Empire vampire

Et je veux te vouloir et ne pas avoir de sein, te dire que j’aime tes cheveux, les respirer, les toucher et ne jamais te fuir, oublier le passé, les distances, s’en foutre de tout mélanger, se détruire et se perdre, s’en foutre de la santé mentale, s’en foutre, et ne plus boire, ne plus connaitre de migraine, d’insomnie, d’obsession, et que tu n’y sois pas mêlé, exposé, informé, qu’en soit tu ne constitues pas un problème, et ne pas m’angoisser, et ne pas t’angoisser, et ne pas surveiller mon téléphone et te détester à chaque silence, et ne pas devenir cette pénible qui m’insupporte et ne pas perdre pied dans ta présence alors que je me suis jurée que plus jamais, et ne pas perdre pied dans ton regard alors que je me suis jurée que plus jamais sa mère ses morts, et perdre pied dans tes mains, bouche, baisers, peau, alors que je me suis jurée que plus jamais, jamais et t’observer et te parler et ne pas faire gaffe, pas faire gaffe au vampire qui aspire mon âme, mes yeux, mon regard, mon temps, ma bouche, mon corps, mon.

Quand je n’orpaille

que des tessons

j’enfouis mon visage

dans le poil dru

des collines

___________ tu parages

Si j’orage

dents dedans pulsatiles

je vais nager

dans un lac sombre 

et immobile

___________ tu barrages

Quand je me tiens 

à la commissure du monde

tu me tends la voix

pour être aussi

de la clameur au loin

___________ tu dos larges

Si je ne respire plus

ni dans le temps

ni dans l’espace

tu me portes jusqu’à

cet endroit

qui précède le souffle

___________ m’aimes

Contrastes

Quand t’es là
Je reste tapie dans l’ombre pour mieux écouter tes pas dans les escaliers
Je me nourris de ton odeur
Je suis idiote


Quand t’es pas là
Je pense à toi
J’observe tes restes
Je me sens seule
Les dimanches ne sont que des dimanches
Alors que quand t’es là ils sont recouverts d’organza
Et ne me filent presque plus le cafard


Quand t’es là je prends mon temps
Pour m’habiller
Me déshabiller
Déjeuner
Sécher au soleil
Laisser l’eau chaude couler sur mon dos
Faire glisser sur mon corps toutes sortes d’onguents


Quand t’es là je ne fais pas ce que je dois faire


Quand t’es pas là mon lit est un amas de draps tâchés et froissés
Mais quand t’es là il est un champ de lavande


Quand t’es pas là j’ai rien à foutre
Tandis que quand t’es là, rien foutre est la plus exquise des activités


Quand t’es pas là j’ai le souffle coupé
Et la peur de te perdre


Quand t’es là je suis bruyante
Quand t’es pas là je suis poilue
Quand t’es là je ne le suis plus


Quand t’es pas là je t’imagine bouquiner sur la plage
J’imagine ta peau rougie par le soleil
Et ta déception de ne pas être aussi bronzé que moi

Quand t’es pas là
Je lis entre tes lignes
Et je crains de t’avoir déçue


Quand t’es là je mange des glaces aux heures interdites
Quand t’es pas là je pense des pensées inédites


Quand t’es là je me rince l’œil
Je n’ai plus peur de conduire
Et l’élan me prend de faire rôtir un poulet entier un jour de semaine


Quand t’es pas là j’essaie tant bien que mal de me convaincre que je n’ai pas besoin de toi
Mais ton absence me transperce l’estomac et je donnerais tout pour t’entendre respirer sur la
Riviera


Quand t’es là
Mon corps est animé et vivant


Quand t’es pas là il t’attend
Il est presque nature morte


Est-ce bien raisonnable ?

Au feu !

Je lancerai au feu
Mes aubes trop pâles
Mes cheveux trop sages
Au feu les boucles de lueurs sans tonnerre
Et sans étreintes
Au feu au milieu des cahiers d’enfance
Au milieu des zestes d’orange leur parfum qui craque
Bois
Au feu l’écorce de nos paumes
La peau qui vibre et qui tremble sous le givre qui brûle
Sous l’œil des lavandes
Sous le poids des laines

Je lancerai au feu
Les jours sans solstice
Et l’herbe mouillée
Au feu les feuilles roussies de bitume et de serre
Et de sable
Au feu au milieu des marrons de leur bogue
Au milieu des tiges de thym leurs senteurs qui grésillent
Sauge
Au feu les terres craquelées de nos lèvres
Les fers forgés dans nos colères
Les éclats du verre
Dans la neige de mai

Je lancerai au feu
La ligne des saules au bord d’une rivière
Leur charbon de serpe
Au feu les murs en rondins sans fenêtres
Et sans toit
Et sans toi
Au feu au milieu des milliers de bougies
Au milieu de l’encens des fumées qui font flammes
Paille
Au feu nos têtes trouées de lunes
La houille de nos mots restés cois
La fleur des vignes
La danse de leurs voiles

Que la pierre respire, elle est notre testament
Que la terre se tourbe, elle danse avec nos morts
Que le geste se créé, il devient l’aube
Quand les chevaux se déchaînent, la pluie lave les vivants

Les songes noirs défont les nuits
glissent sur les fronts en sueur
par la clarté revenue
dans l’immobilité du silence.
Elle s’assoit sur le sol et dans un souffle
se fond dans une contemplation divine.

Un grand chien dort à l’ombre
des ardoises.
Les portes des chambres sont entrouvertes
et le silence frais dans la maison
raconte août sur le plateau.

Un grand chien dort à l’ombre.
Dehors a cligné des yeux ; le paysage est sidéré.
Sur l’ardoise une soustraction :
on pose le chien et
on retient son souffle
Où sont les adultes ?

Devant la maison l’ombre du chien
gronde dans la vallée
L’eau trébuche dans la rigole
bruits de pleurs – la porte est close
Une fleur rouge s’étale sur le coton

une flaque
dehors
l’ombre n’a fait qu’un tour
devant le chien de la maison

Autour de la table, je range ma famille.
Mon père doit se mettre debout et reculer de dix pas les bras ouverts
Je demande à ma sœur de fermer sa bouche, ravaler ses larmes et de lever la main
Ma mère descend sur terre, je lui dis de s’asseoir les mains sur la table, au contact.
Et moi je les regarde 
J’allume la lumière, et l’ombre nous quitte 
Elle s’envole par la fenêtre que j’ai ouverte.
On doit tous respirer fort et l’air sort de notre bouche en râles.
Je mets les assiettes sous la table, nous mangerons la terre
Pour retrouver le sens du commun et nos racines. 
Nous devenons du mycélium humain,
Et je n’ai plus besoin de faire semblant.

Je passe la porte vitrée du magasin. Je prends une lente et profonde inspiration. Et tandis que j’avance au milieu des allées sous les néons et les promotions, mes yeux voient tout ça, tous ces objets pour tous ces gens. Toutes ces choses dont on n’a pas besoin et qui deviennent attractives. On les veut pour soi. Et alors

je me demande qu’est-ce qu’ils nous vendront
quand tout sera plein
toutes les maisons
tous les appartements
de tous les français
les salons, remplis
les tiroirs, bouchés
tout tout sera plein
le sol on le verra plus
ma bouche sera pleine
ta bouche sera pleine aussi et vomit dans la mienne
tout tout sera plein
les placards déborderont et on chiera des objets
une fourchette
un canapé dernier cri
je décore ta maison de merdes en plastique
tout tout sera plein
et on mangera du papier d’emballage et des sacs compostables

Une puissante alarme déchire ma pensée. Je me tourne et observe la vitrine brisée par la violence de l’impact. Des gens se sont énervés. C’est dangereux de laisser croire au désir illimité d’objets. Des gens qui ne pouvaient pas les acheter et des gens qui ne voulaient pas les vouloir. Ils se sont énervés, ils ont tout cassé. Je cours au milieu du verre brisé.

J’ai bu

une nuit
ma peau a bu
comme un animal assoiffé

une nuit
la neige est tombée au-dehors
elle a tapissé la rue de son silence
une main a caressé ma peau
le désir a poussé sous mon ventre
et le monde s’est tu

une nuit
le passé l’avenir ont disparu

une nuit
la lune a surgi
elle irradiait
elle m’a attrapée dans sa clarté
j’ai découvert les grains de beauté
qui constellaient ton corps
qui étincelaient

une nuit
une longue nuit
délicieuse
dans le cocon d’une petite chambre
dans les plis des ombres blanches
des soupirs mauves des gestes tendres
nos corps avides ont exulté

une nuit
j’ai bu
j’ai bu

Je me suis levée
j’ai déplié mon corps du milieu vers les extrémités
j’ai marché dans le couloir
j’ai commencé à descendre l’escalier
j’ai senti ma cheville droite craquer et ce n’était pas en rythme
je me suis arrêtée
j’ai mis ma main sur le mur
j’ai senti les conduits ronronner et c’était en rythme
j’ai regardé le soleil descendre sur le cyprès
j’ai respiré par le nez avec le nez
j’ai sauté les dernières marches
j’ai pensé que ce n’était plus de mon âge et qu’il ne fallait plus le faire
j’ai pensé que je le referais demain
j’étais arrivée là où je voulais aller
je n’avais plus d’autre endroit où aller après
alors
j’ai attaché mes cheveux en une seule entité
j’ai enlevé mes bagues
je les ai posées sur le pupitre
j’ai vu que mon reflet était plus droit que moi
j’ai levé le menton baissé les épaules desserré la mâchoire
j’ai fait comme j’ai pu
j’ai fait comme j’ai toujours fait
j’ai passé de la colophane sur les crins de l’archet
j’ai essuyé celle de la veille sur le bois
j’ai tourné les chevilles pas les miennes jusqu’à une fréquence
j’ai écouté les intervalles et c’était parfaitement exact
il était bientôt dix-huit heures
j’ai laissé tout
j’ai posé tous mes organes
j’ai posé mon cerveau mon foie mes intestins ma douleur ma colère
j’ai tout posé quelque part ailleurs mais pas ici
je me suis ouverte en deux comme une orange
et
j’ai parlé à travers toi