La femme-artiste est invisible
Elle n’a jamais existé
Elle est toujours l’ombre d’Un

Nul n’a perçu
la puissance de son travail
l’intelligence de sa pensée
la force 
des transformations 
qui l’habitent
qu’elle façonne 
de toutes ses mains

Derrière la muse, 
la confidente,
l’impresario, 
elle disparaît, 
aspirée, 
vidée,
phagocitée

Visionnaire, novatrice, 
elle est reléguée 
dans le tiroir 
du néant : plus rien 
qu’inspiratrice 

Elle est anonyme
En contre-point
à moitié folle
de toute sa chair 
                A la merci 

Personne n’a pris
le pouls 
de sa vitalité
Personne n’a célébré 
son art 
intérieur 

Et son feu s’est éteint

Convention versus conviction

Son œuvre 
pillée, 
détruite, 
annihilée 

                  & puis

La femme-artiste s’est relevée 

Poussée 
De terre
Dessus, dessous
Là et au-delà

Il est temps

J’ai récolté les cendres 
des œuvres effacées, 
recouvertes, 
détournées

Je les ai jetées 
sur les prémices 
du monde attendu

J’ai dû gratter,
creuser,
trouver 
      des bribes, des murmures, des soupirs

Comme les restes 
de fresques 
sous la couche de cire
à Pompéi

Patience d’archéologue 
petits fragments 
à épousseter 

J’ai fêté chaque nouveau nom 

Des noms
extirpés du poiseux oubli

Aujourd »hui 
elles arrivent 
jusqu’à nous

Histoires de couple 
vampirisantes

Parcours féminins 
levés au grand jour

Sonia, Berthe, Dora, Jo Hopper 
et tant d’autres

Ces peintresses de l’ombre
Le pinceau en travers de la gorge
L’appareil photo muet

J’imagine 
un impressionnisme : mixte
un surréalisme : mixte
un cubisme : mixte
Formes, couleurs, sujets, visions 
à jamais inconnus
Cela ne fut, n’existera pas

Je sens en moi
le goût rance 
devant les œuvres exposées 

J’attends maintenant 
       j’exige
un voile de sensible
    sur toutes choses

Du Ying et du Yang
injectés de force
pour tous les rapaces 

Tous les rapaces
étouffés 
par leur testostérone 
gargarisés
par leur aura 
et leur pouvoir de conquérants 

Je reprends mon souffle

Heureusement
leurs voix nous parviennent enfin
timidement

Elles traversent 
le mur de la domination

Tendons 
l’oreille, la main, le cœur
Enterrons 
le pouvoir du toxique
Elisons 
le délicat 

Comme moteur commun
L’attraction-impulsion
La réciprocité 

Homme & Femme

Dans un même creuset
Fusion des forces de l’hu-main

Du tendre flamboyant

Une vie en lipogramme

   Tout ce qui manque 
      creuse en nous 
         des lits de sédiments

Ne pas s’enivrer de futile
Ne pas étouffer le jour sous nos portes 
Ne pas s’attarder sur nos ombres

   Tout ce qui manque 
      creuse en nous 
         des lits de sédiments

Lavons ces limons 
pour continuer à avancer
Lavons ces limons 
pour nous émouvoir 

Les yeux grand ouverts
Nous attendrir du petit jour

Pourtant pas de chaleurs mêlées pour déplier le sombre
Pas de corps à corps pour prolonger son ciel
Pas de rires pour fissurer les peines
Pas de peau à peau pour diluer ses peurs
Pas de doux sur les mâchoires serrées 

Une seule et unique odeur pour traverser la nuit

Une seule et unique empreinte de corps allongé 

Il n’y a pas d’amour pour déjouer la mort

                   Malgré tout 
Surtout
                              Ne pas en rester là 

Ne pas parler, ne pas se taire
Ne pas flancher
Son eau et son feu en héritage 

Il n’y a pas d’aigreur pour les cœurs isolés
Pas d’euphorie non plus
Mais de la paix
Et les autres tout autour 
Et la vie qui résonne
Qui s’infiltre

Ne percer les vides que pour les écrire 
Malaxer ses creux
Et pétrir ses manques
Y puiser son encre

Ecrire toutes les absences
Les faire exister de mots
Comme un alphabet de palpable 

Toutes nos absences 
Les rendre concrètes, réelles 

Exister par les manques

   Tout ce qui nous manque 
        creuse en nous 
              des lits d’écriture

1877

Dans les plaines du Kansas
Naissance de Maud Wagner

Son prénom 
      Origine germanique 
Signification
      « force » et « bouclier » 

Première femme tatoueuse

#

Elle tatoue
Dans un monde d’hommes

Tatouer
Manier l’aiguille 
A la méthode traditionnelle

Hand poked

Elle tatoue
Et elle est tatouée 
Des pieds à la tête 
De motifs typiques de son temps 
Des clins d’œil à son univers 

                       Monde circassien 

#

En garantie éternelle d’indépendance 
Sur son bras gauche 
Son seul prénom 

Elle tatoue 
Indéniable dextérité 

Elle tatoue
Avec acharnement 

Elle tatoue

#

En imprimant sa marque 
Sur des milliers de personnes 
Elle fait de ces corps gravés 
Des manifestes ambulants

Oui
Elle tatoue
pour 

Elle tatoue 
pour 
             l’Emancipation des femmes 

Elle tatoue 
pour 
             Celle des originales 

Elle tatoue
pour 
            Celle des marginales

#

Contorsionn-iste
Trapéz-iste 

          Human-iste

Tatoueuse circasienne

Femme rebelle

#

Ce qu’on danse…tout

C’est sa fontaine
qui cicatrise nos plaies 

C’est son cratère 
qui avale nos peines 

C’est sa salure 
qui pétrifie nos doutes 

C’est son absinthe
qui assouplit nos ombres 

C’est sa nuit 
qui projette un lait noir 
âpre et épais 
sur ce qui aveugle

Sa couche pierreuse
camoufle les rivières de sang
rassemble nos sursauts
contient nos fébriles 

Nos sommeils cisèlent
les tissus du monde

Sous nos béances 
la terre tremble 
la mer déborde 
l’air sature

La lune s’éclipse 
au point du jour…

Un point du monde 
où se condensent
            nos marées

Un point du jour

où se condensent

            nos conquêtes 

Ce qu’on danse…tout

Tout
ce qu’on danse
au réveil 

Ivre de sa nuit

« La force de la lune pénètre partout » [Pline l’ancien]

Terre-plein dans l’inconstance

Nageur malgré les courants, sans doute ni angoisse, tu avançais en contrôle, en confiance. Tu as été sans heurt. Tu suivais l’itinéraire, organisé, maîtrisé. Tu courais derrière les pas, le temps, pour ne pas perdre, ne pas le perdre. Tu étais bien campé sur tous tes repères.

Et puis tu as chuté, plusieurs fois. 

Maintenant tu ruisselles, tu batailles. 
Des cassures, tu en tires des mots, des chants, des pas à pas pour mieux se dresser.
Tu étais insouciant. Tu es devenu faillible. Tu n’as pas le choix. Tu te fies au relief, tu affutes le minuscule, le sans bruit, le à mains nues. 
Tu étais boussole. Maintenant tu es en pleine garrigue.

Je te regarde pour adoucir tes angles. 
Je t’éclaire la route. 
Je remonte tes pentes. 
Je cherche patiemment le fondant dans ce corps qui palpite. 
Ce corps qui est le mien.
Ce corps que j’habite.
Ce corps qui porte en même temps mon passé, mon présent et mon futur.
Ce corps qui reste quand tout s’éboule.
Mon corps à vie.

Divergence et focus

Elle enduit ses mains, rassemble ses cheveux. Pour la chaleur et les idées éparses. Il y a une heure, elle s’était allongée de tout son long sur le carrelage froid. Une immobilité juste apparente. Car chaque cellule se dépose par gravité avec les secondes qui passent. Les muscles relâchent doucement. Le sol en ami. La  victoire toujours renouvelée d’y déposer son poids gramme par gramme. 

Elle pense à ce film 21 grammes qu’elle n’a pas vu mais dont elle se souvient. Toujours étrange cette mémoire qui s’allume à un mot, une situation, une odeur. Ces flash qui déboulent à l’improviste et dont il faut bien faire quelque chose. Les accueillir et les laisser partir. Suivre leur lumière un bout d’instant. Se dire qu’ils n’arrivent pas par hasard, les prendre comme un appel. Un sens possible. 

Elle roule sa tête comme pour en vider le sable, masse son crâne serré. Elle attrape ses genoux entre ses bras, écoute la plainte de sa hanche, se balance pour étirer le bas du dos toujours raide. Elle lance ses pieds vers le ciel, tourne ses chevilles. Elle pense aux nourrissons qui ne savent pas encore que leurs pieds sont une partie de leur propre corps. Leur étonnement jubilatoire. Elle a relu le matin une phrase de Boris Charmatz. Les danseurs sont le fruit des expériences qu’ils ont traversées. Elle se dit que c’est le cas de tous les artistes, les artisans, les travailleurs, les enfants, les humains. Façonnés par leurs vécus et heureusement aussi par leurs imaginaires. Sinon un insupportable déterminisme, déjà trop présent, même d’esprit et de corps. 

Elle commence sa danse au sol, déverrouille les articulations. Mettre de l’air. Une succession de contractions et de relâchements. Finalement comme la vie.  Donner son poids sans s’alourdir. 
Garder la direction, ajuster son axe. Chercher son centre pour pouvoir se laisser tanguer. 

Envoyer du souffle dans les espaces qui coincent, les zones étriquées où le corps suffoque. 

Elle a toujours puisé son énergie dans les sensations qui l’assaillent. Autant en faire une force. Elle sait injecter dans le tendu et le lourd de la poésie dansée. Un attendrissement de mots et de gestes. 

Les contours de la pièce deviennent plus nets, le monde autour plus présent. Elle est prête pour sa journée.  
Rejoindre la danse du monde de plain-pied.
La danse du monde.
La danse terrible d’un monde tenaillé. 
Mais la vie toujours. 
Le mouvement. 
Sortir.
Sortir les espoirs chevillés au corps

Culbute de mots sous les crânes

UN être

Voix et grain en carte de visite

Ma voix qui visite tous tes grains,

Le grain de ta voix qui me rend visite 

DEUX êtres 

Nous visitons nos voix

Cachés sous nos grains

DES êtres 

Nos fantômes gravent les existences

Mes existences, j y grave des fantômes 

Nous gravons notre existence sous le regard de nos fantômes

Fantômes gravés 

Tranquille existence

La voix des fantômes visitent nos existences

Léger grain