Entre chiennes et louves
j’habite une fourrure
je deviens furry
entre terrier et chasseur
je me sens entredeux
*
J’avale le jour qui m’a empatté
la glace touche mes pieds
*
Ma tête gagne les rêves
ils sont bleus
bleu froid, bleu chaud
*
Des sortes de yoyos m’envahissent
une spirale de mots
je les partage à mon amix
*
le lapin sort dehors
s’élance et brandit
bandit·e de la lune
rentre finalement avant minuit
*
Je casse mon cratère
pique-nique sur ses ondes
*
Regarde la technologie battre son fouet
agitée ses blancs en neige
ses pixels de couleur
*
La nuit crépite parfois jusqu’au matin
l’atmosphère en devient orange
le crépuscule
*
la lumière artificielle
vert fluo l’herbe perlée
*
On entend vrombir
il est 10 heures
sonne les matines
*

Les vagues se pliaient
contre elles même
violence viscérale
elles giclaient une salive
d’un blanc ultime
avant de s’écraser sur le plomb
d’une eau matrice d’encre
la crinière du reflux
ouvrait les gerçures des lèvres
pour avaler les derniers rais
de lumière détrempée
le fond de l’océan raclait la gorge
de galets déjà noirs de suie
la submersion d’une étoffe grise
bâillonnait l’horizon
juste la respiration d’un immense remous
persistait sur les visages

avale une flaque de mer sombre
*
lave ton visage de sel gris cendre
*
bave du plancton
*
la nuit a un goût de poisson
*
de lieu noir des cavernes
*
la mélancolie se colore d’ombres
*
les fantômes nagent jusqu’aux rivages
des mots
*
la nuit expire ses filaments

A l’aube, le soleil ne s’était pas encore levé, que le silence s’étalait sur les yeux.
Les paupières, mouettes muettes se déployèrent, les vagues refluaient, un mouvement lent se retirait sous les langues. Une aspiration réveillait les pas sur le sable. Ils promenaient leurs chiens sur la plage.

La blessure

Tu sais que l’entaille se devine
Au diamètre du silence
À l’envergure des mots tus
Et à cette odeur-là
Rentrée en elle-même
Au dedans du dedans
Là où l’œil ne peut voir
Tapis dans tes bois grottes cavernes
Fauve presque
Celle des traquées attaquées battues

Tu sais qu’au dedans du dedans
Au sous-sol de ta peau
En deçà de ta carcasse
Là où tout pourrit
Des vies commencent
Rampantes, grouillantes et dévorantes
Avalant failles, lambeaux et plaies
Et pondent
Dans ta propre chair
Dans ta propre terre
Une cité à venir

Tu sais qu’il te faudra attendre
Des nuits entières
À ne pas gratter ne pas creuser
À coincer tes poings mordre ta langue
T’armer de patience
La porter en armure presque
Et écouter
Au rythme des saisons
Le grouillement vacarme d’ici-bas
Ce qui finit ce qui commence
Et supporter l’odeur cadavre
Avant la clôture la repousse la floraison

Tu sais que tu tiendras debout
Malgré les cassures la poussière et les ruines
Et que tu marcheras encore
Malgré les rochers les pierres les cailloux
Et que tu avanceras toujours
Malgré le poids de ta propre mort

Tu sais que l’ombre qui te suivra
Ne sera plus tout à fait toi-même
Et que tu devras lui tendre la main
Et ne plus l’écraser la piétiner
La laisser être telle qu’elle est

Tu sais qu’à la grande saison
Tu sortiras de tes plaies
Boîteuse et bancale au monde
Invisible pour celui qui ne sait voir
Ni lire
Ni entendre
L’envergure de tes silences
Le poids de tes mots tus
Au dedans du dedans
Au sous-sol de ta peau

Faire le premier pas sans avancer, un pas devant l’autre, revenir en arrière, un pas après l’autre, avancer à reculons, ne pas oser, être dévorée par l’envie, l’envie de dire sans dire, l’envie de se taire en parlant, parce que trop de choses à dire, ou pas assez, ou tellement trop que finalement plus rien. Rien ne sort, ne sort plus, aucun son ici ne se fait entendre et pourtant.
Avoir envie de s’excuser, mais s’excuser de ne pas le faire. Avoir envie d’être écoutée, mais ne pas écouter soi-même, ne pas s’écouter soi-même, parce que manque de confiance, honte, timidité, recroquevillée dans le fond la pièce, à observer sans regarder vraiment, à voir avec des yeux de non voyant, suivre le chemin de l’intention du cœur et se dire que peut-être tout à l’heure, un regard, un échange, une parole, un mot, un regard qui change une parole en mot, un regard qui s’échange, pas de rôle, juste, maux contre mots. Honte, d’avoir osé émettre l’idée que le théâtre ne faisait pas partie de ta vie, honte, le théâtre faisait partie de ta vie, honteuse de l’avoir dit. Recroquevillée au fond de la pièce, à attendre que tu te diriges vers moi, que tu ne viennes pas, que tu viennes mais sans venir, que tu viennes quand même, devoir le dire, sans parler, devoir le dire sans parler, que j’ai appris à te connaître sans te connaître vraiment. Que j’ai appris sans apprendre car apprendre quelqu’un ça ne s’apprend pas, mais juste t’apprendre un peu, savoir ce que tu aimes, ce que tu n’aimes pas tout en aimant ce que tu n’aimes pas vraiment, comme le théâtre peut-être, peut-être pas… la honte, la honte d’être fière, être fière d’avoir à ne pas avoir honte, ne plus savoir tout en sachant ce que je veux dire, dire pour ne pas dire, dire, ce que je veux dire c’est :
Apprécier, je t’apprécie, précisément, comme aimer, aimer bien, je t’aime bien, beaucoup, un peu, sans savoir aimer, comment ne pas savoir aimer, en croyant que tu n’as jamais fait de théâtre, comment ne pas croire que tu en ais déjà fait. Croire sans voir, ne pas croire en ayant vu, finalement s’excuser d’avoir cru sans voir que tu avais vu que je n’avais pas vu. Ne pas voir, en voyant. Suivre le chemin du cœur, qui me dit de dire, sans dire, excuse-moi, sans excuses, car qui sait si ces excuses se verront sans s’excuser de s’excuser. Prêter attention, apprécier, aimer, avancer puis reculer, ne pas savoir tout en sachant ce que tu vas me dire. Un mot, sans mot, avec un regard, regard vague peut être, ou pas, discuter sans le faire mais tout en le faisant. Agiles des mots, mais pas des mots oraux, des mots zéro , des mots uns, des mots écrits, des maux et cris qui ne crient pas, mais qui parlent aux cœurs des gens, sans leur parler. Parler, pas parler, parler ou écrire ? Vas-tu parler ou écrire ? Dire ou ne pas dire ? Que vas-tu faire ? Ne pas faire ? Vas-tu défaire ou refaire ? Perdre ton cœur, décider de le suivre ton cœur ?
A cœur d’auteures, à hauteur de cœurs.
Dis, que vas-tu ? sans aller.

La nuit

la nuit
la nuit m’a ouvert les bras
le crachin
le crachin a baigné mon front
l’amour
l’amour m’a portée comme le vent dans le ciel et sous la terre
l’amitié
l’amitié fut exigeante
le silence
le silence fut un refuge et une prison
le travail
le travail m’a détournée de moi-même
la famille
la famille est indicible dans ce poème
la main
la main m’a sauvée en me donnant un but
le temps
le temps s’en est allé
pourquoi les choses telles qu’elles sont ne te suffisent-elles pas ?
je cherche un morceau de moi qui s’est perdu quelque part

La vitesse, mais lentement

1.0x. J’ai lu un article sur ces gens qui regardent films et séries en accéléré. Au minimum 1.5x. Quel étrange phénomène que de chercher à voir vite ce qui va – dans la vraie vie – à vitesse rapide, normale ou lente. Je rêverais de proposer à ces personnes de choisir, soit de parler vite de la lenteur, soit de parler lentement de la vitesse.

1.5x. Pour ma part, je vais essayer de vous parler lentement de la vitesse. Installez-vous confortablement, prenez votre temps. Sapristi, je n’ai pas encore atteint le milieu de la phrase que m’a pensée est déjà partie. Si, si, regardez, elle vient de tourner le coin de la rue.

1.5x. Dommage, c’était une belle idée, novatrice et élégante, quoiqu’un peu trop vive. Bon, j’ai oublié ce que je voulais vous dire. Mes pensées vont vite mais mon élocution est lente. Cela n’aide pas, surtout pour aborder un sujet comme la vitesse. J’admire les gens qui voient tout avant les autres, rapides comme l’éclair, qui répondent du tac au tac.

1.5x. Ah, c’est beau, cette rapidité d’esprit, cette vivacité. Moi, j’ai le sens de la répartie mais souvent avec un décalage de 24 heures. J’aime musarder, prendre mon temps. Oui, vous avez raison, ca traîne. Je vais essayer d’aller plus vite. Vous voyez l’idée, non ? D’autres l’ont déjà dit, bien mieux que moi, Lao Tseu le premier « La nature fait les choses sans se presser, et pourtant tout est accompli. »

1.5x. Certes, la vitesse est excitante, grisante. A tel point qu’on aimerait pouvoir la déguster lentement. En profiter longtemps. C’est ça le truc. Savourer lentement les choses rapides. Ne pas se presser.

1.5x. S’il me reste encore un peu de temps, j’ajouterais un dernier conseil, profitez sans vous presser, de ce qui va à vitesse rapide, normale ou lente. A la bonne vitesse.

1.0x.

l’infinitif produit l’infini

aller au lit ouvrir un livre
ce soir deleuze mille plateaux
fermer le livre se lever se laver les dents
revenir prendre un livre elke de rijcke et puis soudain il carillonne
il carillonne le poème le mot le son le goût du vide
dans
fermer le livre lever les yeux au plafond ne pas penser penser à demain le souvenir de toutes
ces choses à faire et qui ne sont pas encore faites
flemme
se lever aller faire pipi
revenir
prendre un livre hettie jones drive édition bilingue
se perdre dans la version originale décoller avec des voitures qui vont trop vite trop vite trop
vite pour ce soir
mais
se laisser flotter quand même dans les images
ça fuse ça prend feu débarquer déborder
lire les images avec les sens fermer le livre
ça n’a pas de sens
se lever aller à la fenêtre
il pleut dehors l’hiver pousse vers le lit
il est 20h et les oiseaux ne chantent plus
entre les draps les livres dansent encore ils attendent des doigts des yeux une voix qui
pousserait les mots au
dehors
dehors il pleut la voix est aphone les phrases s’ouvrent et sortent de leurs lits leur sang nous
baigne aller au lit ouvrir un livre et s’endormir au vacarme des yeux du livre aller au lit et sans
dormir

Quand j’ai revu Alexandrine, elle m’a paru petite, en rêve tout est si grand.
Quand je rêve je ne marche pas, les pas se font géants font de moi une puissante.
Du haut de ma super puissance tous les mots sont magiques. J’écris Je suis : JE SUIS.
Je vis ma vie en majuscules comme quand on est enfant et que tout est énorme, qu’on déborde
pire qu’un océan, la marée monte : C’EST NOUS, la lune se lève : REGARDE. On vit pour
voir et être vu. Comme si poussait en nous la forêt de demain, et à force de croitre on y croit.
Les mégapoles d’hier sont retournées sous terre, les bottes des femmes ont dépoté les conflits
et leurs dieux, quand je vous dis : ON Y A CRU au carré puissance mille, les dix doigts dans
la prise, je suis ton électricité. Et je t’emmène marcher de mes pas de géante, faire l’amour en
pleine Voie Lactée et voir la Terre de loin, vois comme je la caresse du doigt. Est-ce que ça
t’impressionne, Alexandrine dit OUI. Oui à tout ce que je lui dis, oui au brunch sur Vénus,
Saturne offre le Champagne, on gagne au ping-pong contre Mars. Sur Pluton me voici. Seule.
D’ici en rêve je vois une foule prête à danser, en vrai chacun rentre chez soi.
D’ici en rêve je vois des étoiles par milliers auxquelles en vrai je ne crois plus.
D’ici en rêve je vois les saisons s’amuser des excès qu’en vrai elles redoutent.
D’ici en rêve je vois la page me prévenir qu’en vrai elle préfère rester blanche.
D’ici en rêve je vois ses lèvres me murmurer ce qu’en vrai elle ne pense jamais.
D’ici en rêve je vois son visage s’animer depuis une rive qui vrille en moi.
D’ici en rêve je vois sa ville m’illuminer, en vrai mon ventre est incendié.
D’ici en rêve je vois un livre s’épanouir, qui s’évanouit en pure fiction.
D’ici en rêve je vois mon rêve se voir mourir.
D’ici je vois mon rêve en vrai.
En vrai j’ouvre les yeux.
Je me retourne et non, Alexandrine n’a pas suivi. Je suis allée trop loin, elle est restée là-bas.
Et surtout elle ne m’a pas vue.

Comment peut-on retrouver le temps ?

On interroge la rose des vents
On guette l’éclat de l’instant
On plonge dans les yeux d’un chat
On cherche le soleil total
Dans une goutte de rosée
On suit la lune et les nuages
On écoute le chant des étoiles
Sans attente et sans regrets

Et peut-être le temps s’approchera
Et peut-être le temps s’ouvrira
Et peut-être le temps sera là
Bien caché dans le tiroir
Secret d’une vieille armoire
Tout près de toi

Souvent j’ai voulu t’interroger. Te demander l’exil. Étranger, est-ce ainsi que tu as traversé ?

Souvent je me suis demandée, je n’ai jamais été sûre, si cela te causait de la peine. D’être hors de.

Je me disais ça dépend de ses ciels, de ses heures, celles que tu passais au piano étaient pleines, ça je le sais, car là était ton monde, tu m’en as raconté certaines choses.

Ton fleuve aussi tu me l’as dit, je suis allée le voir après ta mort, l’immense, le café au lait, tu l’as quitté sans peine je crois, tu avais quoi alors, vingt ans ?

En Europe, m’as-tu dit, tu as travaillé pour trois générations, et cela m’a fait de la peine, je m’accrochais à tes mains qui te faisaient parcourir le monde.

Puis, après le monde, il y a eu ta fin.

Tu étais dans ta chambre, tu ne mangeais plus depuis quelques jours, tu buvais tes dernières gouttes, mais lorsque leurs notes ont résonné, Beethoven, Liszt, tu t’es redressé. Pourtant sans forces, tu t’es assis, tes jambes ont touché le sol une dernière fois avant que tu ne flottes, on me l’a raconté, et encore aujourd’hui je m’interroge, ce geste, ce mouvement, était-ce pour un dernier hommage ou pour plus vite les rejoindre ?

Aujourd’hui, quand je lève la tête, le bleu du ciel me ramène à ton Argentine. Je n’entends rien. Ni ta voix. Pas de notes. Mais nous avons eu nos silences, souvent je me le dis, oui, que nous les avons eus, c’est là que nous nous retrouvions, en exil.