Une fenêtre

Une fenêtre est une ouverture, d’ailleurs on dit bien 
ouvrir la fenêtre. 
Mais alors pourquoi on dit aussi
fermer la fenêtre ?
Parce qu’elle a souvent 
deux battants 
une bouche qui mange
des paupières qui voient 
des bras qui saisissent 
le monde. Ou l’embrassent quand le paysage est beau.
Une fenêtre propose la vie en dehors 
une énigme
la vie dans d’autres corps des passants qui ne font que passer et des oiseaux qui sifflent les chiens
les sons de la pluie qui grésille, des sirènes qui charment, des machines qui rôdent
faut-il regarder par ? 
La fenêtre est une possibilité
rester 
explorer
sauf quand elle est bloquée.
Capricieuse ou protectrice ? 

Rêver, après quoi

Oui, tu vois, cela pourrait commencer ainsi.
Un renflement timide à la surface de la branche de cerisier
A peine perceptible
Doté cependant de toute la force
D’une caresse légère
D’un souffle qui effleure les peaux
Caresse qui transforme
Nos corps pour ouvrir tes yeux sur le monde
Nos mondes pour les ouvrir dans tes yeux
Et rêver d’être touché par ce que l’on perçoit en germe
Rêver d’être touché par ce que l’on ignore encore
Rêver d’être touché par des signes reconnus de nous seuls

Oui, tu vois, cela pourrait continuer ainsi
Une fleur déployée lentement dans l’air doux
Du vivre grandissant
Auprès des autres se mélange
A leurs couleurs, à ta lumière intense
Fleur qui arrose
Les pluies successives et les soleils sans fin
Nos corps pour ouvrir tes yeux aux chemins des possibles
Nos chemins aux possibles de tes yeux
Et rêver d’arpenter les rayons à la lisière des lunes
Rêver d’arpenter nos sentiers qui débordent
Rêver d’arpenter nos routes intérieures

Oui, tu vois, cela pourrait finir ainsi
Une graine enfouie dans la terre
Croisée aux confins des chemins poussiéreux
L’humus de tous les jaunes, de tous les incarnats violacés
De toutes les feuilles accumulées là
Des lits de feuilles mortes
D’où renaissent les corps
La vie pour combler tes yeux des traces de ceux qui partent
La vie où renaissent les traces à chaque saison nouvelle
Et rêver de graver toutes les traces sur l’orange des ciels
Rêver de graver les empreintes dans les murs démolis
Rêver, après quoi

Le chemin le plus long

Je dois te raconter, comment tu as pris le chemin le plus long. Arrivée d’une partie si infime de chair, de muscles, de tendons et de nerfs. Quand la cellule ignore encore qu’elle est cellule. Rêvant sans doute à toutes les formes qu’elle pourrait prendre. Se demandant comment elle allait sortir de la brèche. La nacre de ta peau n’était pas encore dessinée . Tes yeux n’avaient pas encore la couleur de la nuit. D’une lagune aiguë marine, où des planctons phosphorescents se pâmaient. Écoute, pour que tu saches, avant tu n’étais qu’en fragments, un magma de petites images. J’avalais des pilules par la bouche pour te protéger. Et vrillais pour que tu te déplaces. Alors, les jours passaient, grossissant dans le bocal, indifférente aux cris dehors. N’en pouvant plus d’attendre l’issue. Tous les matins, te menant à l’eau et tous les jours sentant ton coeur arborescent grandir. Et alors, déjà nourrice, morceau si flou dans son imagination, une micro planète. Tu sais, je ne m’attendais pas à cela. Car tu es née un soir de tempête , après les incendies. Combien de fois avais-je nagé l’hiver, humide près des flammes. Pour te préparer à l’extrême. À t’attendre au-delà du dernier jour. La sensation de tomber debout, au milieu des filaments de petites méduses écarlates Et le vertige soudain, la béance, une chute. Et puis, en trois poussées grandioses, Tu étais là.

Où vont les morts quand ils s’en vont ?

Allez

Ouvrir la bouche avaler le ciel
Constellations qui grouillent ici et là
Et y trouver dans son ventre
Au carrefour entre Mars et Voie lactée
Là où le soleil se couche et se lève
Une langue qui en contiendrait mille autres
D’ici
De là
Du loin
Du plus loin
Du plus lointain que le ici que le là

Allez

Ouvrir la bouche avaler le ciel
S’en battre la peur du tournis du vertige de la chute
Y aller y foncer 
Tête en lune en étoile en trou noir 
Et aspirer galaxies comètes et nuages
Cœur dragon et poumons monstres

Allez

Ouvrir la bouche avaler le ciel
Langue pendue roulis et vagues
Mots fusées mots éclipses
Mots lunaires mots de rien
Écorchés et blessés 
Bancals et tordus 
Attendre gisants et fantômes

Allez

Ouvrir la bouche avaler le ciel
Grotte caverne ou chambre
Ombre Capricorne tropique ou Cancer
Morts d’ici
Morts d’ailleurs
Morts sursis 
Morts debout
Allez 
Griffonner taguer 
Allez 
À la bombe au couteau 
Allez 
Prenez refuge
Allez 
Venez ici 

Allez 

Venez 

Ou vont les morts quand ils s’en vont? 

Ouvrir la bouche avaler le ciel 

J’ai appris à faire comme les serpents
Glisser jusqu’à la table
Chercher derrière ta rétine
Observer tes dents comme des rasoirs
Broyer ta carcasse comme les bouches des crocodiles
Et pleurer sous la lune
Ici, juste là
J’ai compris que
Tes pieds avaient broyé ma nuque
Et que traverser ta vie sans bruit avait rendu mon visage sec
Alors j’ai frotté mon crâne sur ton ventre et de ma figure maigre 
je t’ai bouffé
Comme font les fous…

Grandiose

Grandiose
j’ai inventé ta vie
j’ai imaginé ta venue
j’ai invoqué ta vision

la ténacité du scorpion à l’approche de l’hiver
le jaune cristallisé du miel de printemps
les forêts caduques avant l’automne
la sève de ton sang

Grandiose par les rires et les pleurs, les amours insolubles, les questions lancées à la nuit du ciel
Grandiose par les appels d’air, les champs fleuris à perte de vue, les océans qui nous séparent un jour
Grandiose à l’éclat délicat, à la douceur tenace, à l’improbable fontaine où t’abreuver toujours

Grandiose et sans concession, j’ai conçu
un hymne à ta façon
un rythme au diapason
un isthme et une maison

Grandiose et libre
j’ai façonné ton être
partagé mes cellules
t’ai nourri de mon suc

et toi si petit
qui enfle sous mes côtes
tu ne le sais pas encore
le pressens peut-être
tu m’en voudras un jour
et me remercieras après ma mort

Adieu

Adieu larmes solitaires

Adieu corps acharné, bonheur accaparé, requiem, mots de fumée

Adieu projet frileux, cahier brouillon

Adieu le noir et la peur qui rit avec

Adieu illusion chimique

Bonjour

Adieu vide apprivoisé, chat errant du cimetière

Adieu nuit nuisible, silence et somnifère

Adieu excès de sagesse

Adieu abondance d’abandon

Adieu blandices exclusives, trajet aqueux, bras ballants 

Bonjour vous

Adieu âcreté

Adieu pierre rugueuse, crayon malade

Adieu indifférence souffrante, dédale poussiéreux

Bonjour amour

Adieu langue de la mort

Adieu mine aiguisée

Bonjour, je vous aime

Adieu

Dans le miroir, un monstre

un matin
je suis devenue un monstre

dans le miroir —
un monstre

je me suis réveillée
avec le visage d’un monstre

le soir d’avant
le matin du soir d’avant
tous les jours d’avant
je m’étais réveillée

dans le miroir —
je n’étais pas un monstre

je me suis demandé
pourquoi
pourquoi j’étais devenue un monstre

tu m’as dit
mais
tu n’es pas un monstre

j’ai pleuré
avec ma tête de monstre
ce n’était pas vrai
ce n’était pas vrai
mais c’était si gentil

j’ai dit

regarde-moi bien
dans le miroir —
regarde-moi
tu vois bien
que je suis un monstre

tu as dit
arrête
arrête de regarder le miroir
toi tu n’as pas changé

un matin
je me suis réveillée

dans le miroir —
je n’étais plus un monstre

depuis

le matin
je me réveille

dans le miroir —
j’ai un peu peur

je sais

j’ai été un monstre

Vous

Tu aurais dû vivre et puis…
Tu aurais dû être et aimer…
Tu aurais dû me sourire, tenir dans mes bras…
Tu aurais dû avoir le droit d’exister…
Et puis non…
Tu aurais pu et puis…

Et puis je t’ai tué.
Et puis je suis morte avec toi !
La vie est cruelle parfois mais est ce une excuse à tout ?

Me pardonneras tu ? M’as tu pardonné ?
Me pardonnerais-je un jour ?

Et puis la vie continue…
Je réapprends à vivre, à aimer, à respirer avec ce vide en moi
Je réapprends à être avec ton vide en moi
Est ce mal ?

Vis tu encore en moi, quelque part…?
Vis tu en elle ?
Cette vie merveilleuse, ce petit être ronronnant, cette boule de poils qui est venue à l’heure où tu aurais dû toi…
Mon félin, ma douceur, toi qui n’est pas “ juste un chat ”, comme ils disent parfois.
Tu es l’enfant qui demandait à naître
Tu es la vie que j’ai cru être obligé de refuser
C’est peut être fou ou peut être pas tant que ça…
Toi tu es là, et j’espère que bientôt tu rencontreras tes  » frères ou sœurs  » de lien à défaut d’être de sang

La peur provoque une espèce de frisson :
le long des bras
le long de la colonne vertébrale.

La peur se dirige vers le bas.

D’où vient la peur ?

Non.

Pourquoi la peur se manifeste-t-elle ?

Non.

Quand est-ce que la peur se manifeste ?

La peur se manifeste lorsque
je m’apprête à agir.

La peur est une sensation non
la peur est un message
que mon corps m’envoie pour dire : c’est dangereux

la peur ne me dit pas exactement ce qui est dangereux
simplement : c’est dangereux.

Qu’est-ce qui est dangereux ?
Dois-je agir malgré la peur ?

Non pas dans tous les cas.

Parfois ne pas agir signifie être caché parfois être caché permet de survivre
survivre prend plusieurs formes
et survivre reste néanmoins
survivre.

Mais cela est vital de savoir agir malgré la peur
cela est vital de savoir ignorer le message : c’est dangereux.

Lorsque j’ai peur je sens que je vais mourir.

Est-ce l’objectif de la peur ?

Donner l’impression de mourir pour indiquer le risque de mourir
comme donner une douleur fantôme pour indiquer le risque de prendre un coup.

Cela dit je risque très rarement la mort

cela dit si je comptabilise les moments où j’ai eu peur
la mort n’est pas impliquée

la punition l’est.

Attends je récapitule :

la peur se manifeste lorsque je m’apprête à agir
la peur me signale un risque de danger – potentiellement de mort
la mort n’arrive jamais, mais la punition

peur = action = punition = mort

la peur se dirige vers le bas.