vide-plein

mon corps enfant est un espace lisse et pur
sur lequel coulent les regards sans jamais l’atteindre
il est le vaisseau des aventures
et le mobile des découvertes futures

mon corps grandi est fait de vides et de pleins
je n’ai besoin de personne pour le scruter sans fin 
des mains l’attrapent et le modèlent
et questionnent le trou qu’il a au milieu du ventre

l’enfance jambes tendues sur la pointe des pieds
pour attraper un bocal de bonbons en haut de l’étagère
impossible de saisir tous les morceaux de vie à pleine dents
corps en attente roulé en boule de crampes et d’ennui

trente ans à me lever tous les matins et me coucher tous les soirs
trente ans à me servir de mes mains pour toucher, sentir, écrire
avec son vide plein sertis de diamants au milieu du ventre
mon corps a chaussé ses bottes de sept lieues et s’avance

Je suis enlisée dans un mouvement cérébral.

Je ne me fixe pas.

Je détruis et j’élabore, dans la mesure du possible, dans cet ordre.

Je crois aux miracles parfois.

Je ne crois pas aux miracles souvent.

Je ne me sabote pas.

Je suis comme ça.

Je prends, dès que possible, dans ma main une idée.

Je ne la tiens pas pour acquise.

Je veux simplement la faire tourner sur elle-même,

en apparence je l’amadoue mais ce n’est pas vraiment cela.

Je la retourne complètement, je la dispose face à une certaine lumière puis à une autre, je teste dessus un stroboscope, ça peut m’arriver, je veux juste voir, je veux entrer en collision visuelle avec chaque idée, je ne veux pas me faire avoir, je veux gagner, je suis control freak. J’autorise des pauses forcées à mon cerveau, je me divertis, je me drogue, je passe à autre chose et je reprends une autre idée qui arrive dans ma tête quand la pause est terminée.

Je prends dans l’air une autre idée peut être celle d’un poète cané, d’un croyant mystique, d’une influenceuse de Dubaï ou celle de ma voisine serbe, toute idée est bonne à prendre.

Je recommence dès que je le peux je saisis une idée que je retourne, que j’épuise.

Je la violente.

Je ne suis pas fière.

Je n’ai pas honte.

Je n’arrive pas encore à faire différemment.

Ils disent que je me prends trop la tête.

Champs de velours

Je suis au bord, sur ce balcon
dans ce rêve, au bord de tomber
je ne fais que monter, monter,
je ne cherche pas à descendre
je ne descendrai pas

là où tu repiques des poiriers, et du houx
un jour j’observerai la pleine lune des fraises
là où la terre devrait être parsemée de rouge
c’est un champs de velours, de fruits pourris
la chaleur fait tout tourner, et tes sentiments ?

là où tu arrives, mon coeur palpite
de grosses palpitations, écoeurantes
je caresse ton chien, je veux te retenir
je te parlerai, un jour je te parlerai
depuis le lit que nous partagerons, et
tu éteindras la lumière de notre chambre

là où tu arraches et où tu récoltes
mes perles de sueur gouttent, je tiens
des fleurs de lavande fraîche
dans ma paume repliée, je te regarde
tu es aussi réel que le vent dans les arbres
nos ondes, calmes et concentrées, se parlent

Je suis au bord, mon coeur saute par-dessus
la mer sent la rose, la rose les embruns
tout se renversera, l’océan en surchauffe,
el niño fonce sur nous, je suis au bord
je tiens, je ne tiendrai plus longtemps, et toi ?

je veux
et je dis cela comme une phrase qui vient d’ailleurs comme elle passe à travers moi sans m’appartenir


je veux
et je marche dans une langue qui n’a pas encore choisi entre vivre et disparaître
et tout tremble légèrement comme dans un rêve étendu au-delà de la nuit
sous des paupières tremblantes de dormir pourtant encore


je veux
écrire avec la fissure au centre de la voix
et que le monde n’ait pas de contour stable
et que chaque chose vacille un peu comme chez ingeborg bachmann quand le réel devient presque insoutenable dans sa précision


je veux
un amour qui déplie les dimensions
et des chambres où la pensée respire sur les murs
et des rues où les femmes disparues continuent de marcher dans les marges du visible
dans les poèmes écrits aux lettres de leurs vies


je veux
entendre dans ma propre langue les voix de celles qui ont écrit depuis la rupture depuis la fissure depuis la fêlure
sylvia plath et ses miroirs qui brûlent doucement dans le matin
et emily dickinson qui s’entoure de jardin pour mieux écouter l’infime
et winslawa szymborska qui doute même du doute avec une précision tranquille dans l’intimité de l’inutile


je veux
que la poésie soit un endroit vaste et débordé où l’on habite nu sans jamais avoir froid
et où alejandra pizarnik continue de parler depuis une nuit qui ne se termine pas


je veux
que le poème soit un lieu éclaté et éclairé des voix multiples
et où marina tsvetaeva brûle les frontières entre la voix et l’exil


je veux
des phrases qui ne referment rien
et des vérités qui se contredisent sans se détruire


je veux
des silences qui soient des tresses et des présences plus fortes que des tempêtes


je veux
qu’anna akhmatova traverse encore les guerres dans la langue
et qu’adrienne rich ouvre des espaces où la parole cesse d’être permission pour devenir nécessité


je veux
écrire comme on traverse une pièce en feu sans chercher la sortie


et je veux que
chaque mot sache qu’il pourrait ne rien dire et qu’il parle quand même


je veux
et encore je veux
que le désir ne se ferme pas
qu’il reste une forme de vertige partagé entre toutes ces voix


et que dans cette accumulation de femmes de langues de fractures
quelque chose continue de dire ce qui jamais ne pourra se stabiliser

Et je veux me réveiller à 4h du matin et entendre ta voix et rire de tes histoires qui n’ont ni queue ni tête et te faire croire que je n’entends pas assez bien pour que tu me mordes l’oreille et en rire grand et en avoir mal aux côtes et en avoir mal au ventre et en pleurer à gouttes chaudes et en avoir les joues mouillées et attraper ton visage ou ta nuque et faire semblant de se battre et se mordre là et ici et ici et là et finir à bout de souffle et s’endormir dans les bras et te repousser parce que tu es lourde et t’entendre geindre râler insulter et te voir danser dans le salon sur du grand n’importe quoi et inventer un bal une fête une rave avec trois bougies une enceinte minable et coller nos fronts et danser et ne pas craindre qu’on soit nulles et inventer une cabane monde bricolée de nos mains de nos goûts de nos périples et de nos peines et avoir dix ans et vingt ans et trente et cinquante et mille ans et inventer une langue à partir de toi un alphabet à partir de nous je veux abolir les kilomètres le temps et les âges et l’absence je veux pouvoir sentir ton odeur par-delà les villes les régions les pays et ta respiration et ton pouls je veux que le vent soit ta voix que les oiseaux soient tes battements je veux que tu sois là partout tout tout le temps même si la mort vient t’arracher la langue et te rayer le visage et t’avaler dans sa grande bouche je veux te voir dans la flamme d’une bougie ou d’un briquet à la pointe d’une clope je veux te sentir dans chaque rayon de soleil éclat de lune trouvaille météorologique bulle d’eau je veux t’aimer par-delà la mort et dans mes sept autres vies qui m’attendent je veux te retrouver te reconnaître et t’aimer et peu importe quelle forme tu adopteras animal insecte nuage sève peu importe la taille de ton ombre la petitesse de ta présence je veux me réveiller toujours à 4h du matin et entendre ta voix

Une marque

une marque :

Cette après-midi j’avais juste envie d’écrire. Puis parler du look. Parce que j’en ai pas. Parler de
l’allure, de ce que l’on pourrait s’imaginer voir de nous. Bien que je ne suis plus la même et que cet
âge là. J’ai voulu le contraindre, j’ai voulu performer le genre, c’est évident. Comment faire autre.
J’ai voulu le perdre mais le revoilà. C’est coûteux et ça ne m’a pas manqué. Le revoilà
                                                                                                            et j’aimerai tant avoir la flemme.

Du coup je me questionne  : 

peut-on garder ses poils au menton
peut-on encore se rougir les lèvres quand on a du poil au menton
peut-on faire semblant de ne pas voir que l’on est boudiné H24
peut-on se foutre de son image
et s’aimer
peut-on se fondre dans le temps
peut-on fêter le retour des nuages dans sa vie
en faire une conversation
peut-on ne faire que lire et que boire des cafés
peut-on ne jamais refermer les livres
peut-on continuer à écrire alors qu’il est bien tard
peut-on aimer les filles et les garçons aussi
peut-on chérir ces retrouvailles
puis-je encore t’aimer dans tout ça

J’ai compris que seule et parmi vous toutEs, ma pensée s’augmentait, allant jusqu’au climaX parfois, 
vous retrouver.
J’ai compris que mon corps était votre corps, d’avant, car vos jambes n’ont cessé de porter nos
jeunesses.
J’ai réalisé que je pouvais écrire ce message : je vieillis. 
J’ai compris que je pouvais écrire tout court.
Mes bras vieilliront comme vos bras et ma jeunesse demeurera dans nos archives.
Je ne suis plus la même.

                                       Autant se manger un petit bout de gâteau.


Cette après-midi, j’avais juste envie de lire. J’ai trouvé sarah kane. Ado je lisais sarah kane.
Ça me donnait envie de m’ouvrir les veines. Ça aurait pu me donner un genre. J’ai lu. J’ai lu la stratégie.
libre de mémoire.

Je me rappelle, Grand-Mère, les jours d’été où tu soupirais le soir de n’avoir vu le temps défiler. On chantait à l’heure bleue, des stridulations dans les vignes, l’herbe jaune qui crissait sous nos pas. Tu agitais une clairette hors du panier en osier. Une danse de mains, de bouches et de verres, qui donnait à vos sourires cet éclat si particulier, que j’aime retrouver en terrasse.

Je t’imagine, Grand-Mère, devant nos coffres au trésor, vanille-chocolat, nos yeux grands ouverts de plaisir. Et les bâtonnets de Solero fondus sur nos mains, qui collaient partout. Sur ton sac à main violet, sur tes jupes plissées, et dans nos cheveux rarement coiffés. Je te revois fredonner Dutronc, sur le perron. Je chantais avec toi. On cherchait l’ombre dans le village, dans ses rues fraîches, nos rires en écho. Et les siestes sans fin sur des canapés mous, qui semblaient nous avaler. Le bruit grésillant du poste de radio dans un coin du salon. J’aime toujours les filles, et les cactus.

Ces étés, je me souviens de nos visites à l’usine. Tu étais de l’autre côté, pour une fois. Des billes de terre partout, serties dans des bacs rouges, verts, jaunes, bleues, à l’infini. On repartait les yeux joyeux, les t-shirts renversés sur nos ventres, remplis de sphères multicolores. On se retournait à chaque pas, de peur d’en perdre une sur le chemin. Les dames rigolaient à la caisse, c’est au poids, c’est au poids. Et elles nous en glissaient encore quelques-unes, entre les doigts. J’en aurais caché dans ma bouche si tu ne m’en avais pas empêché.

Et puis, je me souviens des marches au bord de la rivière. Tu disais qu’elle était mauvaise, tu parlais de l’eau qui aspire au fond. Il fallait s’agripper fort aux rochers et surtout, ne pas plonger. Je me souviens de Fifine, qui avait failli s’y noyer, emportée par le courant. Papy, le mollet solide, l’avait rattrapé dans les flots. Je revois ses boucles dorées de caniche, mouillées et tremblantes. On pleurait sur la rive, de peur, puis de joie en la serrant dans nos bras.

La rivière me faisait peur, mais on ne t’écoutait pas toujours. On s’échappait à l’heure où tu t’endormais, pour suivre les cousins aux genoux écorchés. C’était à celui qui s’élèverait le plus haut, sans déraper, toisant l’eau bouillonnante et le vide sous les pieds. On s’élançait alors, avant de sentir les lames glacées, si fraîches, rougir nos épidermes.

Je te revois aussi, te retenir de rire en nous voyant revenir du fond du jardin. On s’était roulés à moitié nus dans une flaque, après une averse. Des petits cochons, entièrement couverts de boue. Tu faisais semblant de t’énerver en nous alignant contre le mur, le tuyau d’arrosage menaçant dans tes mains. Je remarquais pourtant bien, entre tes lèvres, d’irrépressibles sourires, quand le jet d’eau glacé finissait par nous atteindre.

Ah Grand-Mère, comme j’aimerais encore t’écouter me raconter tes histoires, les soirs aux heures dorées. En mangeant des ravioles et des petits rougets. Par moment, je ne vois que toi, puis ton visage s’efface, comme le goût acidulé de ces après-midis sans fin. Et cette joie, que je peine maintenant à retrouver.  

Là… j’écris

J’ai longtemps cru que pour écrire, il fallait faire preuve de beaux mots, de belles phrases et de figures de style bien classes.
Mais aujourd’hui, je regarde mes mains virevolter sur le clavier et déposer des mots bruts, des mots bombes, des mots colères, des mots timides, des mots doux, des mots espoirs…
Je regarde le fiel et parfois le miel sortir de mon âme et je profite de cette catharsis pour transformer les trop pleins d’émotions, me retrouver, me réancrer.
Je regarde ces mains abîmées par le travail. Ce travail où je répare, où je redonne une intégrité corporelle en fabriquant des bouts manquants, en remplaçant ces morceaux disparus. Et là, j’y perds régulièrement une partie de ma substance, de mon intégrité, à moi. Aliénation de l’éponge émotionnelle qui peine à ne pas absorber la misère psychologique et physique des
autres.
Alors j’écris, j’écris pour donner du sens, pour retrouver du sens.
J’écris comme une grande respiration après une apnée qui a duré trop longtemps.
Et je dépose sans fioritures ces mots. Ces mots qui sont miens. Ces mots qui libèrent et allègent. Bruts et authentiques.

Mon salon est beaucoup trop sombre,
Mon salon n’est pas assez sombre puisque dedans j’aperçois ton ombre,
Je devine tes contours et puis j’entends ton râle,
Ta voix qui ne dit rien de ce dont j’ai besoin,
Mon salon est beaucoup trop sombre,
Les fenêtres trop fermées, les volets trop clos,
Je bute dans les cadavres de bouteilles trop bues,
La pénombre de mon salon ne permet pas d’oublier la crasse,
Tes effluves déguelasses, le dégout qui m’enlace quand je rentre de l’école,
Mon salon beaucoup trop sombre, c’est une salle de cinéma,
Les frères lumières ont allumés le projecteur sur toi,
Ton souffle vodka,
Ton regard noir,
L’odeur de la mort, la mort de la mère,
Un mauvais drama,
Pas de cornet à l’entracte, jamais de cornet à l’entracte, jamais d’entracte,
Je vois beaucoup trop clair dans mon salon.
Je ne suis pas la digne fille de ma mère,
Je ne suis pas elle,
Et je ne suis pas moi,
Je ne suis pas l’enfant modèle,
Je ne suis pas l’enfant roi,
Je suis l’enfant modelé, modelée dans le silence et la peur,
Je suis l’enfant aphone qui hurle son impuissance dans un gouffre sans lueur,
Je suis enfant.

Je n’ai plus la force d’écrire ce que je vais te dire.
Elle s’est engluée. Au fil des jours, à l’écume de vos bouches, nids de couleuvres dans la gorge, aux rétines aveugles de lumière bleue.

3-3-3. Je regarde. Mes mains. Le verre d’eau. La tablette de Pantoprazol.
Dehors un enfant crie une sirène d’ambulance un oiseau qui chante.


En Iran, une autre femme que moi, fixe du regard ses poings fermés.
Pour la dernière fois.

Je vais te dire comment on en est arrivé là.
Le silence, le venin, l’ignominie.


L’histoire qui se répète se souviendra de ceux qui tournent les pages.