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Seule la rivière fait taire le bruit du monde. 

*

Ta langue s’est déliée, juste là – assise près de moi – à l’ombre des saules. 

*

Je sais la fraîcheur des bouches, la vitesse du courant, le poids des eaux lourdes. 

*

Tes mots sont distordus par mon songe.

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La meilleure cachette est au pied de la rive, sous les roseaux, dans le repli du tertre. 

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Les flots de paroles – la fenêtre est-elle restée ouverte ? – collent à mon rêve. 

*

Dans le lit, les absurdités chuchotées nous rendent la force de sourire. 

LA RIVIERE ET LE LANGAGE

J’avais sept ans à nouveau, mes cheveux, emmêlés, descendaient jusqu’au bas des reins et je n’avais pas encore besoin de porter un haut de maillot de bain. J’avais un corps comme un trait, sans forme, j’étais libre dans ce corps. Mes pieds solides me portaient de la maison au lac, je plongeais dans les eaux froides, noires et bleues. Sous le ponton, je regardais les reflets de la lumière sur l’eau. J’étais cachée dans l’ombre, de là je pouvais entendre les vacanciers sur la plage, les sirènes des bateaux, le fracas des plongeons. En sautant, pieds joints, bronzés, les enfants déclenchaient une onde de choc qui me déplaçait dans une vague. Mouvement, courant. Je vacillais. Je n’avais pas pied. Je n’avais pas de corps. Je faisais corps avec la matière de l’eau. J’étais un poisson. Des écailles recouvraient mes jambes. Je me cachais sous le ponton parce que je fuyais un grave danger. J’étais dans la peau d’une sirène. Je regardais les humains là bas, marcher sur l’herbe, et je sentais les fonds souterrains m’attirer, je voulais laisser ma tête se recouvrir d’eau, je voulais la sensation enveloppante sur mes joues, mon crâne. Plonger tout au fond, pour y retrouver une cité d’or. Une ville engloutie. 

Je suis sortie de l’eau, je me suis assise sur ma serviette en coton. Mon cœur battait. Des gouttes glissaient encore dans mon dos.

Ce jour-là, cet instant précis, est toujours resté captif dans ma mémoire. J’ai grandi. J’ai vieilli. J’ai fait des études, j’ai rempli mes impôts. J’ai nettoyé ma salle de bain en écoutant des podcasts. Chaque jour qui passait m’éloignait un peu plus de l’enfant que j’avais été. Quand j’y pensais, je ne disais pas « Je », je disais, « Elle », mesurant par là les années englouties entre nous deux. Elle n’était pas moi. Je n’étais plus elle.

Et puis, un jour, j’ai rêvé dans mon corps de sept ans. Dans l’après-midi, j’ai voulu lui tenir la main. La rame du métro tanguait. Les lumières électriques fatiguaient ma vue. On a marché comme ça. Elle m’a tenu la main. Je l’ai trouvée solide. Ancrée. Je pensais que j’allais la protéger, mais c’est elle qui m’a consolée.

Nous serons les oiseaux-tempête 
quand le vent tournera
car la langue du vent creuse l’œil du cyclone

Nous serons les oiseaux-tempête 
dans le nid des cigognes
puisqu’ils ont reconstruit une flèche pour Notre-dame

Nous serons les oiseaux-tempête 
accrochés à l’envers de leurs chauves chapeaux 
car on ne pourrait empailler un feu qui tait son nom

Nous serons les oiseaux-tempête 
quand de leurs fronts troués ils arroseront la pierre
car la tombe d’hier est un garde-manger

Quand la pluie leur piquera des décorations aux épaules 
quand le soir ne tombera plus que pour percer le précédent 
quand ils frotteront les trottoirs au vacarme et à l’eau précieuse
quand le silence coûtera autant de tickets que l’eau claire

Quand il faudra saler les langues 
qu’ils auront pendues aux cloisons
servir l’exemple comme la soupe ne pas gâcher la fête 

Nous serons 
les oiseaux-tempête

Leur histoire

Au-dessus d’un petit bout de terre lumineux
Anticyclone et Dépression s’alternent
Allongée avec mes souvenirs
Sur un tapis rayé et coloré
Le dos collé aux bruyères desséchées
La tête posée sur mes bras croisés

J’attends 
J’attends les nouvelles
J’attends et c’est long

J’écoute 
J’écoute les oiseaux solitaires
Qui me survolent
M’encouragent dans leur langue

Me regardent

Je les laisse regarder 
C’est leur histoire

J’attends la mienne

La mémoire et le fil
Coudre deux surfaces ensemble crée un nouveau continent –
La couture est une suture qu’on ne peut s’empêcher de triturer –
Repriser patiemment les trous entre deux parois guérit du vertige –
Amasser des voiles autour est apparemment le seul moyen de saisir la beauté –
C’est en assemblant deux, trois étoffes disparates qu’on apprend d’où l’on vient –
C’est en perçant la surface de cuir à l’aiguille que l’on sait où on va –
Réparer la robe aide à tenir droit –
Broder des motifs impossibles sur une étoffe modeste est la plus belle preuve de vie –
Il existe peu de sortes d’amour qui ne passent dans le chas –
Penser à la matière qui me recouvre et me protège et me cache me fait imaginer le passé
de ceux qui l’ont créée –
Voilà les dialogues perlés reprisant la vie décousue des femmes depuis l’éternité.

Pourquoi avait-il décidé de prendre la route pour partir là bas ?
Au fur et à mesure qu’il se rapprochait de son but, il sentait sa poitrine se serrer. Un mélange d’excitation, d’appréhension, de tristesse.
Pourquoi cette sensation lui était-elle déjà si familière ?
Pourquoi montait en lui ce sentiment semblable à celui qui le rongait lorsqu’il retournait dans son propre village natal?
Pourquoi se rendait-il aussi loin désormais?
Il ne serait pas resté dans le gris pesant de ses murs de toute manière.

Et si il la croisait là bas ?

Il passait les clochers, sillonnait les routes qui griffaient les champs de tournesol, qu’il n’avait jamais vu. Il découvrait tous ces beaux paysages dans l’angoisse grandissante d’une fin de journée d’été.
Encore quelques kilomètres à parcourir.
Que souhaitait-il vraiment au fond de lui même?
Pourquoi pensait-il qu’il se sentirai enfin, là bas, à sa place,  dans les ruelles de ce petit village dont il ne connaissait que le nom?
Ce nom qu’elle lui avait prononcé des dizaines de fois.
Pourquoi brûlait-il d’envie de le découvrir ? Pourquoi s’obstinait-il ainsi, malgré sa défaite incontestable, comme un animal qui se débat baignant dans son agonie?
Pourquoi continuait-il tout de même à s’accrocher à un maigre espoir?
C’était certainement la seule chose qui pouvait le maintenir en vie.

Le chemin du serpent

Certains d’entre nous sont réveillés par un chat à deux têtes ou un chien muet

J’ai un serpent qui vit lové sur mon épaule, me chuchote des mots doux quand le vie se réveille. Parfois mon oeil s’ouvre avant lui et je l’observe. 

L’encre bleue bouge d’abord, lentement, puis l’encre rouge s’étire jusqu’au triceps et l’avant bras.

Il baille et je découvre deux crocs ornés de têtes de morts qui me sourient. 

Je peux voir sur ces crânes des pensées surgir des crevasses d’os, les pensées des morts, tous les morts de ma famille. Des morts de dix mille ans.

Ces pensées d’os n’ont pas une ride j’ai remarqué. 

Le serpent qui vit immobile sur mon biceps ne s’est pas réveillé par hasard je crois que je l’ai convoqué je crois. 

C’était un matin de décembre, il faisait noir et blanc 

Il faisait de l’air mouillé de chagrin d’hiver, je me suis levé surpris d’être en vie au milieu d’un ciel de papier peint infini où parfois une étoile filante emmenait mourir un voeu de moi enfant. 

J’avais volé sur la tablette de la salle de bains les lentilles de contact d’Anastasia. 

Je les ai collées avec de la peine salée sur l’iris triste droit et l’iris gauche un peu moins triste

Je les mettais toujours en cachette quand elle dormait encore, allongée dans ses rêves. 

Quand elles étaient sur mes yeux je voyais ce qu’elle avait vu. 

Les lentilles ont la mémoire de celles et ceux qui les portent. 

Les lentilles ont la mémoire fidèle ou la mémoire infidèle. Ça dépend du regard qui les porte . 

Je vois par exemple qu’Anastasia voit les ombres des gens, pas les gens. 

Je vois par exemple qu’Anastasia me voit grand et beau avec de longs cheveux blonds bouclés de surfeur qu’il ne faut pas regarder sinon tu deviens statue de sable ou de sel. 

Mais je ne suis pas. 

Je ne suis rien.

Je cherche encore.

Parfois je suis ce que je vois.

Anastasia me dit qu’Anastasia se prononce avec deux S

Je prononce Anastasia avec deux S 

Je prononce Anastasia avec trois S 

Je prononce Anastasia avec quatre S 

J’ai convoqué ainsi le serpent qui git sur mon épaule. 

En général, le serpent vient dans ma bouche quand je prononce Anastasia avec trois S. 

En général, le serpent entre en moi par la bouche et vient en rampant dans ma gorge mordre mon coeur pour que je ne pense plus à Anastasia dont il ne reste que la mémoire de sa forme et la mémoire de son odeur qui gisent sur le matelas depuis qu’elle est partie pour toujours. 

Le serpent à deux crochets qui ressemblent aux aiguilles d’une montre, crachent les souvenirs venimeux où je suis et où tu hais Anastasia. 

Tu haïssais le serpent Anastasia

Le venin du temps est toujours mortel.

Le serpent chemine sous ma peau vers ma mémoire. 

Je vois ces anneaux déformer mes veines

Ecraser mes nerfs 

Gonfler mon épiderme. 

Je vois son chemin qui vient vers le tiroir des souvenirs. 

C’est difficile pour le serpent car nous sommes au printemps et derrière mes yeux, à l’orée de ma mémoire à poussé un bouquet de fleurs des champs. 

Les couleurs sur les fleurs sont apparues après une pluie de larmes

Un arc en ciel de pétales de vie qui sentent l’herbe fraîche

Des roses vertes et des marguerites aux cheveux blancs. 

Le serpent est arrivé au cortex drogué de vie de printemps 

Au départ le serpent était perdu car ma mémoire m’a oublié

Ensuite le serpent qui adore les rats s’est dit que les rats m’avaient dévoré la mémoire 

Alors le serpent a cherché le rat caché: « Le rat est la viande des souvenirs » a dit le serpent ce qui est une pensée sournoise même pour un serpent. 

Dégouté de ne rien trouver le serpent est parti de l’intérieur de moi pour se lover sur l’épaule et me dire à l’oreille: 

« A ta mort nous ferons sécher tes amours perdus dans le vent du temps, nous glisserons ces amours dans une bouteille d’eau de vie avec un brin de myrte pour donner du goût, nous rangerons la bouteille dans le placard qui sent le bois vernis d’arbres aux racines si grandes qu’elles vivent au plus profond des terres, plus loin que les morts plus loin que les fantômes de tes démons. » 

Et tu verras dit le serpent avant de s’endormir lové au creux de mon épaule: 

« Un jour quelqu’un ouvrira la porte du placard, débouchera la bouteille et se saoulera d’amour pour te ressusciter. »

Pourquoi cette porte battante qui sans cesse se ferme, la lumière en éclair et le souffle
court, la vitre vide où rien ne germe?
Pourquoi l’avenir surgit une fois qu’il est trop tard?

Pourquoi ce pas en avant et les autres en arrière, ce dedans-dehors dans un même élan,
ce corps-à-corps à la lisière?
Pourquoi la clé n’est pas le dénouement?

Pourquoi est-ce si dur de traverser le seuil de ce miroir sans tain? 
Pourquoi cet écran blanc tremble comme une feuille?
Pourquoi tant de mots pour tant de courants d’air?

Pourquoi m’adresser à vous
si ce n’est pour faire sauter mes verrous?

Avait-elle dormi ? S’était-elle seulement assoupie ? Avait-elle clos ses paupières un seul instant ? Où ses pensées l’entraînaient-elle ? Avait-elle une famille, des parents, des amis ? Me l’avait-elle seulement dit ?
Ce matin-là, elle s’habilla et partit sans même se retourner.
Le trajet lui avait-il paru long ? A quoi, à qui pensa-t-elle ? Avait-elle dû faire une halte pour rassembler ses forces, pour ne pas se dissoudre ?
Je la vois coupant le contact, prenant son sac à main.
Face à son casier, elle avait enfilé sa blouse, pressant chaque bouton un à un, puis avait poussé le chariot et porté le premier plateau repas.
Du moins, c’est ce que j’imagine car au fond, je n’en sais rien.
Combien de sollicitations avait-elle dû affronter ? Combien de sourires de convenance avait-elle dû distribuer ? Cherchait-elle à faire seulement ce que l’on attendait d’elle ?
Avait-elle eu un mot plus haut que l’autre ? Y eut-il une seule de ses tâches qu’elle fit mal ? Avait-elle senti en elle un point de bascule ?
Elle était venue m’embrasser avant de quitter le service. De cela, j’en suis sûr car je m’en souviens : la chevelure ondulant autour de son épaule, ses lèvres rose parme fleur de coton sur ma bouche, les effluves de vétiver et de néroli.
Mais à part ça ? Rien. Pas la moindre idée.
La suite, c’est qu’elle n’est jamais revenue. Elle qui n’avait été, pour moi, rien ni personne. Cela n’avait donc sans doute aucune importance.
Lorsque son corps fut retrouvé, ma vie s’était poursuivie. J’avais continué mon chemin. Mais du sien, je n’ai, en vérité, jamais rien su.
J’ai tout ignoré d’elle, de ses désirs, de ses tourments, de ses renoncements.
Elle demeure, pour toujours et à jamais, une ombre en creux, une main qui se dérobe, un murmure évanoui. Et ma mélancolie.

Pourquoi

Pourquoi avait-elle décidé de ne plus se poser de questions ?
Elle tente de se souvenir du moment précis où cette décision avait été prise…

Pourquoi toutes ses certitudes s’étaient-elles effondrées, éclatées en mille morceaux, comme une flaque d’eau absorbée par un sol poreux ? Liquidées, envolées. Plus de consistance, plus d’imprégnation.

Pourquoi une infime goutte avait-elle suffi à éteindre le brasier ardent de son volcan en éruption ?
Pourquoi une goutte d’infini avait-elle embrasé son ciel, et soudain, plus rien n’était pareil. Tout était différent, et pourtant si semblable.

Pourquoi le fil de son histoire s’était-il brusquement rompu ?

Pourquoi ne plus se demander pourquoi ?
Ni acceptation, ni refus, ni rejet. Plus d’illusions. Tout s’était effacé.

Pourquoi sa peau est-elle si douce ?
Pourquoi ses mains la caressent-elles ?
Pourquoi la boucle est-elle bouclée ?

L’absence de réponse est, en elle-même, la réponse.