Enfant, je faisais un rêve récurrent: je courais pour fuir quelqu’un mais jamais assez vite pour lui échapper. 

J’étais rattrapée et je devais me battre pour me défendre et pour défendre une ombre que je devinais être ma petite sœur. 

Peu importe mon élan, la force des coups que je portais, mes poings étaient trop lourds et je ne touchais jamais ma cible.  

Je me réveillais calme. Frustrée de pas avoir pu dégommer le type. 

Depuis j’ai pu dégommer des mecs dans la vraie vie. Mais je sais pas si je protège bien ma sœur. 

Ma frustration est mélangée à la colère, j’imagine que c’est courant. Colère sourde, juste ou pas. Sûrement légitime. Parfois. 

Je traîne une frustration des mots et une colère liée à ma voix. Pourtant elle est grave, elle porte. Je parle fort. Pour me faire peur ou pour me rassurer. 

La frustration ça naît pas seul, chez moi ça vient après la peur et le risque. Je prends un risque des que je produis un son. Des qu’un mot bute sur mes dents ou mes lèvres, qu’une syllabe glisse sur ma langue. Je prends le risque de mal dire, mal nommer, mal décrire. Le risque de trahir mon corps et mon cerveau. 

Mais j’essaie au moins. 

De nommer, de décrire, de parler. D’être juste. 

Et la vraie peur c’est celle de pas être écoutée. J’ai plein de gens autour de moi qui entendent mais j’en ai rien a foutre d’être entendu. 

Je veux nommer, décrire, expliquer parce qu’avant j’ai failli crever de pas pouvoir parler. J’ai failli crever de pas être écoutée. 

La frustration c’est humide. Plein de larmes. 

J’ai tellement gueulé, j’ai même gueulé sans prononcer un mot. Personne a su voir ou lire. 

J’en ai voulu à celles et ceux qui m’écoutait pas. Je veux pas être un fond sonore, la télé qu’on allume en arrière plan. 

J’en ai voulu à celle qui a pas pu porter mes mots vieux de 25 ans. Mais c’est mon taffe de m’occuper de ces mots là et de les apprivoiser. 

Mon taffe d’apprendre à être juste dans ma colère. 

Et puis j’ai finalement arrêté de crier, arrêté de boxer dans le vent pour demander à ma sœur si elle avait besoin de moi. 

Mes potes m’appellent Force Tranquille et c’est putain de drôle parce que j’ai encore des mots bouillants dans le ventre. C’est comme ça que je sais que je vis. Parce que je sais nommer, décrire, dire et écouter. 

l’écorce trempée de plumes

les cheveux trop courts
n’a jamais voulu aller 
chez le coiffeur
dormir chez un·e ami·e

les dents pas droites
elle a pas de genre
on le dit garçon 
fille pd gouine

c’est pas qu’on s’en fout
c’est que l’enfant
paraît neutre
sourire à moitié convaincu

c’était l’enfant qu’on entend
que personne ne savait écouter
celui qui passe son temps à chanter
et à pleurer sous les draps
dans les soirées
dans les bras des filles

je suis celle qui lit à haute voix
qui compose avec ses mains
celui qui écoute et affirme
qui a les yeux ouverts

je sens quand une larme
s’apprête à rouler
sur les joues
des Gens que j’aime

je me souviens des mots
gribouillés dans mes carnets
puis sur mes bras
‘j’ai peur’ ‘je l’aime’ ‘pourquoi’

je connais désormais
le genre du gamin du début
c’est le genre à parler
aux arbres

à caresser les pigeons 
qui agonisent
la nuit
dans le quartier de son enfance.

ça a toujours tapé super fort
dans mon bide
dans le cœur, ça frappe même
autour des yeux
dans le crâne

ça tapait la nuit

le corps demande du sommeil
ça fatigue l’école
et de toute façon il fait nuit

c’est comme ça
ça tape plus fort et moi
je sais plus si on est
proches du matin ou si
c’est un rêve

quand ça tape trop
je grogne
ça fait pleurer
de plus connaître le jour

c’est comme être enfermé
dans des enceintes
et personne sait
et faut faire peur à personne

pas dire que
quand je marche j’entends
mes os qui s’entrechoquent

que
quand je pleurs
c’est de l’eau remplie de cendres

que
quand je bois tout le temps
c’est pour piétiner celui qui frappe

quand une famille de souris
s’est installée dans ma chambre
que maman disait qu’il y avait personne
sous mon lit ou dans mes livres
que j’ai voulu percer des trous 
dans tous les murs
que j’écrivais des mots sous ma peau
que la beauté de l’été
me faisait hurler
que mes yeux tiraient mes vertèbres 

tout le monde a flippé

j’ai arrêter de flipper
quand j’ai eu 9 ans
que j’ai su que toutes les prises pouvaient prendre feu

ma chambre est une chambre de morts
trois générations
et des inconnus mais pas beaucoup
il est mort là où je dors
pas ma chienne

il est mort sous ma fenêtre
la fenêtre sous laquelle je fais l’amour parfois
là où j’ai beaucoup dormi surtout
elle est un peu froide le fenêtre mais ça remplit le coeur quand il y a du soleil
je peux pas en vouloir à un objet je crois
on a vécu les mêmes cycles
la même lumière à la même heure
ça devait être différent pour lui
pourtant

moi en plus j’ai changé de lit
l’ancien puait le suicide et le deuil
pendant longtemps j’ai
pas pu changer mes draps
j’avais peur de perdre tes cheveux
mais ça passe
alors j’ai changé mon lit de place
j’ai changé de fenêtre
elle est plus grande
t’étais belle dans mon lit avant
mais c’est devenu flippant


et les tiroirs dessous 
ils sont plein
ils dégueulent de nous
ça me tords le bide
de ce que t’as oublié
de ce que t’as laissé
tu t’en fiches des objets moi non
j’en ai partout
même dans mes plantes
je me dis
ça ferait du mal à maman si je jetais mes Legos
alors je les fous dans les plantes
mes plantes
ils sont bloqués dans la terre ça me tords le bide aussi de les voir
elle  est beaucoup trop mouillée parce que j’ai peur
c’est pas grave tout ça en plus ça n’a pas d’odeur
Nana m’a dit rien n’est grave à part la mort
elle a raison
un peu
Mais quand il est mort ici dans
ma chambre
la sienne
ç’a été c’était pas si grave c’était logique triste oui c’est vrai
depuis je vole les bougies des églises
et j’en fous partout
faut veiller sur mes Légos
sur mon nouveau matelas sur mes draps propres et puis je vois pas
où je prierais sinon 

parce que j’ai pas pu prier devant lui on m’a dit non il aurait pas voulu
à l’époque j’aurai pu tout casser j’ai du garder mes chapelets
maintenant y’en a partout
pas pu prier devant toi j’ai beaucoup prié celle que j’ai jamais connue 
y’a plein d’espoir dans la cire les deux sont brûlants
j’ai toujours perdu mes briquets
c’est pas grave
les bougies donnent pas chaud 
la (ma) chambre est tout le temps fraîche
très humide
elle doit pleurer plus que moi
j’ai la pièce de la maison qui ressent tout
elle suinte d’émotions plus que moi parfois et tu dirais que c’est pas possible
parce que je suis toujours plein de tout
que j’ai beaucoup débordé dans ma chambre et tu le sentais
j’ai tout changé et même ma bibliothèque pourrait tout retenir

je me cache plus dans ma chambre de morts
c’est dégueu de l’appeler comme ça
j’y ai toujours été bien elle a rien de glauque
je l’ai toujours bien habillée et quand y’a des gens elle parle de moi

à moi elle me parle souvent de toi et des fois ça me fait très mal
j’en veux à ma chambre de t’avoir fait partir mais je sais
que c’est pas elle
je suis responsable
mais je suis pas responsable de son humidité c’est un souci de fondations ça
peut-être que j’en suis responsable
ou les générations avant moi

elle me parle moins de lui ces dernières années et puis c’est normal
c’est pas à elle de tout me dire tout le temps
c’est apaisant
que je doive chercher ailleurs que dans ma chambre de mort