Le passé ne fleurit plus
Le passé ne fleurit plus

Disparues

les fragrances laiteuses des roses et du lilas
mauve, l’odeur de jonquille du soleil
sur l’herbe sèche des souvenirs
d’enfance qui riait

Avant

j’entendais le passé respirer
Hier
j’ai entendu le passé soupirer
j’ai entendu le soupir passer
de l’espoir qui fuit
retrouver la jeunesse perdue
Ses poumons expirer tout
l’air heureux
du temps qui s’épuise

Mais il n’y a pas de temps
Mais il n’y a pas de temps

Hier est aujourd’hui
Dans ma mémoire

Hier la pluie
coule et pleure sur l’humus des rues
Elle sent le présent sale et gris

Le ciel n’a plus d’étoiles à pleurer
Le ciel n’a plus de lueur
n’a plus d’odeur
plus d’antan
tant
il fume
de cigarettes mentholées au mensonge
et vapote des arômes artificiels de soleil et de jonquilles
Ses poumons enfumées,
ses poumons enflammés

Quand reviendra la nuit au clair d’étoiles ?
quand reviendra la nuit au clair d’étoiles

mes os refleuriront au pied de l’héliotrope
les cheveux blancs de joies à venir
fanées avant même d’être
écloses

les jonquilles renaîtront de
mes pensées mes vers
nourris
des restes de soucis échevelés

Et sur le tombeau de mes regrets,
les filaments d’argent d’un mycélium
embrasseront le monotrope uniflore

Comme une fenêtre sur, presque
ichigo ichie

La fenêtre
Le ciel
Par la fenêtre, le ciel
Par le ciel, une fenêtre
De l’âme, le reflet
Sur la fenêtre, une goutte
Pluie déposée un après-midi gris d’orage
Par le ciel triste et troué
Comme un tissu abandonné sur le trottoir
Humide de pluie
Après l’orage d’automne comme
les gens dans la rue comme
le gris des immeubles
le gris des regards
le gris des peaux tirées
le gris des manteaux des écharpes des sourires usés des gants
élimés du souvenir
sur la beauté des branches des arbres noirs sur le blanc du ciel gris

(au moment présent, où je retourne ma tête)

chevelure dansant dans l’orage avec les cordes qui pleuvent en
s’enroulant
la pluie qui pleure
Et l’âme emportée dans leur
valse à travers
la fenêtre ouverte sur un paysage
intérieur

Dans la solitude, la reconnaissance des livres

Personne ne pense aux livres
Personne ne pense à la solitude des livres
Personne ne pense à délivrer les livres de leur solitude
_
Moi je pense aux livres,
Personnes qui pensent
Comme moi
Dans leur solitude, moi qui ne suis pas
Plus une personne qu’une autre
_
Moi je pense aux livres
Que j’ai lus, relus, élus
J’observe et contemple
La couverture triste et pensive de Mrs Dalloway
Celle sombre et taciturne de La nuit bengali
Celle argentée et mystérieuse de Solaris
Ou celle défraichie
Brulée par la lumière de L’aveuglement
D’occasion daté
1984
_
Moi je pense avec des livres
Exposés, fragments de phrase
Amoncelés en nuancier
Des moments d’être rassemblés
En attente de,
Inconscients des émois et ressentis
De lecture
Nuls, mais une certaine connaissance
De moi à travers
Eux
Personne ne pense sans les livres
_
Moi je pense avec mes livres
Je les sors contre mon oreille
J’écoute leurs pages
Et chacun me conte son histoire
D’une voix ensommeillée
Sous la lumière,
Nostalgiques du soleil
Les tranches alignées
S’ennuient sur les rayons avec

Sur leurs pages préservées
Dans des chambres de cuir
Ou de papier,
Jaunies, les mains des années
Passées, à la surface
Des sentiments révolus
Inscrits sur les pages,
Ces univers solitaires où
Éternelle Antigone
Je cherche
D’autres lois que j’imagine 
_
Moi je pense mes livres : dans
Une solitude partagée
La (re)connaissance
D’un titre sur l’étagère de ma bibliothèque
Imaginaire, musée de l’âme
Sur les tranches de ma mémoire
De moi me délivre
Et le Moi
Délivrent des livres

Geste

Un geste
Un seul
Geste de
Ma main à
Mon front
J’essuie
Ma
Sueur
Des gouttes gouttes gouttes
Roulent roulent roulent
Dévalent dévalent dévalent
Mon front mon front mon front
Mon dos mon dos mon dos
Depuis la racine de mes cheveux humides
C’est l’été il fait chaud
J’essuie mon front de ma main
C’est l’été indien il fait chaud
J’essuie mon front de ma main
C’est l’automne il fait chaud
La chaleur des feuilles bleues J’essuie mon front de ma main
C’est l’hiver il fait chaud
La chaleur d’un plat mijoté de mon pull
J’essuie mon front de ma main
C’est le printemps la chaleur remonte
J’essuie mon front de ma main
C’est l’été de nouveau
Et ce geste toujours J’essuie mon front de ma main
Essayer encore et toujours d’essuyer encore et toujours
La sueur sur mon front
Dégoulinant d’une rosée d’eau salée pesant et dévalant la
pente de mon front, gouttes de pierre cristalline que je remonte
dans un effort croissant sans fin
Au sommet de mes tempes tempête hors du temps
Sur mon front, des traces blanches sur ma chemise
Auréoles de cette eau salée

Qui s’évapore de mon corps, que je sens
Sale, actif immobile endormi, que je sens à l’ombre du soleil la nuit
l’été, ce que je sens ! la pluie la sueur
Je sens je sens je sens
Qu’on me regarde et pourtant
Ce geste si
Naturel, personne ne le voit
Personne ne me voit
Effectuer ce geste
Répétitif
Vague
Après vague
De chaleur,
Thermorégulation
Excessive intempestive
Qui échoue
Sur les rives de ma peau
La falaise de ma conscience
S’effondrant
Un peu plus
dans
l’abîme
du
mal-être
à
mesure
que
la
sueur
inonde
mon
front
Que
le
dos
de
ma
main
essuie
éponge
essore
et dans ce geste, l’éternité
À supporter
La chair qui peine
À vivre
engloutie
par
la
marée
issue
d’un
dérèglement
climatique
De mon corps
Les gens
Ils me regardent
Pas les gens
Je sue je transpire je sens ma sueur
Sur le dos
De ma main
Dans mon dos le creux du genou le creux
Des aisselles
Et les gens ignorent cela
Je ne supporte plus
La moiteur de mon corps
Et les gens ignorent cela
L’air est chaud
L’air est tiède
L’air est froid
L’air est glacé
De ma sueur refroidie ma sueur froide ma sueur sur le dos de ma
main que j’essuie
Car elle est pleine de ma sueur
Et les gens ignorent cela
Je jette les gouttes hors de moi
Je jette ces gouttes qui dégoûtent
Loin de ma chair
Loin
De moi
Dégoutée de mon corps dégouttant
Et les gens ignorent cela
Gouttes à gouttes
Le geste
Pour survivre
Essuyer
De ma main ma sueur, de ma main qui essuie en continu
De mon corps, cette eau salée et usée
Qui s’évacuant évacue
mon âme
ma raison
mon être
Je sens mon corps perdre
Cette eau et ma main
L’essuyer l’évacuer
Ma main essuyant sa paume
Sur ma chemise
Comme un suaire
Qui recueillant ma sueur
Tenterait de préserver
Quelques reliques de ce que j’étais

Autodafé intérieur

J’ai déchiré un livre en deux
Dans la largeur
C’était mon livre préféré
Car il parlait
De science-fiction, d’une planète-organisme, de son étrange
attraction sur l’homme et la conscience
J’ai déchiré un deuxième livre en deux
Dans la longueur
(Ce fut plus long)
C’était mon deuxième livre préféré
Celui qui narrait
L’histoire d’un homme-boîte, d’un homme
poussé vers l’invisible sous l’effroyable action de répulsion du
monde et de la société
J’ai déchiré un troisième livre dans le biais
(C’était difficile – je n’aime pas lire les livres en diagonale)
De quoi il voulait me parler, je ne me souviens plus
C’était mon troisième livre préféré, pourtant
Les mots étaient trop
épars sur les pages déchirées
comme les pensées de cette femme qui aimait tant la vie dans un
autre livre dont j’ai oublié le titre, et organisait des parties dans la
Londres d’entre-deux-guerres ; voyait revenir un amour de
jeunesse éconduit ; doutait de ce qu’elle était devenue ; se
confrontait à la futilité de sa vie
J’ai déchiré mécaniquement
Tous les livres
Qui passaient à portée de ma main
Des livres que je ne lisais plus des livres de poche des livres pour
enfants des magazines des bandes dessinées des livres d’art des
beaux livres des essais des livres scientifiques des livres des livres
des livres
En me disant que ce serait plus facile

De s’en délivrer que de vivre avec.
Je les ai déchirés
Dans tous les sens j’ai essayé
Sans dessus dessous des confettis de papier
Et ce geste
: déchirer une main
sur la tranche l’autre
sur le bord extérieur
Formation en ciseaux
Pour avoir la force
D’effectuer
Ce geste
Destructeur
Vide
Était la pièce remplie de poussières
De pages de miettes de mots la lumière
Passait à travers cette brume épaisse de matières
Et de savoirs suspendus qui tamisait la pièce
Ça sentait
Ça sentait
Le papier la poussière l’encre les années les fleurs séchées la
sueur
Comme des larmes sur le tapis de feuilles
De papier déchirées
Par le vent de mes mains le souffle de mes doutes

J’ai déchiré toute ma bibliothèque
Je pensais avec incertitude
Que ce serait plus facile de ne voir que la moitié du monde
De ne garder que le commencement de chaque page
Laissant le reste libre
À l’invention d’une autre histoire, quelque chose à venir
Je me trompais  à travers ce geste
De déchirement
Je me suis retrouvée
Emmurée dans des paroles contraintes
confuses, condamnées
comme des
fragments de voix
à consoler et composer
avec des mots à redire
et des idées à relire
et retourner
dans tous les non-sens possibles, comme un rituel pour refermer
une déchirure à repriser, un manuscrit à relier
d’une vie à recoller
Par morceaux réassemblés
Dans le désordre
Par un autre geste, à délier, à contresens, mouvement
Du corps délivré