Argenté partout.
Argenté comme le ciel de neige de l’enfance qui hésite au-dessus du vallon, argenté le toit de la
mangeoire au-dessus du beurre de l’hiver des oiseaux.
Argenté comme la dentelle de givre sur la branche squelette du jardin que je quitte.
Argentée la suspension de l’heure invitée par le gel.
Argenté le cheveu du temps qui a pris le large et l’aube.
Argenté là où versent les gouttes expérimentales d’encre diluées sur la photo.
Argentée depuis le bout du monde la perle au poignet du voyage.
Argenté là où court la lumière sous le nuage blanc qui souffle le flocon, argenté le flocon qui se
souvient de noël et se dépose la veille en cape fine sur les toits.
Argenté couvrant la peau de la bourse que je t’offre en cadeau.
Argenté comme les pigments du khôl sur le bord de paupière de la nouvelle année, argentés
comme les contours des vœux que mes doigts te murmurent, argentée comme l’aura de santé
assurée que je te prie de vêtir longtemps.
Argenté.
Argenté partout.

c’est grave
très
comme l’accent
c’est toi qui te distingues
tu crois te distinguer penser courir et être
tu crois penser non mets l’accent tu penses à
alors là tu penses
tu crois courir mais non l’accent tu cours où
alors là tu cours
tu crois y être ah ouais t’y crois tu t’y crois
bon sang mais sois

c’est lourd pesant tu pèses
comme gravée dans la pierre
à main levée donne l’importance à l’accent sois tonique
arme ton verbe à toi la lyre pointe ton arc
au futur simple tu marcheras tu répondras tu cogneras
tu grandiras tu seras vue et entendue tu feras peur
tu feras taire tu te battras tu salueras accèderas
tu seras fière oui
tu seras
présente et agaçante arrogante incessante et conquérante
coute que coute et crâneuse outrecuidante hautaine et vaine
si distante qu’à la fin de ta phase te voilà guerrière et orgueilleuse
lève
les yeux regarde les et vois
lève toi tu crois t’écrire
ta main
t’écris plus que tu crois
lève la
je te fais signe
je te fais signe

j’ai appris la nouvelle
je suis sortie de l’hôpital
j’ai regardé les gens qui déambulaient dans la rue comme si de rien n’était
j’ai mis un pied devant l’autre
je suis rentrée à la maison
j’ai téléphoné au chirurgien
j’ai téléphoné à l’oncologue
j’ai noté les rendez-vous
je suis sortie déjeuner au café du coin
j’ai commandé un croque-madame
j’ai fermé les yeux en l’avalant
et j’ai profité du soleil.
Pendant que j’étais auscultée, tâtée, radiographiée, anesthésiée, incisée, recousue, tout ce temps que j’étais perfusée, traitée, déperfusée, analysée, suivie, quand je marchais pour combattre la fatigue par la fatigue, mangeais, dormais, marchais, mangeais, dormais, marchais marchais marchais, et quand j’ai été programmée, endormie, opérée, pansée, quand j’ai cicatrisé, quand j’ai été tatouée, irradiée, brûlée, quand enfin j’ai été libérée, quand j’ai pris des vacances, quand j’ai nagé, quand j’ai lu, quand j’ai cru que j’étais sauvée et que j’ai retravaillé, et puis quand j’ai rechuté, que j’ai dû rappeler les médecins, reprendre rendez-vous pour être examinée, palpée, scannée, anesthésiée, incisée, recousue, ces longs mois au cours desquels j’ai été de nouveau perfusée, médicamentée, déperfusée, surveillée comme de l’huile sur le feu, quand j’ai recommencé à marcher pour combattre la fatigue par la fatigue, quand enfin j’ai été reprogrammée, sédatée, amputée, pansée, pendant tout ce temps, que je guérissais, rechutais et renaissais, pendant que je comptais, neuf cents jours, neuf cents nuits, tu n’as pas lâché ma main.

Le visage versatile du père devint dur et froid, sombre comme un nuage en forêt nous jète dans l’obscurité.
Un mécanisme qu’on connaissait trop bien allait s’enclencher.
Dans un temps lent, volontairement étiré, il retirerait ses lunettes, les yeux fixes, perçants, retenant toute la violence qu’il allait bientôt nous balancer.
Il déboutonnerait ses manches, les retrousserait une à une jusqu’aux coudes. Il dégraferait sa montre et la poserait bien à plat sur la table pour ne pas l’abîmer.
D’une voix quasi sifflée, il lâcherait un « viens ici » donnant fin à la scène suspendue.
Nous irons prendre notre raclée comme des chiens. 

Se replier

Dans sa tête,
des images, des rires, du mouvement.
Des gens.
Encore !
Encore entendre les voix des autres, 
encore sentir les mains des autres,
les pieds des autres,
encore voir le corps des autres
se replier, se rétrécir,
se rétracter, se courber, en chien de fusil,
se rabattre, se replier en deux, en trois, en quatre, en triangle,
délicatement comme un papier de soie 
précautionneusement comme un papier de riz, 
méthodiquement comme un papier à lettre administratif.
En un geste assuré, volontaire, 
ferme, décidé, 
un choix délibéré.
Choisir un lieu, 
être dans ce lieu
y être seul
ou presque seul
refermer son corps sur lui même
lui dire ne bouge pas.
lui dire reste là
en silence.
dans l’espace personnel
qu’il occupe.

Un corps plissé avec l’âge
le froisser, toujours avec l’âge,
trembler, 
sursauter,
abandonner le terrain,
se cacher.
Devenir invisible
presque disparaître
se faire oublier
être dans l’obscurité 
voir sans être vu.
Demander  à son corps de rapetir.
L’esprit se replie-t-il dès lors que le corps se replie ?
L’esprit infuse,
se recentre,
se concentre,
s’absout des contingences physiques.
Il n’est plus subordonné à son corps
il en oublie le rythme
il se dissocie, 
il a son propre rythme
il est dedans, dessus, tout autour
il agrandit son périmètre
il s’étale
il est partout, vigilant.

Quand vient le moment de réintégrer la carapace
l’état de nature, 
l’état de matière, 
le corps physique, 
C’est pour que s’ébranle la machine de guerre complexe.

A cause du soleil, je ne peux pas la toucher 

A mes pieds, je peux juste la croiser. 

Elle ne me voit pas, 

Elle ne m’entend pas. 

A cause du soleil, elle grandit, grandit, grandit, grandit. 

Plus elle grandit, plus elle s’éloigne de moi.

Je ne peux toujours pas la toucher.

A cause du soleil, à mes pieds, parfois elle rétrécit

Jusqu’à disparaître sous mes semelles. 

Elle ne me voit pas, 

Elle ne m’entend pas. 

Mais elle me suit à la trace, où que j’aille, elle est là. 

Moi, je l’observe, si je tourne la tête, elle tourne la tête. 

Du moins la silhouette qui semble être sa tête. 

Je ne vois pas ses yeux, sa bouche, son nez, ses ridules, 

Tout est sombre chez elle. 

Elle ne me voit pas, 

Elle ne m’entend pas. 

Mais elle me suit à la trace, où que j’aille, elle est là. 

La corde invisible

Mais par quel bout dénoue-t-on la corde invisible ?

On s’allonge ventre contre terre sur le sable, et on avale, à pleines dents, ses grains bruns et humides ; on s’éventre à main nue, dialogue avec les neurones de l’estomac, entre les tours noires des organes qui guettent ; voyage dans les cavités effrayantes de soi, où un liquide se répand, insatiable.

Allez, arrête,

Regarde encore les poèmes qui attendent

Sur le bord du chemin,

Métaphores levées.

Allez, arrête,

Ecoute les songes,

Chants de vérités

Sur l’innommé,

Inutiles loyautés,

Fragilités autres

Qui te sont étrangères :

tu ne comprends plus leur langue. Tu fais juste semblant : tu prends un air entendu, tu adresses un sourire au hasard, tu feins d’acquiescer, et le corps, lui, est pris dans cette transe.

Allez, arrête,

Sens sous tes doigts la bure du temps,

Lourde et menaçante,

Solide comme les genoux des moines,

Pliés, relevés, increvable prière.

Allez, arrête,

Il y a encore une lumière bleue

Et de pourpres filaments

Qui tracent l’univers

Juste pour toi,

Indifférents au désespoir noir

Que tu avales chaque matin.

L’habitude est un Golgotha,

Et souviens-toi : tu ne crois plus.

Alors, allez, arrête,

Et balance en grands débris fracassants

Sur la dalle sombre que balaie le vent

Les cordes, les verres et les chaînes,

L’agonie douce du mouvement.

Et le bleu noircit et tu parles plus bas. Quand Lucie perd ses chagrins, elle devient chat, après minuit. Tes doigts s’enfouissent dans ses cheveux, dans les chemins perdus et sombres. Tous les jours, le noir, les sauve.

Les corps deviennent lourds
*
Les peaux plus douces
*
Les peaux plus dociles
*

Quand la nuit regarde
*
Lentement 
*
Cachée
*
Les corps avalent des couleuvres
*
Et muent
*
Nus

La petite aiguille arrive sur la sonnerie et les lueurs montent. Les vêtements reprennent les corps et tu hésites. Le thé n’a pas d’odeur mais il fume dès ton réveil, pour te séduire.
Promesses de l’aube.

J’ai voulu croire en la véracité du doute.
J’avais beau le malaxer, le découper, le classer en tranches fines,
il a tout de même réunit ses parties perdues, éparpillées, empoussiérées et m’a joué des
tours sans que plus aucune prise ne fasse sens.
Sable filé entre mes doigts, fraîcheur de l’humide revenue sur ma peau, je n’ai plus rien
compris.
Depuis, je doute de sa véracité.

L’innommer

Je sais son gémissement
sa supplique qui explose dans mon crâne
oiseaux du ciel,
grive, hirondelle, moineau, mouette
vos chants pour couvrir son râle sournois

Je sais un à un ses membres brisés
ses yeux qui n’en finissent pas de racler ses os
de creuser son visage jusqu’au sang
grains de la grève
votre simple geste du plat de la main pour l’effacer

Je sais sous ses larmes
son goût amer plus que salé
qui me revient en bouche
eaux sous mes pieds douces comme un torrent
votre lit de vase au plus profond pour l’enfouir

Je sais ses lambeaux
ses hardes mal rapiécées qui s’effilochent
fil tiré, refilé, rembobiné
recousue à grands points
votre étoffe nouvelle tissée avec des mots pour l’innommer.

Je sais ses relents
ses entailles qui scarifient ma mémoire
qui ouvrent à nouveau les brèches, tailladent les cicatrices
nuages, danseurs légers du ciel,
vos ombres propres à refermer les souvenirs pour l’emporter.