Je serais de taille

Je serais de taille
à resserrer la corde sensible
qui pend à mon col :
elle prendrait ses jambes
à son cou

je serais de taille
à user de morsures
sur mes doigts jusqu’au sang :
ils me passeraient la bague
une nuit de lune – de miel

je serais de taille
à cogner dur ma tête
contre les murs :
elle me tournerait
le dos

je serais de taille
à m’écraser les pieds
sous des roues de fortune :
ils se glisseraient dans
le même sabot

Amertume

Je me dis
il en faut du courage
pour embrasser l’écume
dans ce monde en nage
et après ?

je me dis
l’amer est un décor
il suffit de souffler
à nous le trésor
et après ?

je me dis
il serait bon – plonger
au fin fond du silence
pour les mots – ranimer
et après ?

je me dis
l’horizon est promesse
malgré le creux – la vague
nous flottons sans bassesse
et après ?

je me dis
sel de vie – précieux
lèche aussi les lisières
de moments gracieux
et après ?

la meilleure façon de marcher
est de parler cent détours
à pieds joints sur les rêves
quitte à les briser
ou un pied après l’autre mais
toujours avec soi
fais de chaque déplacement
un jeu – à dix, cours
un silence à combler
de sable mouvant
une parole à porter

– jette un pont
laisse l’accent chanter
en micro-trottoir
la pensée filer
en fleur de bitume
l’histoire piétiner
ton brillant à lèvres
la meilleure façon de marcher
est de trébucher
sur les mots, les dos
d’âne – plane
ne crains pas les faux-pas, les nids-de-poule
les voix qui rayent le parquet
laisse circuler, se court-circuiter
les hauts débats, les bas propos
tant pis pour les correspondances
coupe les virages
la ligne droite n’existe pas
prends la langue comme elle vient

fais des vagues

Pourquoi cette porte battante qui sans cesse se ferme, la lumière en éclair et le souffle
court, la vitre vide où rien ne germe?
Pourquoi l’avenir surgit une fois qu’il est trop tard?

Pourquoi ce pas en avant et les autres en arrière, ce dedans-dehors dans un même élan,
ce corps-à-corps à la lisière?
Pourquoi la clé n’est pas le dénouement?

Pourquoi est-ce si dur de traverser le seuil de ce miroir sans tain? 
Pourquoi cet écran blanc tremble comme une feuille?
Pourquoi tant de mots pour tant de courants d’air?

Pourquoi m’adresser à vous
si ce n’est pour faire sauter mes verrous?

Histoire d’eau

L’homme s’est assis sur un vieux banc malgré les cordes que la pluie lançait et laçait sur le bois de l’un, le cœur de l’autre. Mouillés, glacés.  Plus rien de sec ici. Les gouttes serpentaient, se coursaient, fusionnaient. Il croyait ne plus avoir de larmes pourtant… N’avait ni joie ni peine, ni haut, ni bas. Néant.
N’était ni beau ni laid ni lourd ni frêle. Vide. Aucun poids ne pesait sur ces planches. Cet homme se fondait dans le paysage. Transparent. Bientôt on lui marchera dessus. Splash. Et ce ne sera la faute de personne. Personne. On ne l’aura pas vu, pas entendu car voilà bien longtemps qu’il ne parle plus. À force de crier, sa voix s’est rompue et tous ses gestes, à l’eau sont tombés, nus.
Elle s’est laissée choir au milieu du banc en riant. Bruyante. Un jambon-beurre en bouche sous un parapluie rose flashy dégoulinant de mauvais goût. Elle adorait la pluie, ses orages, ses rivières et sa boue. Arc-en -ciel. Quelque chose de l’enfance ; les bottes qui claquent dans les flaques, les escargots qu’on suit à la trace. Un soupçon de paradis ; le frais ruissellement des gouttes sur la peau chaude. Ah cette eau vive qui comblait tous les trous!  Libre. Oh cette flotte qui chavirait les sens! Débordante. Le Pétrichor : l’odeur après l’averse. L’homme : son odeur après l’averse. La plongée dans
le désir, le plaisir en geyser. Se noyer tout entière dans son cou…

  • “Ça vous dirait monsieur, un petit coin de parapluie?”

La Baigneuse de Renoir

Elle avait en creux
des iris d’un bleu
noir
comme deux flaques de poix
des terrains vagues 
où l’esprit divague
en miroir.
Elle avait de tout temps
des cils de paon
d’un vert audacieux
éventail merveilleux 
en roue libre comme son cœur
battant vite à toute heure
soufflant cendres et poussières
sous ses paupières.
Elle avait un nez
joliment retroussé
d’éphélides parsemé
et des pommettes rondes
volontiers rubicondes
à fendre les armures
de toutes les figures.
Elle avait à la bouche
les mots sucrés qui touchent
inondant de lumière
le corail de ses lèvres.
Elle avait au vent
des cheveux safran 
qui enflammaient son corps
nu, vaporeux et blanc.
Son visage
comme une plage
se redessinait 
à chaque marée.
Ô Baigneuse de Renoir
ton paysage est 
tout entier gravé
dans ma mémoire !

La vie à la fenêtre

La rue à cette heure matinale commençait à frémir. Le givre, sur les trottoirs déposé, scintillait à la lueur dorée des lampadaires. Ces derniers jours, le vent d’hiver avait pris ses aises, soufflant comme on pouffe, par éclats. Le silence peu à peu se brisait dans l’air vif.


Montaient alors les claquements des talons sur le bitume, le bruit de métal des rideaux qu’on soulève, les premières voix encore enrouées de la nuit et le crissement des pneus sur la route gelée. Les fumées argentées s’échappaient des cheminées comme aspirées par le ciel blafard, un ciel annonciateur de neige. Le bleu des montagnes par-dessus les toits s’altéraient doucement à mesure que s’égrenaient les minutes. On voyait désormais les enfants, en grappes, arriver de chaque côté de la voie, emmitouflés des pieds à la tête, le cartable sur le dos, les mains dans les poches et le rire en bandoulière. Mon regard
s’accrochait à l’élan de leur jeunesse. Avec joie, chaque matin j’attendais le passage de ces petits écoliers. Les ans avaient coulé sur moi sans que je m’en aperçoive. J’étais la Vieille, désormais. 

La vieille est assise derrière la fenêtre des heures durant. Spectatrice du monde, qui sans elle poursuit sa course folle. Le corps perclus de douleurs, l’esprit dégradé, la vieille ne bouge presque plus de son petit appartement ; ses jambes ne la portent guère dans les escaliers si raides des vieux bâtiments de ville. Sauf lors des visites, trop rares de son fils, de sa fille ou d’amis qui lui restent. Car il faut, à la vieille, des yeux, des bras et des oreilles pour aller au dehors. Même au dedans, maintenant, c’est difficile. Se déplacer du lit à la fenêtre, de la fenêtre à la table, de la table à la salle de bains. Le moindre geste devient compliqué pour la vieille qui vieillit. L’horloge, usée elle aussi, continue malgré tout à battre la mesure de ses journées. De bonne compagnie, elle est son repère, la gardienne de son passé et son joyeux carillon, le messager de son avenir, même incertain. La vieille ne veut avoir besoin de personne mais si quelqu’un, là, s’approche, elle a toujours quelque chose à lui dire. Car elle a vécu tant de choses, la vieille, de l’autre côté de la fenêtre.

“Le mot, un être vivant” V. Hugo

Le toit abrite, la porte se ferme, l’escalier monte
le courant passe, la lampe éclaire, les yeux regardent
Dans la pièce, une bibliothèque
dans la bibliothèque, des livres
dans les livres, des pages
dans les pages, des phrases
dans les phrases, des pensées
En pied, allongée
sans les mains, accoudée
de guingois ou bien droite
en silence, à haute voix
Des minutes ou des heures
seule ou à plusieurs
Attentive, amusée
attristée, enragée
cornant, soulignant
butinant, annotant

____ – je lis –

Là, le bureau ____________________________ Ici, la chaise
___ mon radeau ________________________ mon trapèze
______ mon terreau ___________________ ma falaise
________ mon brûlot ________________ ma parenthèse
__________ mon super-héros _______ ma fuite à l’anglaise
Mes pensées voyagent jusqu’au bout de mes doigts
d’où s’écoulent l’encre bleue des mots qui m’habitent

____ – j’écris –

Les mots sont des clés
___ Les mots sont des valises
______ Les mots sont des fenêtres
________ Les mots sont des tiroirs
__________ Les mots sont des hurloirs
____________ Les mots sont des maisons qui penchent et qui respirent


____ ils vivent –

Ressentir

Écouter, écrire, lire, s’exprimer
Comprendre une langue
S’approprier un lexique
Cela se ressent


Comparer, construire
Adopter la consigne
Confronter par ailleurs
Cela se ressent


Structurer, argumenter
Communiquer, interpréter
Représenter, calculer
Cela se ressent


Attention, concentration, motivation
Coopération, implication, progression
Actions
Cela se ressent
Schémas, dessins, croquis


Bavardages, absences et retards
Cela se ressent
Difficultés, fragilités


Localement ou à distance, s’accrocher
Cela se ressent
Échanger, partager, débattre


Dire l’amour, des poèmes
Cela se ressent
Attitude, comportement, effort


Propositions, dialogues constants
Cela se ressent
Orientation, évolution

Quelques transformations
Cela se ressent
Énergie, matière, climat

Un travail régulier
Cela se ressent
Investissement, encouragement

Compliments
Cela se ressent
Imaginer la vie

L’art de réussir
Cela se ressent
Basculer le rapport de force

C’est bien
Renouer avec le corps
L’humain

Cela se ressent
Il faudra
Poursuivre

Ainsi
Être
Sensible

Comment voir clair quand il fait noir ?

Ça nous sied parfois, de ne rien voir. Ça nous “arrange” de fermer les yeux, de fuir en nous-même, de se tenir à l’écart du monde et laisser le temps à sa course folle, pendant que nous nous excluons, les pouces sur les yeux. 
Stop. Pause.
Par préservation, l’espace d’un instant, on se sauve du réel, devenu insupportable, assourdissant, envahissant. Mais le plus souvent, on veut voir. Être là. Les pieds dedans, en plein. Immobile, en mouvement, captivé, par-dessus l’épaule, émerveillé, scandalisé, peiné…  on veut voir. Voir pour dire : on y est. On existe. On fait partie du Game.
Voir à tout prix. De toutes les manières. Même la nuit.

D’abord, nos yeux sont incroyables, Ils caressent la nuit, la déduisent, la poursuivent, la percent … Il faut laisser les pupilles s’acclimater, leur diamètre s’élargir afin qu’ils absorbent l’infime lumière. Car pas d’obscurité sans lumière. Elle se glisse, s’immisce dans les interstices. Il y a toujours un espace vide, une ouverture, même minuscule. Une trouée à combler. Une ombre à dessiner. Ainsi, nous voyons. 
Gris.
Oui,  “la nuit tous les chats sont gris.”

Puis, n’oublions pas notre grand pouvoir : la richesse de nos sens ; l’ouïe, l’odorat, le goût, le toucher et la vue.
Cinq ! Comme les doigts de la main.
Quand l’un manque, les autres prennent le relais comme si de rien n’était. Notre vue est altérée par un manque de clarté : nous nous concentrons davantage sur les bruissements, les parfums, les choses que l’on frôle.

Après, il faut compter sur la connaissance, l’expérience, l’habitude, l’usage. rangés dans un tiroir de notre mémoire. La grande armoire dans laquelle on tire une représentation : le contour, le trait, la forme, la couleur, la matière etc… ainsi nous “voyons”, mentalement.

Et l’Imagination ! Cette fabuleuse faculté ! Du latin imaginatio image, vision. Un puits sans fond, une eau vive et débordante. 
Sans limite. 
Intarissable.
Évidemment, elle est empreinte de fausseté mais ne serait-ce pas une autre manière de regarder ? Voir ce qu’on aimerait et non ce qui est.
Histoire de mettre de la lumière quand on voit tout en noir.

Sinon, il y a la lampe, dans la poche révolver, à braquer sans réfléchir, crûment.
Mais c’est d’un vulgaire !