Ça a commencé quand j’ai voulu fermer la porte à clé.
Je devais juste fermer la porte et glisser la clé dans la boîte.
Je ne pouvais pas m’arrêter de vérifier que la porte était bien fermée.
J’avais peur de ne pas arriver à fermer la porte, de ne plus pouvoir récupérer la clé.
Je me suis vue vriller, vérifiant pour la cinquième fois que la porte était fermée en la
rouvrant, me disant qu’en la rouvrant pour vérifier qu’elle était bien fermée, je risquais de
partir sans l’avoir fermée.
Pendant un an après ça, la peur de la folie ne pas pas quittée.
J’ai souffert, un an, d’une folie sans objet.
D’une anti-folie.
D’une phobie de la folie.
La possibilité de la folie ouvrait en moi un abîme.
Mes pensées sont devenues mes ennemies.
Quand je voyais une fenêtre, je pensais à m’y jeter. Sans avoir aucune envie de m’y jeter.
Tout en me disant si je me dis je vais me jeter alors ça veut dire que je suis folle alors ça
veut dire que je vais le faire même si je n’ai pas envie de le faire.
Quand je prenais le métro je pensais je vais hurler. A partir du moment où la pensée m’avait
traversée je ne pouvais plus penser à autre chose et qu’est-ce qui se passerait si, bien que
n’ayant aucune envie de crier, je le faisais quand même parce que j’avais eu la pensée de le
faire.
C’était un débat permanent dans ma tête entre une voix qui était moi et une autre voix qui
était moi.
L’une des voix qui était moi s’amusait à planter des graines dans ma tête et s’en allait une
fois que c’était fait.
Chaque pensée était une de ces graines qui avait poussé, florissante, victorieuse, d’une
vitalité menaçante.
Elle ressurgissait chaque fois que la situation se représentait, plus victorieuse, plus
menaçante.
Il ne restait plus grand chose d’amical dans le monde.
Le réel n’était plus qu’une purée de pois et j’étais dessous.
Puis j’ai réussi à refermer la porte.
c’est la terre qui crie sous nos pieds
la terre épuisée assoiffée lessivée
rêvant encore la nuit venue de sa vie d’avant nous
son humus feuillu ses humeurs humides son ombre
ses racines ses rhizomes ses doux ombilics et ses lascifs lombrics
ses graines graminées ses germes ses ombelles ses ombrelles
sa moiteur ses cloportes son mucus ses champignons ses mousses
son langage secret ses parfums de bois sombre
ses larves ses filaments ses baves ses ruminations ses laves
ses galeries obscures ses profondeurs pourries
grouillant de mille milliards de vies
toute sa vie pulsatile sa vie vivante
sa vie sa vie vibrante et nourricière
sa vie d’avant
c’est elle terrifiée
la terre
qui crie
asséchée irriguée décapée délavée
démembrée remembrée éventrée excavée
compartimentée cimentée plastifiée vitrifiée
prisonnée poisonnée puantie perforée
vidée gavée étouffée essoufflée
arasée abrasée embrasée
par nos bons soins
la terre tuée
écoutez c’est la terre en fièvre qui tremble
qui gueule et nous dégueule
qui tousse qui brame qui crame
affligée affolée agonisée cabrée
dans un sursaut
dégobillée dégoupillée haletante et rauque
elle nous vomit
écoutez
sous nos pieds
c’est la terre qui craque
En Dordogne, c’est probablement l’automne qui a marqué mon enfance, quand les sous-bois prennent des teintes chevreuil, que l’air se charge de parfums d’humus. Les chemins sont tapissés de bogues entrouvertes sur la luisance de trois châtaignes encore serrées avant que, sous le pied, on ne fasse rouler leur prison pour les en délivrer. Les mains ramassent et empochent pendant que le regard se glisse sous les rameaux à la recherche de bolets, de cèpe de Bordeaux en bouchon. La pluie fine détrempe les vêtements mais on s’imagine déjà au coin du feu à laisser sécher les témoins de son errance. On sent déjà le feu. Et reprenant sa marche vers la maison qui fume, on croise le mélancolique. Le mélancolique aime l’automne qui pleure. Il est à la fois triste et exalté, exalté de tristesse en réalité car le mélancolique aime être triste, il a besoin d’être triste. Il avance lentement, silencieux, imprégné de souvenirs qui le harcèlent, de souvenirs qu’il invente si les siens ne sont pas à la hauteur de ceux qu’il voudrait avoir. Le mélancolique regarde celui qu’il croise, de son regard touchant et profond, strié de fissures, exhibant ses failles comme s’il demandait au passant de reconnaître la beauté de sa douleur. Parce qu’elle est belle sa douleur, non ? Le passant, la passante, a les cheveux d’un.e autre, la bouche convoitée, embrassée et perdue… et que dire de l’odeur de la pluie dans les sous-bois… parce que ce jour-là, le jour où il l’a embrassée cette bouche… ce jour-là aussi il pleuvait. « Vous me rappelez quelqu’un que j’aimais » dira alors le mélancolique d’une voix douce et enveloppante aussi aiguisée qu’un poignard… parce que le passant, la passante, sera un.e sensible… les sensibles marchent dans les bois, à l’automne, les jours de pluie à la recherche de l’émotion.
Nous
Ni je ni vous Nous
Ni eux ni elles Nous
Surtout pas on Nous
Nous
C’est à dire toi et moi et tous les autres
C’est à dire le cercle et la multitude
C’est à dire le torrent et le lit
C’est à dire le chant commun
N o u s
Il y a des jours comme ça
Il y a des jours
C’est déjà bien
Il pourrait ne pas y en avoir
Juste une nuit pure interminablement
Il y a des jours
Des jours comme ça
Des jours qui chantent et qui résonnent
Des jours qui sonnent l’alarme
Des jours qui rayonnent et des jours qui pleuvent
Ils sont notre gageure
Ils nous disent à chaque fois notre impossibilité
Ils la répètent
Nous ne les écoutons pas
Nous partons à l’assaut et ils se dérobent
Jusqu’au jour suivant
Ils jouent à ce petit jeu les jours
Ils dessinent de petites coquilles d’escargot
Sans y paraître
Sans crier gare
Tout doucement
Sur nos yeux
Et s’en vont
Jusqu’au lendemain
là
paume
pastel grossier
aplats du bout des doigts
pigments à même la peau
tentatives d’effacement
là
profondeurs denses
noir qui se refuse
visages dans l’obscurité
là
doute tenace
innocence
trace
hors de – jaune vif –
questions
sans cesse répétées
certaines questions contiennent l’immensité
certaines se glissent sous la peau
s’immiscent sous la langue
tracent des frontières des fissures
construisent des ponts
délimitent clairement
émergent
nous préservent de l’oubli
Je
est une bile, crachée
dans le crachoir réfectoire de nos plaintes.
Je est un immonde crachat épais,
immonde crachin de nos reins.
Cette épaisse œuvre visqueuse, ce vile miasme…
Drache !
C’est le projectile de ta bouche que tu n’entrouvres qu’en moue détestée.
Tu baves du vide, tu rejettes du vide
que même tes poumons méprisent.
Tu n’es rien. Tu es sordide. Tu n’est qu’un crachat gluant.
Certains crachoirs sont en argent.
Érigés en colonnes de bave, vaillantes tours
aux pourtours pollués de jets élastiques.
Nos fières muqueuses coulantes
y sillonnent et dégoulinent en splash répétés:
chaotiques tac dans ce vibrant réceptacle d’argent.
Et pendant que nos mentons s’huilent de cette bile tenace
que la bave blanchâtre inonde nos lèvres
Recevons ce respectable vide méprisable.
Une pluie fine bruine de toi.
Détourne le visage, déleste-toi.
Car ta gueule est déjà un rejet d’écumes.
Un fil
C’est moi qui ne te connais pas,
Qui te déplie et qui t’infuse
À la hauteur du mouvement à l’œuvre, dans l’ombre perpétuelle des limites
C’est toi qui ne m’embrasse pas,
Qui est dehors et sans repos
Plongé.e dans l’univers ciselé aux mille formes conjecturées
C’est moi qui cherche l’étendue artisane, c’est toi qui soutiens
Hommage à l’infinité qui scrute et qui raconte
C’est l’immense qui me touche, c’est la norme qui s’échappe,
Car nous ne connaissons pas nous-mêmes nos propres mesures
Tends-moi juste un fil et je saurais le dérouler, nous tisser dedans comme des soleils
Tends-moi juste un fil mon ami.e,
Tends-moi juste un fil.
La cage
Elle n’est qu’instinct. La base.
Elle prend ce qu’elle veut, quand elle veut
Reine des sous sols putréfiés
Elle entend au loin les enfers, la cage qui grince, les plaintes de l’acier froid
Les anges déchus qui ricanent
Elle bande ses phalanges
Elle craque ses cervicales
Boxe son ombre,
Invente un récit, une tragédie
Nous regardons cette routine inlassable, ce tempo d’air coupé par les poings
Os saillants qui ouvrent l’espace temps en deux le moment d’un jab, l’instant d’un cross
La où tout est possible, où le moi se perd dans l’inconnu
La fauve grogne ses scories, dégaine ses fureurs
La porte est écho des bruits lointain
Les hurlements sont feutrés
J’ai le ventre chaloupé
Le cœur dénudé
Nous sommes sans foi, sans loi, sans dieu
Abandonnés dans la crasse de l’humanité, ici tout en bas. Cinquième sous sol.
Nous sommes à genoux devant le chaos ordonné devant La reine sombre des cages, Eva.
Elle deale la peur
Elle creuse en low kick imaginaire jusqu’aux confins de l’obscurité des miséreuses qui l’affrontent
Traverse du coude leurs corps, leurs solitudes, leurs espoirs
Elle se nourrit de leurs peurs
Comme elle, ils bravent le sol sale qui leur sert de lit depuis l’Age de 4 ans.
Les oubliés sous X des guettos.
Mélodies de sous sol, toujours en mineur
Pas plus bas. L’enfer à 40 Hz
Dans son coin, il la regarde
Il fume une enfance de damné,
Le caillou croise, translucide, extra lucide.
Il crame sur l’alu, la paille emmène les effluves extatiques la vipère aspic astique les synapses vers l’acrobatique, promet un run épique.
Ca tourne, sort des murs, se rêve en time laps, l’azur en fractal.
Des aigles s’inventent au plafond, résonances de leurs traces patrouillant la fange divine, veines de glaces vers l’orage qui pointe au fond du couloir. Le tonnerre de cris s’annonce.
Les vapeurs illicites l’électrisent tous les soirs, à la même heure
A l’endroit où elle combat
Pleine du seul vide
Nous errons aux confins d’une dimension que nous inventons
Sphérique, autour d’elle,
Aux pieds de notre maitresse des abimés
L’autre là-bas lit Nietzsche tout haut sur un son trap bien lourd, bien deep, kick bien sale
Le néon cligne de l’œil, hache le présent au scalpel
Un mec ouvre la porte. Il dit « C’est à toi ! »
Le couloir est sale, graff de larmes et de colères acryliques
On entre dans la salle étouffante de sueur. Transpire la rage.
La cage est là.
Le son est chaos
Ils sont tous furieux, les biftons à la main
Les bouches ouvertes.
Ecume des ombres
Ils n’ont ni sexe, ni race, ni âge
Ils n’ont pour moral que leurs désirs immédiats
Devant nous, la cage vibre sous les tambours de pieds qui martèlent le sol.
Métrique de guerre en 12/8, la clave du diable.
Une Nak Muay est dans la cage, huilée, tatouée total cover, affutée katana, chargée à bloc de Mèth pour repousser la peur hors de sa sphère de pensée. Les cervicales craquent, les muscles partent en spasmes,
Son visage est creusé, ridé, des oueds courent sur son front, ses joues rougies aux larmes de sang
Sa ride du lion feule.
Je mate ses cheveux, fourchus, piquants, vénéneux, tressés en enfer.
Elle porte un short bleu taché de défense immunitaire, de virus de celle d’hier.
Nous, on galère pour avancer
On repousse tous ces cons qui semblent vouloir empêcher Eva d’entrer dans la cage
Elle va encore leur prendre leur oseille
Comme chaque soir
Elle porte un short rouge
Elle entre, se jette sur short bleu
Elle envoie low kick, une série courte et puissante pour démolir les fondations. Faire mal.
Elle enchaine, séries de coups de coudes qui coupent le front, sang qui s’évade, le sol se tache de bleu, enchainement jab, jab, crochet gauche au foie, bleu se courbe, relevée par uppercut, genoux, encore genoux, cross, bleu est sonnée, cassée, aveuglée d’un flot magenta puis Eva rouge ne la lâche plus, middle, middle, genoux sauté et coude haut du crâne, bleu tombe, rouge sourit, s’élève coude vers les anges. La butée olécrânienne d’Eva vient écraser la pomme d’Adam de bleu,
On pleure, on lâche l’émotion, ouverture des vannes, défoncés à l’adré.
Eva monte sur le grillage de la cage au son d’un run hardcore assourdissant « bitch, bitch I fuck you my sweet corpse, I love your curves », le corps de bleu éjacule du sang, les biftons affluent dans le short d’Eva, pole danse des bas fonds.
« Vénère ce soir » lance ma walkyrie du béton.
Elle me prend la bouche puis me dis « Tu veux essayer ? »
Veuves
Elle a enroulé sur sa tête
un châle sombre qui retombe
sur ses épaules.
Elle avance pieds nus
dans ses chaussures déformées
pressant un maigre ballot de linge
contre sa poitrine.
Sa chevelure a blanchi.
Son regard est aussi froid
que l’air de la montagne
aussi limpide que l’air
du Mont Qassioun.
Ses chevilles et ses poignets
sont couverts de terre
de sang et de poussière.
Le ciel peut gronder
ou passer à l’orage
le sol peut trembler
ou se fendre
elle poursuit sa route
elle emprunte des voies
défoncées
elle vacille sur les pierres
tranchantes
elle tombe
elle se relève
elle tombe
se relève encore
elle
dévastée.
Ces ombres entrevues
ces femmes, ces fantômes
où vont-elles, qui sont-elles ?
Elles n’ont plus de voix
pour le dire
elles ont soif
elles ont faim.
elles souffrent.
Sur tous les chemins
les maisons sont en ruine
la terre a brûlé sous les bombes
les hommes font la guerre
et les enfants sont morts.
Alors, elles vont là-bas
ou ailleurs qu’importe
puisqu’elles ont tout perdu.
Elles marchent entre les tombes
sur les cendres
et parmi les décombres
sans espoir et sans but
hormis peut-être celui de fuir
le désastre et la mort.
Rage
La rage ça me prend de face, de plein fouet. D’abord, ça bouillonne, ça gonfle, ça vibre comme si les vitres de mon visage allaient se briser. Le couvercle que je tente de poser sur ma colère ne tient plus. Il se soulève à chaque fois que quelque chose m’écorche le cœur. On dirait que je suis une cocotte minute au bord de l’explosion. Ça siffle quelque part. Pour prévenir que ça bout. Que je suis à bout. Au bout du bout. Que dans un instant ça va péter. Bombe à désamorcer. La soupape, la valve, le clapet anti retour ! Mais ça ne suffit pas. Ça finit par déborder. Le feu sous la cocotte ne s’éteint pas en tournant le bouton. Si tu souffles dessus, le feu ne s’éteint pas, il se réactive, il reprend du poil de la bête. La bête c’est moi. Ma mâchoire : crocs plantés dans ma propre bouche, ma proche chair, retournés contre moi. Mon poil se hérisse. Rien ne peut me caresser. Mon poil est dru comme un tapis de fakir, une plante épineuse, un cactus. Celui qui pose sa paume risque gros. Il risque un jet ininterrompu de mots assassins, de phrases vénéneuses. Qui sait qui en sortira suffisamment indemne pour souhaiter encore ma compagnie, qui sera encore assez brave ou fou, qui sera suffisamment immunisé pour s’immiscer entre ma rage et moi.
Ma rage et moi, on ne fait qu’un.