Nuitcore

il se peut que les lumières tombent comme la pluie et autour les barreaux de la nuit ferment leurs bouches alors je ne sais rien faire d’autre qu’allumer la caméra de mon téléphone et dire c’est la seule version de moi qui soit valable : nue et voici mes cuisses et ceci est ma main je te les donne prends les comme tu regardes les images de Marilyn un poème de Sylvia Plath que tu ne comprends pas et je te dis que j’aime ça et tu payes pour te croire éternel peut-être est-ce le cas

*
tu te tiens
contre la nuit
sa vitre te passe en travers
mais tu ne sens pas
*
quitter
*
une nuit brûle
le morceau
sale
de tes corps
*
loin
des figures me rentrent dedans
tu voudrais être grand chose
et m’aimer
*
toutes les nuits comme un râle
*
froisser ma cervelle
à lécher le son
de la nuit
*
dans le bruit de la ville
ma persona
me fait mal
*
mais quitter où
*
ce que le jour fait à la nuit
il bat des ailes tu vois le pognon est sur mon Apple Pay les chasses d’eau bouillonnent sur mon visage intact le matin Netflix gorge ma tête dans mon panier j’hésite entre une robe en léopard et des peintures acryliques les oiseaux blessent le silence je tombe amoureuse de moi il faut que je dorme quelque part j’espère ne pas me réveiller

L’ardoise au-dessus de ma tête

L’ardoise est une pierre tendre pourtant elle m’a blessée quand je venais d’avoir 5 ans. Mademoiselle Carrera nous avait demandé d’inscrire notre âge à la craie blanche, ensuite de le montrer aux camarades de classe, CP Notre Dame de Toutes Grâces. Mon chiffre 5 n’avait pas la tête en avant comme l’exige la règle d’écriture, le 5 pointé droit dans le sens de la lecture. Mon chiffre filait en marche arrière.

L’ardoise est une pierre tendre pourtant on aurait dit aussitôt le chiffre apparu, inscrit si blanc sur noir sur la surface poudreuse qu’il n’avait qu’une idée en tête : disparaître. S’effacer. Et redevenir 4. La maîtresse connaissant par cœur ma grande difficulté y revenait souvent. Je connaissais la punition. Pour avoir inscrit mon chiffre 5 à l’envers je retournais en maternelle.

L’ardoise est une pierre tendre mais elle n’efface pas tout. Je devais traverser la cour en passant devant toutes les classes dont les fenêtres braquaient leurs regards lourds sur moi. A cinq ans je découvre la honte sur mes épaules. Quand on retourne là d’où l’on vient sans que ce soit un choix, plutôt une régression. Je me rappelle la solitude de ma longue traversée. Depuis je marche très vite et parfois même sans respirer.

L’ardoise est une pierre tendre, il n’empêche qu’on s’endette. J’ai toujours cherché à comprendre. Ce n’est que bien plus tard, une décennie après, en lisant l’épisode biblique où dans la Création il est dit que dieu crée au Cinquième Jour les animaux les poissons les oiseaux ceux qui filent et s’échappent que j’ai compris mon chiffre 5. S’écrivant à l’envers mon animal sauvage ne veut pas être domestiqué.

L’ardoise est une pierre tendre au-dessus de ma tête, elle a fait de moi une têtue. Un animal qui ne se laissera pas faire. Avant le sixième jour l’humain n’était pas une option, l’espoir régnait sur Terre. Sans guerre ni haine ni soumission. Et tout était possible, surtout la liberté de l’envisager pleinement. Au sixième jour, le vers est niché dans la pomme. Comme mon 5 au creux de mon cœur.

Entretien avec un inconnu rencontré au café

Moi : Le langage
Lui : le langage est une forme de mensonge.
Moi : la tristesse
Lui : la tristesse est une forme d’épine.
Moi : les autres
Lui : les autres nous ressemblent
Moi : la nuit
Lui : la nuit est nécessaire
Moi : la chaleur
Lui : la chaleur tient dans un récipient.
Moi : l’amour
Lui : l’amour ne tient pas entre les doigts.
Moi : la musique
Lui : la musique est plus forte que la vie
Moi : la mort
Lui : je suis mort une fois, il n’y avait rien
Moi : la violence
Lui : la violence infecte l’écorce des arbres
Moi : la folie
Lui : je suis fou et consentant
Moi : le feu
Lui : le feu éteint le silence
Moi : l’enfance
Lui : oui
Moi : que fais-tu seul dans ce café
Lui : j’attends le train

Il m’arrive de mettre du sel sur mes plaies
La salaison reste une étape pour sublimer les goûts
Brulure par le sel, la cicatrise sèche, le temps de laisser croûter
Cuisson lente pour le cuir véritable

Tu sais la fois où la couture était à vif

Il m’arrive d’assaisonner mes plaies
Le plaisir de plaire, le cuir épais
La saison d’hiver pour chercher le réconfort
Le gras et le chaud pour réchauffer un intérieur à température négative
Il m’arrive de faire tomber de l’encre sur ma peau
Le tatouage invisible à l’œil nu, l’invincible douleur
Marqué par le plomb juste sous la peau
Souvenir en croûte, pour ne pas y penser tous les jours

Tu sais la fois où la morsure seule, te calmait

Il m’arrive de me taire, la bouche exigeante
La parole n’existe plus, le temps de l’écoute
Pour comprendre l’autre, le temps, puis la chute
Nous ne sommes pas les seuls à avoir des plaies d’encre sur nos dermes salés.

La lumière de la lune jette un drap blanc sur mes épaules.
Son regard silencieux m’enveloppe.
Me propose un moment d’intériorité.
J’ose un instant me laisser porter
Dans le creux de ses bras.
Puis j’ai rendez-vous avec ma liberté
Dont je ne fais rien.
J’en jouis par l’inaction.
Le silence est bercé par le
Tic
Tac
De l’horloge.
Un nuage passe.
Dans la nuit sur mon visage, une pluie se fait jour.
Les gouttes font
Floc
Floc
J’ai plu.

/

J’ai tendrement froid.
*
Les ombres ne sont pas portées.
Elles sont soutenues.
*
Formes farfelues
Bruits ébouriffants
*
Ce monde ionégasque
Me cause parfois de l’effroi.
*
Heures grises.
*
Espace frêle.
*
Des mains en croix
Sur le rebord du lit.

/

Dernières traces d’absence intense.
Premiers rayons.

Sa rotation est complète en mon point.
Elle ignore qu’elle joint
Deux mondes en transition.

Silence de nuit
Laisse place à silence de matin.
Vies immobiles
À statures mouvantes.

Volutes de thé fumant
Remplacent brume de nuit.
Ombres bleues
Succèdent à obscurité fraîche.

On pense souvent à tort que celui qui a le dernier mot l’emporte en matière de raisonnement, d’argumentation.
Moi, j’ai une autre théorie : la vérité se niche dans nos émotions.

Il suffit que quelqu’un dise quelque chose – ou ne dise rien d’ailleurs – pour qu’une émotion, d’abord imperceptible, commence à bouillonner au tréfonds de nos organes, nos viscères. Elle se trémousse là, l’air de rien, s’éveille, bâille, commence à s’étirer en repoussant de part et d’autre les parois de l’abdomen, puis subitement sort ses griffes, s’accroche au péritoine, remonte jusqu’à trouver une brèche, s’y infiltre, prend l’air deux minutes. Puis c’est reparti : la voilà qui agrippe maintenant le nerf le plus proche – aïe, ça pince, ça picote, ça tricote – et hop, elle attrape au vol ici un muscle, là un os, et tel un trapéziste sûr de sa trajectoire, s’élève toujours plus haut pour parvenir jusqu’à la trachée. C’est en ce conduit étroit et visqueux qu’elle choisit de cracher son feu intérieur, brûlant tout sur son passage, avertissant de son arrivée imminente en milieu hostile pour faire entendre sa voix. Mais elle n’a pas encore fini son ascension. Il lui reste le plus difficile, le plus ardu, le plus inconcevable pour qui n’est pas aguerri à pareille épopée : la traversée du larynx, sombre, angoissant, qui filtre tout ce qui ne rentre pas dans les clous, les règles, les codes. Alors l’émotion doit user de ruse pour tromper l’ennemi : elle se camoufle en une sensation, indescriptible, message indéchiffrable, et enfle, enfle, enfle à n’en plus finir dans ce cerbère de la parole qui n’aura alors d’autre choix que d’expulser l’intrus : les mots de la vérité.

Jasmin de nuit

Je n’ai pas peur de ma nuit naissante
pas peur de ses grésillements et reflux noir
*
L’éruption solaire éclaire l’espace imprégné et traînées de filantes
remouille les couleurs d’un amour d’hiver
*
il y eu un massacre et le sang éclot allongé sur de larges pétales
*
il n’y a plus de visage
il y a les restes, les traces, les impressions de mémoires
il n’y a pas de paysage,
il y a les corps de la nuit absorbés par le brouillard
*
et le périphérique d’un inconnu
son sommeil nous relit, me rappelle
*
cherche mère ou père aux confins, ici au battement il y a le coeur de la nuit
son oeil enveloppant caresse les pensées échaudées sur le trottoir trempe
*
il a dit qu’il allait revenir
il est revenu
nous cueillons les odeurs des constellations dans mon champ
*
mollir la nuit sans lui nuire est-ce possible ?
os brûlés, coulures bleu sciant, coquillages pulvérisés
délicate éclosion de Leste vert et d’Agrion de mercure
*
crépitement intertissulaires parmi les cendres
nue florissante honteuse, je sens ma nuit noire pénétrante
*
je sens ma nuit noire et son orbe montante
au sommet sommée d’explorer, de veiller, d’honorer
la juste soumission de dominer ma nuit, d’agir et d’achever
*
déterminée à embraser l’horizon
je n’ai pas peur de ma nuit or orange
pas peur de digérer le feux de l’aube et ses myriades d’ombres

LeCri

Entre le tic et le tac des secondes de la nuit, j’entends ton cri pousser dans la chambre d’à côté.
Sur mon lit les yeux grands ouverts dans le noir, j’entends le mot casser le silence.
Un son désarticulé,
Dans la pièce il est deux heures,
Plutôt trois et demi,
Alors je te bois j’ai peur.
*
Ta peur devient ma peur.
*
Ma peur le sommeil tes cris.
*
Alors la nuit l’angoisse de dormir, te boire.
*
Te boire et plonger avec toi.
*
Que le noir nous avale. Nos deux chambres.
*
Chambres collées sœurs.
*
Alors venir ton rêve, me glisser dans.
*
Ton cauchemar.
*
Et puis à cinq heures ou plutôt six,
Les yeux se réveillent sur les sons électriques.
Les sons trop forts leur font mal,
Aux yeux électriques.
Le matin,
Les cris de la nuit accrochés au plafond, à ta gorge, mes cheveux.
Rien ne dissipe rien. Les jours sont comme mes nuits. Rien ne se cache, ne s’apaise.
La lumière crue en plus.

La nuit

Elle est dehors. Elle a décidé de sortir à cette heure où la ville dort. Elle ne pouvait plus rester chez elle, suffoquait. Elle a eu l’envie de marcher. Elle a suivi les rues, un peu au hasard. Humé le froid de la nuit. Les lampadaires ont dessiné son chemin sur les pavés, de zones obscures à celles illuminées. Depuis Montmartre, elle voit toute la ville.

Des fenêtres allumées
Des cheminées fumantes
Des solitudes ailleurs
*
Une ville immense
Et pourtant le silence
*
Les autres s’aiment
Les autres sommeillent
Les autres travaillent
Les autres
*
Et la lune
Qui regarde
Qui berce
Qui protège ou juge 
*
Combien de temps est-elle restée assise là ? Le vrombissement de la ville éveillée l’a sortie de son rêve. De son hypnose. Sous les pavés, le métro, n’est-ce pas ? L’odeur des croissants sortants du fournil se mêle à l’acidité de l’urine qui tapisse le bas des murs. Rentrer chez elle ? Elle ne sait pas encore. Mais la symphonie des rideaux de fer de cafés lui ouvre une réjouissante perspective. Et déjà, les autres, voisins inconnus, commencent leur journée au comptoir. Elle n’est plus seule. Et la vie reprend une nouvelle fois…