et que nous ne pourrions 
jamais
être
nous.

Toi tu es fidèle ou mort ?
Ciel lavé comme un miroir
Pluie d’il y a dix ans déjà
Murs et rues qui nous mènent 

A notre ville dans les fumées
Fidèle à toi jamais plus
Tout à l’heure je redescends la rue
Pourtant c’est doux comme l’amande
Amère de retrouver le goût
De ce qui ne marche pas

Par les rues qui déroulent chaque
Souvenir ou pierre engrisée de soleil
Je pense, toi, tu es fidèle
A tes dons impossibles
Tu ne connais aucune tristesse

Moi, je suis fidèle, le fleuve
Peut tout apprendre
A rester dans son lit et à y retourner
Je rentre au regard jaune 
de ma lampe
Retrouver mes couleurs

L’attache s’est délitée
dans la substance incolore
d’un vase qui n’a rien porté
d’autre que le relent fané
des épicentres

le poinçon est sans prise
au milieu d’un feu noir
enroulé sur le lambris
de ta langue à court
de sève comestible

mon coeur bat la nuit
sur mes tempes en sueur
froide où nulle main
courante n’aplanit la peur
en paliers

le balcon tremble encore
à chaque rame de métro
par où je t’ai rejointe
par où je t’ai plantée
par où je t’ai me
jusqu’à la repousse

et te voilà si saule
pleureuse en bord de
rapides où tout me replonge
sans coulée — laisse-moi
te remonter comme le temps