P.

L’œil cligne, ne décline pas. Elle a une course en torsion, genoux torves, pieds suivent le mouvement. Son corps débile s’élance tout sourire. Elle ne rattrape jamais la balle.
Elle éclate et c’est de la joie pure.

Il a posé sa main sur son menton pour le saisir. Ils se sourient. Les yeux dans les yeux. Sans lunettes. Elle ne voit plus jamais ce baiser de six ans placardé au dessus de son lit.
Ici comme ailleurs, le temps si long à passer. Rien ne déplace plus jamais les montagnes depuis la mort de la mère.
Elle multiplie les gris-gris pour conjurer le sort. C’est sa façon de tordre le cou. Mais le temps a un cou de cygne. Un cou infiniment long.
Elle plante sa fourchette comme si ça vie en dépendait. C’est comme trancher le cou du cygne.
Elle gobe tout à la même vitesse. Elle avale. Tout rond. Il lui dit qu’elle se goinfre. Parfois, ça la fait rire.
Elle ne craint pas de s’étouffer. Peut-être que parfois elle aimerait s’étouffer ?
Elle a perdu ses dents après avoir perdu sa langue. Parfois, l’une hache ce mot prononcé. Il reste en
suspens. Jamais la nourriture. Elle n’a pas perdu sa bouche.
Tu sais bien toi aussi que ça remplit le vide.
Elle dit « ma sœur », elle est hilare et cela veut dire heureuse.
Trois années de distanciation, de sœurs vieillissantes à sept cent kilomètres l’une de l’autre, elle semble plus petite.
Elle a toujours les mêmes beaux cheveux noirs et brillants. Ils les lui ont mal coupés.
Ce qui cisaille ne fait jamais défaut.
Quand surgissent ces moments de refus, de détresse sourde, où elle repousse la main, qui sait ce qui doit
être lu dans le regard. Ces moments où elle refuse d’être touchée, où elle s’engouffre seule aspirée.
Dit laisse moi ou ne dit rien. Te regarde comme si tu n’existais pas. Comme si rien n’existait. Comme si dans l’instant, il serait préférable que tout s’arrête.
Ce regard là me terrasse. Il émerge et fige comme ne digère plus rien.
Je me demande si parfois je l’ai aussi qui me pousse au visage, ce même regard.

Je ne sais pas ce qui me plaît autant dans les ombres.
Peut-être le fait qu’elles marchent avec moi.
Je n’ai jamais su si elles me suivaient ou me précédaient. Parfois je leur marche dessus, comme ce chien qui n’avance pas assez vite ou qui zig-zague juste devant (et l’ombre marche sur l’ombre du chien).
Peut-être parce que les ombres bougent tout le temps. Sans le souffle du vent, sans les jeux conjugués du ciel et du soleil, les ombres ne bougeraient pas autant. Elles déjoueraient la lumière.
Les ombres ne sont jamais totalement immobiles mais elles hésitent, elles volettent, elles vont et viennent autour de moi, elles ont l’air d’arrêter un instant puis elles repartent. Jamais elles se se superposent parfaitement, jamais elles ne font corps. On a toujours l’impression qu’elles nous fuient sans nous quitter.
Elles ne savent pas ce qu’elles veulent.
Elles ont l’air de mener une garde rapprochée, parfois très rapprochée. Plus proche, il faudrait se couper un pied, ou une main. Si on se réduisait ainsi, notre ombre se réduirait d’autant.
Des contes existent où les ombres disparaissent et c’est une catastrophe sans qu’on sache vraiment pourquoi. Une perte d’ombre peut-elle être mortelle ?
Peut-être que l’ombre me rassure. Tant qu’elle est solidement, indéfectiblement attachée à mon corps, je ne suis pas encore morte.
Les morts ont-ils une ombre ? Ou ne sont-ils eux-mêmes que des ombres. C’est ce qu’on dit.
Ou dire que je suis l’ombre de moi-même, si je suis à peine vivante.

Tu sais pourquoi je les aime bien mes fesses ?
Parce qu’elles sont confortables
bien rembourrées d’un coussin naturel
fesses ostensibles réputées incassables
leur galbe arrondi comme moulé
sur mesure l’amabilité en prime
(mes fesses savent sourire)
le muscle tonique dessous
et ce grain de douceur
garanti peau et main d’œuvre
100% chair fraîche et afflux de sang
de tissu adipeux de fibres battants
froid les difficultés de la marche
sauf effets du vent glacé
sauf rafales délétères du mistral
qui bat la mesure sur mon postérieur
sauf contractures longue durée
sauf traitements inavouables
son dévouement sans faille à la cause
du plaisir
Et toi, tu les aimes mes fesses ?

Vivifiante

Jamais vu fille plus gaie, plus enthousiaste, plus vivante. Jamais. Toujours le sourire. Toujours aimante, aidante. Pleine d’allant. Aucun recul devant la vie. Jamais elle n’aurait fugué. Je leur ai dit et répété. Vous comprenez, nous étions très « famille », je leur ai dit.
Vous savez, je l’ai tenue sur mon ventre, elle gigotait déjà. C’était ma première-née. Elle était la vie même.
J’ai vu mille fois le fond de ses yeux. J’ai vu sa silhouette d’arbre frêle, ses branches vivaces, ses feuilles
remontées vers la lumière.
Je l’ai vue grandir et s’épanouir. Je l’ai vue rire, aimer, boire, manger, danser, sauter. Je l’ai vue trébucher, tomber et se relever. Je l’ai vue saigner et je l’ai soignée. Je l’ai consolée comme toute mère fait.
J’ai aimé ce que j’ai vu d’elle, j’ai été fière. Elle n’a eu besoin de personne pour délimiter ses espaces, pour asseoir sa personnalité. Elle était plus grande que la moyenne. Je ne parle pas de la taille mais de l’être, de l’aura.
Je l’ai vue marcher dans la vie sans frayeur, j’ai vu son insouciance et ses plaisirs. J’ai vu qu’elle serait heureuse. Elle allait devenir une jeune femme formidable, avant d’être fauchée dans ses vingt ans. Elle serait devenue une femme formidable si son chemin n’avait pas croisé celui de ces deux monstres.
Elle aimait tant faire la fête , elle était un modèle pour sa soeur. Le carnaval était une date importante, et chaque année, elles en étaient. Elles n’auraient manqué ça pour rien au monde, vous pensez !
Je l’ai vue ce jour-là, radieuse. Elle portait du bleu, brillant, satiné, assorti à ses yeux. Je l’ai vue si rayonnante, si pleine de vie.

Je l’ai gardée intacte dans sa jeunesse, je l’ai gardée enfouie en moi encore vingt ans avant de mourir moi-même.

Maintenant que je suis morte, je ne vois plus rien.

Sous la pluie

La nuit ?
exterminatrice, jamais à heure fixe
du noir à débordement
ne refoule rien : déferle

Le noir ?
flux à visage unique, avance masqué, grimé tarasque
absorbe tout sur son passage, serait une éponge
rafle toutes les mises à la fin

La pluie ?
brille éparpillée éclatée au pare-brise
emporte la poussière dans ses vibrations sans mauvaises
intentions de ciel lessivé

La lumière ?
s’invite là impatiente sautille brève
ne se laissera pas décimer
par tant d’ombres

La route ?
s’avale dure et dense goudron gravide
garde ses monstres pour plus tard

Je ne te vois pas mais je te sais, je te sens. Tu es là, quelque part dans l’espace infini de ma wifi. Je mange mon fantôme quotidien. J’avale mes propres couleuvres.

J’allonge une main vers toi, la longueur d’une page (presque) et ta main absente me disperse, me court-
circuite. Je disjoncte, je ne suis plus à la terre.

Je te parle dans ma tête et ton regard absent me frotte. Ton acide me troue. Je me liquéfie.
Bleue ta voix à distance. Feu ton souffle me rougit à blanc. Je brûle encore, le sais-tu ?
Entends-tu quelque part l’histoire qui raconte le désir ? Saurai-je effacer la distance ? Aurai-je le courage
d’articuler ton nom à pleine bouche ?

Chifoumi

Pierre ?
lourde ne roule pas
n’amasse aucune mousse sous la chaussure
terrasse la terre puis la berce (ou l’inverse)
pèsera toujours sur les feuilles

Feuille ?
Nous ferait croire qu’elle sait voler
jonche jonche jonche après avoir chuté
se déchire d’un coup de ciseaux

Ciseaux ?
Lames élimées enjambent cette cible
sur les pointillés une dérive
une voie rapide à cisailler

éclaboussée

je me dirige à la baguette
je ne me passe rien
posture droite rigide du corps
et de l’âme verticalité
impeccable
je parque tout un troupeau
au garde-à-vous
dans mon ventre
toute vie contenue
rien ne dépasse
le vent souffle à travers sans rien déranger

il ne manquerait plus que ça
une tempête un tsunami
qui gronderait tout au fond
qui organiserait sa propre fronde
se lève descend en toi – même –
brise les ponants supprime le nord
ce grand désordre ourdi
cet affolement dans les flux
dans le flot qui jaillit
tout t’échappe tu ne gagnes plus rien
à empêcher

je me laisse ravager submergée par
quelque chose que je ne connais pas
la vague peut-être
de la vie
déferle devenue typhon
là où j’étouffais
mes poumons explosent
d’un rire inconnu
dans le gras du corps
un ras-de-marée
abrase l’horizon
et lance une lumière
douce elle coule
à mes pieds
je suis inondée
je patauge dans la joie
éclaboussée

je digère l’espace

je dis
je digère l’espace
je me distends
je me dispense de mes autres vies
je dissimule la plus grande part
je ne pense guère que pour moi-même
je me gonfle de tous mes organes
je suis auto-suffisant
dans l’ombre je distingue mal
les autres
j’exerce mes yeux
je guette leurs méfaits
ils surgissent à la lumière pure
je les observent distinctement
leurs manies m’exaspèrent
leurs gestes m’effraient
je ne veux surtout pas qu’ils s’approchent
s’ils me touchent je meurs
j’agonise de leurs chuchotements
je veux qu’ils disparaissent
alors ils disparaissent
alors je reviens à mon centre
je reviens à mon calmement respiré
état premier du ventre
je m’apaise
je m’arrondis
je me distends
je digère l’espace

On dirait ma bouche

On dirait que je serais une image, un effet transitionnel d’un esprit plaqué sur du papier. On dirait que je me découperais selon une ligne verticale pour me séparer en deux côtés, ou alors que je me replierais sur moi-même.
On dirait que quelqu’un cracherait son chewing-gum entre les deux moitiés de moi-même. On dirait que ça me collerait de l’amour entre les parties visibles du visage.
Là, à l’endroit exact de la bouche, sur les lèvres se déposent un baiser chaste qui hésite, qui a l’air de ne pas vouloir. C’est une autre bouche, celle qui a mâché le chewing-gum, celle qui se refuse à laisser plus de salive.
Mais là, on dirait que la salive arriverait par flots continus, par cascades, que ma bouche en serait remplie, qu’elle boirait tout et que cela déplierait la photo de mon visage, que ça le remettrait dans le bon sens, avec ma bouche en plein milieu.