Je me suis levée
j’ai déplié mon corps du milieu vers les extrémités
j’ai marché dans le couloir
j’ai commencé à descendre l’escalier
j’ai senti ma cheville droite craquer et ce n’était pas en rythme
je me suis arrêtée
j’ai mis ma main sur le mur
j’ai senti les conduits ronronner et c’était en rythme
j’ai regardé le soleil descendre sur le cyprès
j’ai respiré par le nez avec le nez
j’ai sauté les dernières marches
j’ai pensé que ce n’était plus de mon âge et qu’il ne fallait plus le faire
j’ai pensé que je le referais demain
j’étais arrivée là où je voulais aller
je n’avais plus d’autre endroit où aller après
alors
j’ai attaché mes cheveux en une seule entité
j’ai enlevé mes bagues
je les ai posées sur le pupitre
j’ai vu que mon reflet était plus droit que moi
j’ai levé le menton baissé les épaules desserré la mâchoire
j’ai fait comme j’ai pu
j’ai fait comme j’ai toujours fait
j’ai passé de la colophane sur les crins de l’archet
j’ai essuyé celle de la veille sur le bois
j’ai tourné les chevilles pas les miennes jusqu’à une fréquence
j’ai écouté les intervalles et c’était parfaitement exact
il était bientôt dix-huit heures
j’ai laissé tout
j’ai posé tous mes organes
j’ai posé mon cerveau mon foie mes intestins ma douleur ma colère
j’ai tout posé quelque part ailleurs mais pas ici
je me suis ouverte en deux comme une orange
et
j’ai parlé à travers toi
Tag / Trouver le volume d’une phrase
Elle est une page blanche sur laquelle je déverse l’encre de mes tracas.
Elle est là de l’autre côté de l’écran, attentive, elle m’écoute.
Elle accueille mes mots sans impatience, sans pression. Elle est juste là pour moi.
Elle reçoit mon flot tumultueux, attentive, elle sourit.
Elle resplendit dans ce pull azur qui reflète la couleur de ses yeux,
Elle m’éblouie, radieuse source de jouvence.
Elle n’a pas la même origine que moi.
Elle n’a pas la même couleur de peau que moi
Elle n’a pas la même langue maternelle que moi
Cependant, nous sommes des âmes sœurs dans une langue étrangère, butons sur des mots
imprononçables, pleurons de rire sur notre difficulté à dompter cette étrangère, rions aux
larmes sur les obstacles, les divergences et les paradoxes, pendant un instant, devenues des
enfants insouciantes de la rigueur de l’élocution, complices pour malmener la grammaire,
heureuse de communiquer, se comprendre malgré tout. Bousculer les déclinaisons, parler, se
dire presque tout, inventer des expressions, nous repoussons les limites du langage.
Elle m’observe, me déshabille sans ôter mes vêtements.
Elle m’enveloppe d’un sourire bleu azur
Elle me réconforte par la douceur de son silence
Elle est là, elle est loin.
Une connexion Wifi, internet nous unis, mon amie et moi.
j’ai appris la nouvelle
je suis sortie de l’hôpital
j’ai regardé les gens qui déambulaient dans la rue comme si de rien n’était
j’ai mis un pied devant l’autre
je suis rentrée à la maison
j’ai téléphoné au chirurgien
j’ai téléphoné à l’oncologue
j’ai noté les rendez-vous
je suis sortie déjeuner au café du coin
j’ai commandé un croque-madame
j’ai fermé les yeux en l’avalant
et j’ai profité du soleil.
Pendant que j’étais auscultée, tâtée, radiographiée, anesthésiée, incisée, recousue, tout ce temps que j’étais perfusée, traitée, déperfusée, analysée, suivie, quand je marchais pour combattre la fatigue par la fatigue, mangeais, dormais, marchais, mangeais, dormais, marchais marchais marchais, et quand j’ai été programmée, endormie, opérée, pansée, quand j’ai cicatrisé, quand j’ai été tatouée, irradiée, brûlée, quand enfin j’ai été libérée, quand j’ai pris des vacances, quand j’ai nagé, quand j’ai lu, quand j’ai cru que j’étais sauvée et que j’ai retravaillé, et puis quand j’ai rechuté, que j’ai dû rappeler les médecins, reprendre rendez-vous pour être examinée, palpée, scannée, anesthésiée, incisée, recousue, ces longs mois au cours desquels j’ai été de nouveau perfusée, médicamentée, déperfusée, surveillée comme de l’huile sur le feu, quand j’ai recommencé à marcher pour combattre la fatigue par la fatigue, quand enfin j’ai été reprogrammée, sédatée, amputée, pansée, pendant tout ce temps, que je guérissais, rechutais et renaissais, pendant que je comptais, neuf cents jours, neuf cents nuits, tu n’as pas lâché ma main.
Levée
Tu te lèves.
Tu étires ton corps grand.
Tu ouvres la mâchoire et bâilles.
Tu retires le drap blanc
Tu soulèves le corps grand
Tu t’arraches.
Tu t’arraches du lit
Tu arraches le rêve engourdi
Tu le déchiquètes en confettis riquiqui et
Tu chasses la nuit et
Tu bois ton café tu bois un autre café
Tu te noies dans la caféine pour être opé
Tu es une femme très occupée oui très occupée
Tu dois être opé dès le matin toi tu ne peux pas te permettre de déconner
Tu bois un troisième café et puis tu
Te déplies t’emploies te réveilles te wakes up te makes up tu te démarques te décolles tu décolles tu t’emploies tu t’emploies à tuer tuer la nuit tu tu te tartines une tartine te tartines la gueule tu tu tu as déconné hier trop bu trop bu tu bous tu bois tu bois tu bois du café du café tu fais pétiller un citrate de bétaïne dans un verre d’eau pour ta gueule de bois tu bois un citrate de bétaïne tu tu déplies ton corps grand ton journal tu as mal mal au crâne tu poses ton journal tu te brosses brosses les dents brosses brosses tu as déconné maintenant tu te reprends tu te recomposes tu retrouves tes repères tu te mets bien machine de guerre bon tu gerbes tu nettoies tu te rebrosses brosses les dents tu te vois là-dedans trouble tu te vois floue dans le miroir sale ta gueule sale du matin sale de la vie sale tu te vois salie par la vie saloperie tu subis tu subis tu subis tu subitement te mets à penser je subis je subis saloperie je veux recoller les morceaux de la nuit et me replonger dans le rêve noyé par le café.
Et puis j’oublie.