Éveil

Les fantômes sortent à minuit. C’est ce qu’on dit
Moi, à minuit, je dors ou je danse mais rien ne me hante
Mon spectre a la pâleur de l’aube
Il vit sur le fil qui sépare le sommeil de la veille
Sur ce fil je suis flou, j’oscille entre les milles lits dans lesquels j’ai flotté
Je n’existe pas encore, je ne suis plus tout à fait mort
Je cherche un mur, une odeur, une chaleur, une voix, un soleil
Pour ne dire où et quand et qui je suis
C’est elle la première à me répondre (c’est toujours elle)
Elle me tire dans le souvenir et me pousse dans l’et si
Entre trop réel et trop possible
Elle sort les dents, elle m’exaspère, je la vénère
Puis les membres se resserrent, une brusque chaleur gonfle
Je regagne mes limites physiques
Tandis l’esprit continue de vaguer et elle glisse dans les creux et s’y niche
Il faut me lever, basculer la tête, avaler un café, bien que cela ne suffise jamais
Je devrais sauter du lit dès la première paupière soulevée
En un instant galoper loin de la brume et du mou
Mais ce serait renoncer à l’arôme des rêves qui s’attardent parfois

Parce que je te vois marcher sur la passerelle, dans un sens puis dans l’autre

Parce que tu as le visage de chaque passante mal frippée

Parce que tu te gares parfaitement sur cette place de parking

Parce que tu fais tes courses dans ce magasin qui fait le coin

Parce que tu habites dans ces quelques rues qui furent terriers

Parce que tu bois dans ce bar, et ce bar et ce bar encore

Parce que tu danses sur chaque pizza

J’ai soufflé les lumières de la ville et le paysage urbain s’est éteint. De ma chambre sombre, je vois les arbres qui jaunissent et brunissent jour après jour. Un nichoir vide me dévisage de son œil creux de l’autre côté de la vitre. Sur la colline d’en face, il y a une maison, je n’ai jamais été jusque là. Aucune route en vue, aucun homme non plus, trois câbles électriques seulement traversent le ciel feuillu. Je suis loin de tout. Je suis loin de toi. Je dois être loin.

Parce que tu rôdes dans les théières et le chocolat

Parce que tu flottes dans les bouteilles de cava

Parce que tu m’épies sous les t-shirt de ma garde-robe

Parce que tu dors dans chaque lit, chaque drap, chaque pli

Parce que tu gis dans les paquets de clopes froissés

Parce que tu m’attends derrière les portes ouvertes des toilettes

Parce que tu glisses encore sur la tyrolienne

Mais tu as trop de cachettes. Alors je ferme les volets. Je clôt le monde. Je me resserre autour de moi. Dans la chaleur du corps, il ne peut y avoir que la paix. Les murs sont ma peau, la tuyauterie mes veines, je me nourrirais de ma propre chair et boirait les larmes qu’il me reste. Mais ce n’est jamais assez profond.

Parce que tu danses sur le revers de mes paupières

Parce que tu ris dans le silence de mes oreilles

Parce que tu chantes cette playlist que je n’écoute plus

Parce que tu m’as offert de précieuses insomnies

Parce que tu peuples le sommeil quand je le trouve

Parce tu veux toujours plus de temps

Parce que je ne peux pas me fuir