Je suis spectrale dans la ville. Je crois que je ne suis pas une identité remarquable. Les cieux du Truman show ne sont pas réels. Le bruit des cours d’école est celui que je préfère. Je ne sais pas si ces enfants font partie du jeu.
Il existe des rues où je ne rencontre personne et il y a les autres.
Il y a les rues peuplées d’individus qui ne détournent pas le regard. Il y a ces rues où des individus semblent me voir. Ces rues où sont interdits les fantômes. Ces rues me font du bien ou du moins ces regards de ces individus dans ces rues me font exister et me font du bien ou du moins pas trop de mal. La plupart du temps je peine à exister parce que toutes ces voix dans ma tête, toutes ces voix, là, dans ma tête, m’empêchent d’être dans mon corps et quand la matière de la matière de la matière reste inchangée et spectrale elle aussi, vos yeux sont un remède à mon exode. Exister, se tenir en dehors de soi en survivant précaire devient doux et même si je doute des nuages des écorces scellées aux mornes vagues, vos iris de cristal me donnent parfois la force de participer au carnaval de façon courtoise ; pour cela je vous dis merci.
Catégorie / Marie Demestre
On ne peut pas accueillir toute la misère du monde
Je voudrais simplement m’assoir à côté de vous et me dire en silence. Déployer l’aura de ma
diaspora interne en partage de connexion. Mais que l’on scanne mes données de machine
humaine avec sa propre identité numérique circonscrite, je ne le souhaite pas ; je voudrais
inclure mon mystère en Bluetooth. Je voudrais qu’on n’aient pas à me demander d’où je viens
ou ce que je suis ou ce que je fais, si je rétorque je suis _ ou je suis _, je m’oublie ou
je me tronque. Le mot vient accentuer nos complétudes inénarrables. C’est ainsi que je me
rassure tard dans la nuit, à l’heure de pointe rageuse de ce que je ne parviens pas à dire de
moi.
Quand il y en a un ça va
Plus tard, j’apprendrai à me définir par le legs sauce Bourdieu, je gagnerai du temps pour me
réciter. Une phrase et le décor sera planté, interchangé. « Je viens d’une famille devenue
fugitive de son territoire pour cause de dictature mais moi je suis née ici ». Un récit narré, un
récit estampillé « enfant d’immigrés ». Si je réponds à vos questions qui n’en sont pas,
quelques mots-clés et vous comprendrez ma classe sociale antégénérationnelle, vous vous
figurerez peut-être même jusqu’à la disposition de ma salle à manger d’enfance, avec ses
meubles fats et ses vitrines à napperons d’un goût discutable. Vous m’interrogerez sur mon
métier actuel, vous me qualifierez aussitôt de transfuge de classe. Il sera trop tard pour un
court-circuit de mes clichés.
De ma vérité le partage aura échoué.
Vous vous exilerez secrètement de moi
Vous vous exilerez secrètement de moi
J’écris à l’heure de pointe des pensées rageuses contre ce que je ne suis pas parvenue à dire.
Toutes ces voix dans ma tête, toutes ces voix, là. Dans ma tête. Et qui ne sont pas les miennes.
Et toi, tu viens d’où ?
Je ne réponds désormais plus à cette requête de mes interlocuteurs, si la situation m’y
autorise.
Certains matins, elle époussetait les statues des saints par ordre organique d’importance de
ferveur et lui la regardait faire en sourcillant mais sans broncher.
Certains matins, elle s’attelait à la remise en rangs parallèles des chaises de prières pendant
qu’il réajustait les pupitres avec des yeux qui traînent.
Certains matins, le nettoyage du retable concentrait toute son ardeur et lui feignait de préparer
le livre de chants pour l’observer en toute impunité.
Certains matins elle finissait ses heures de ménage en allumant un cierge qu’il venait éteindre
sitôt la porte de l’église refermée sur elle.
Certains matins, elle ne travaillait pas et lui froissait sa soutane de colère de n’avoir personne
à maudire.
Ninja
La vérité c’est que j’ai tout le temps peur alors que j’aimerais être un ninja.
Est-ce qu’il y a un âge butoir pour buter sa peur et commencer les arts martiaux ?
Ceci étant, je ne me vois pas enfermée à l’année dans un dojo.
Bon, je suis bien enfermée dans la ligne 13 là,
comme quoi.
Est-ce que je pourrais pas me renseigner sur d’éventuels formulaires à remplir ?
Si ce ne sont que des cases à cocher, j’aimerais y jeter un œil,
ça vaudrait le coup de prendre des informations.
Qu’est-ce que je pourrais bien écrire en barre de recherche ?
Comment devenir « ninja » ?
Si je réussis l’étape du formulaire, quel type de questions d’entretien ils me
poseraient ensuite ?
D’ailleurs, le féminin de ninja c’est quoi ?
J’aimerais bien le savoir, tiens.
Non, pas ça quand même. Ninjette ?
J’en sais foutre rien.
La discipline c’est pas ce que je préfère,
j’aimerais pas que tout soit basé là-dessus.
S’il faut constamment porter un masque en sus,
j’ai une grosse tendance à hyper-ventiler.
Le sabre, n’en parlons pas, combien d’années pour le soulever ?
Après tout, je peux juste m’inscrire au judo du club de ma ville.
Rien ne m’oblige à maîtriser le kung-fu sous huitaine, c’est vrai.
Est-ce qu’ils accepteraient les débutantes de quarante ans ?
Ceci étant, le judo, je trouve que « ça fait » moins ninja
et j’aimerais bien ne pas être trop ridicule.
L’échec cuisant du néant :
Diffuser la rumeur qu’il s’oppose au grand Tout
De sa propre existence, de son sens propre, vidé
Anéantir c’est détruire ce qui est.
Et tout-ce-qui-est-n’est-pas-nécessairement-grand.
Si j’avance aussi frêlement qu’on érode le rien
Si je m’auto-néantise dans un vide sublime façon syndrome de Stendhal
[Ce que je fais 12 fois l’an lors de crises de trop-pleins en écoutant du rap français grand cru
1996 jusqu’à épuisement de ma rage]
Si je clame innocence quand j’ai mauvaise presse auprès de l’une de mes parts enténébrées
Evidez-moi évidemment seule je n’y parviens pas
Rien de plus rebattues que les cartes d’une Gitane
Qui me susurrent : « mais ma chérie qu’est-ce que tu crois ? »
Et moi de répondre : « ô rien, rien. Mais à cela ardemment je crois. »