J’ai su l’absence par la bouche de l’enfance
La solitude du miroir et reflet-sœur.
Longtemps
j’ai cherché l’innocence
Quand ses mots n’existaient que par les lèvres roses
mots de silence sur une bouche muette.
Aujourd’hui je range les années d’avant
Je trie les derniers dessins aux bouches grotesques
Crayonnées de rouge clown,
Les peurs criées, restes de végétations et d’éther.
Je boucle l’enfance avortée
Et je dévore tout ce que j’attrape  
Les sucres des saisons,
L’eau de l’huitre
Et l’amertume du café.
J’ai dilué ma rage pour un sirop d’érable
Et léché mes lèvres de mélisse odorante,
J’ai gonflé mes joues
Et chassé l’air-flûte d’une pie qui chante
Sans regrets et sans médicaments dormeurs.

Il faut rejoindre la clarté du chant de l’oiseau

Les yeux

Il me voit arriver.
Il me regarde déplacer – un pied après l’autre. Ses yeux changent de place – de porte de fente – chaque jour de fenêtre.
Je persiste à emprunter le même chemin rugueux – le sien. Ne pas lisser – l’un des siens.
Et ils sont là. Toujours.
Sur moi les yeux.
Ils me défigurent. Pas à pas.
Lorsque j’arrive à la porte du bureau je n’ai plus de visage que le sien. Un visage gris à angles francs.
Vieux bâtiment.
Une figure aux mille fentes aveugles calfeutrées de roche pulvérisée. Un visage d’amiante comme il ne s’en voit pas.
Mille particules isolent.
Et pourtant ils sont là. Toujours.
Sur moi les yeux.

La peau est molle surtout à Basic Fit
c’est contre le métal froid qu’on se rend compte que la peau est molle
Le trou des gens qui partent est un trou en métal froid dans l’estomac
le trou du manque est une haltère de 8kg
C’est lourd mais ça se fait
à Basic Fit la peau apprivoise le métal
la peau apprend à ne plus se déchirer sur le métal des gens qui partent

L’estomac criblé des trous du manque
je suis venue j’ai vu j’ai vaincu
8kg suffisent à donner du sens à tout ça

Laisse-moi te dire que les hommes sont fous
Te dire qu’ils tuent
Te dire qu’ils violent 
Et que je reste sans voix

Laisse-moi te dire que les femmes subissent 
Te dire qu’elles étouffent
Te dire qu’elles meurent 
Et que je reste sans voix

Laisse-moi te dire que les enfants sont innocents
Te dire qu’ils grandissent 
Deviennent des hommes et des femmes
Et que je reste sans voix

Et même plus 

Laisse-moi te dire que c’est sans fin
Te dire que tu connais bien le scénario
Te dire que tu peux arrêter ce mauvais film

Mais tu regardes encore

Dans le silence
on peut
sortir du cinéma

Je voulais ranger l’hiver

Je range mon chant à l’aube,
Et l’ombre de ma dépression.

Je voulais ranger l’hiver mais
Il s’accroche, là, dans le jaune
Du pollen des branches de mimosa.

Je range ta chambre, tes dessins roses,
Et le souvenir immobile de mon baptême.

Je serre fort la ceinture de mon jean
Comme pour ranger l’envie de fabriquer
Un nouvel enfant, de nouveaux tissus.

Je range ma peur, cramoisie, de croiser
Un homme sur les 2 millions d’habitants
Que compte la ville, en même temps que

Je range les couverts bouillants dans le tiroir,
Avant de me ranger dans le lit, comme un objet.

Et je te regarde bouger ta dent de lait, blanche, si blanche, comme les plumes des pies, comme les plumes d’oies, pensant aux pics et aux crêtes des montagnes sans neige

Vertes et grises.

Je range mes souvenirs dans une boîte à chaussures. Je les entasse tous, les uns sur les autres. Elle déborde. Je collectionne les cailloux, les coquillages, les timbres, les pin’s et les peaux de clémentines épluchées en spirale. Je les entasse avec. Le fil de ma vie se mêle à ceux de mes rencontres et nous formons une boule de nœuds minuscules et d’entrelacs béants, au parfum peau d’agrumes.

Quand la boîte est pleine, je la retourne. Je la vide dans mon salon. J’expose son contenu sur le tapis, entre la table basse et le canapé du chien. Je regarde mes souvenirs et je me dis que je ne produis que des déchets. J’y mets le feu et j’imagine que tu brûles avec. Tu souffres beaucoup. Tu te plis de douleur et je te regarde. Ta cage thoracique se calcine os par os, ton cœur explose et des lambeaux de chair liquide coulent de ton nez. Tu sens le cochon grillé. Même ton sang est impropre à faire du boudin. Tu ne sers vraiment à rien. J’aurais aimé ne jamais te rencontrer.

Quand j’ai su que tu ne m’aimais plus, j’aurais voulu brûler la maison. Et toi avec.

J’ai compris trop tard que tu ne m’as jamais aimé.

Menteur volage.

L’amour est un alibi de qualité pour qui veut tricher.

Mariage mirage.

Ta femme te crache à la gueule et te dit : Pourquoi donc m’as-tu épousée ? Pourquoi m’as-tu pris sept années de ma vie ? Sept années si précieuses pour moi.

Je ne décolère pas.

Tu aurais dû me prévenir que tes sentiments étaient avariés, déjà périmés, qu’ils ne passeraient pas l’usure des années, que tu voulais simplement me dominer. Je te soupçonne de les avoir improvisés par pure opportunité.

J’ai rangé ma vie avec toi et j’ai su que je m’étais trompée.

Trop tard. J’ai compris trop tard.

Je n’ai plus la force de recommencer.

Mais…

Je me sens bien, seul dans cette maison. La fraîcheur humide les jours de tempête, quand le vent souffle et bat la pluie contre les vitres. Les jours d’automne où la nature sait mieux que moi ce qui est bon pour la terre. Pour tous les habitants de la terre. Rester là, allongé. 

Dormir, si possible. 

Au chaud, si possible.

Je me sens bien. Seul dans cette maison. Même en hiver. Surtout l’hiver. Toujours cette fraîcheur, celle de la neige aux branches. Celle que le merle combat de son vol bas, chaque geste compte, chaque battement d’aile, jusqu’au réservoir de graines.

Je me sens bien. Seul dans cette maison, je ne sais pas. Il y a cette fraîcheur le matin. Comme si la rosée s’y déposait quand même. Comme si l’éveil ne se faisait qu’au dehors, comme si tout devenait beau passé le seuil, mais qu’à l’intérieur, rien ne bougeait. 

Cette maison n’autorise pas le printemps, les fleurs ou les bourgeons. Elle demeure sombre. Par toutes les saisons et par tous les temps. Je me sens dans cette maison, comme le voyageur d’un wagon. Planté dans le décor. Immobile.

Je me sens bien seul dans cette maison. Il y a toujours cette fraîcheur, celle du matin, quand le soleil n’est pas complètement rentré, mais qu’il me chauffe déjà le bas des jambes. 

Mon café tiédit pendant des siècles. Je vois bien que l’été va passer sans toi. 

Moi aussi j’ai à moitié froid. 

Monte. Lit gare lit. Apnée. Descends du lit monte dans le train. Poumon de gare. Squelette de lit. Monte. Bloque. Le train part.

Descends. Membres inférieurs supérieurs épaules cou tempes front. Pluie battante. Corps plongé. Répétition. Descends du train monte dans le lit.

Impact impact impact impact.

La goutte.
La goutte qui fait.

Quelques panneaux à travers. Canal lacrymal ouvert. Zone active de détresse.
Le train traverse un terrain fissuré par les larmes.

Voyage après voyage. La résistance diminue. Protections et croûtes arrachées.
Réduit. Réduit encore.

Impact impact impact impact.

La goutte.
La goutte qui fait.

Le train roule sur le corps fissuré. Pluie battante. Emporté. Cycle de l’eau.
Ressuscité.

Les courants transportent le vase vers le large. Le train arrive.

Fatigue fatigue fatigue. Plus de vase. Plus de corps. De l’eau. De l’eau seulement. Gicle au passage du train.

et tu marches autour de la même place
et tu traverses des cours des halls des rues des ruelles
et tu cherches à te chauffer te réchauffer au-dedans au-dehors
et tu t’enfonces dans les couloirs les niches les nichoirs
et tu rases murs ciments et briques
et tu apparais tu disparais tu t’évapores
et tu reviens apparais réapparais
et tu es visible trop visible à en devenir invisible
et tu te fantômises te fantômases
et tu te touches le haut de tes cuisses maigres 
et le creux de ton ventre trou
et les croûtes de ton crâne froid
et tu baisses la tête te casses la nuque
et tu ne vois rien plus rien de rien
ni ombre ni silhouette
alors tu ris tu te mets à rire
tu es seule et tu ris
tu ris fort tu ris grand tu ris méga grand
tu ris au ciel tu ris à la terre
à l’espace au vide au rien au néant
tu ris
et ce rire devient cri tremblement cataclysme catastrophe
et ton ventre et ta gorge et ta bouche se tordent
se fendent s’écartèlent
et des sons des bruits des mugissements vomissent de ta gorge
et tu sens tu ressens la marée qui monte 
et ta ville engloutie se soulève
et ta bête se réveille
te griffe te mord
te gratte parois intestinales et muqueuses
et tes sons se transforment se métamorphosent
tes sons deviennent des consonnes des voyelles
et tes consonnes voyelles commencent à former mots et sens
ne plus te taire te terrer t’enterrer
et tu laisses ta bête grandir et enfler
et ton corps se tourne vers moi
et tes yeux effleurent ma nuque ma joue
et tu me dis
je
En un souffle 
Et moi j’entends 
Nous 

nous qui baissons la tête, cassons la nuque, faisons tomber nos yeux, nous qui cousons nos bouches coupons nos langues cloîtrons le visible trop visible que nous voudrions invisible, nous qui devenons murs barricades ciments briques parpaings et bétons, nous qui portons armures œillères visières, nous qui nous plions replions enfermons séquestrons, nous qui pensons refuges abris foyer sécurité,  nous qui disons nous esseulés apeurés et inquiets, nous qui ne sommes ni nous ni je ni il ni elle, nous qui ne sommes rien plus rien moins que rien parfois, nous pensons nous, nous ne te voyons pas, nous ne te voyons plus, nous qui sommes 
toi

Elles me délient
les lèvres noires,
dessin ouvert sur un grand mur
Elle me couve la peau éteinte 
la cendre grise
des deux pommettes
Ils me récoltent, les yeux brûlés
Leur terre rouge
Semée très loin, 

semée pour moi

Je m’allonge pour ramasser
le bois sec de tes chevilles.