C’est la terre. Là où les mains creusent. Là où les yeux creusent aussi, où ils fouillent dans l’obscurité, où ils remuent la masse grasse, où ils enfouissent non triées les terreurs tirées de leurs orbites. Là où ils enterrent leurs indicibles, où s’oublient loin dans l’épaisseur, dans l’épair noir, la croûte malléable, là où se vautre l’inaudible. Tu vois ?

C’est la rivière. Là où les mains se tendent. Là où les yeux guettent l’ombre dans la clarté. Ou l’inverse. Là où il se baignent dans la fraîcheur sèche. Là où ondoie une forme de chasteté, le reflet pur, le miroir. Là où le genou roule, rougi par le gel de l’eau. Là où le corps se pend à la roche, où jonchent les membres un à un plongés. Tu sens ?

C’est le nuit. Là où les mains se penchent à voix basse. Là où les yeux versent leur obole tombée de la pupille même, par là où la lumière pénètre. Une goutte de noir fondu rebondit dans le noir infini de la nuit. L’oeil s’y aventure. Il s’y aveugle. Y progresse par tremblement successifs. Et finit par traverser entièrement. A l’aube, tout se dissipe et renaît dans l’iris. Tu vois ?

Attends !

Attends ! On nous espère comme on manipule
ailleurs ou ici même c’est le règne de la peur
Attends ! On nous marchera dessus si l’on n’y prend garde
Passons les premiers par le trou de la serrure
la chatière est encore trop grande pour nous cacher
Attends ! On nous forcera si l’on nous trouve
On nous veut jusqu’à la peau du dos
On nous vomit comme on nous désire
Nous veules pourtant sans volonté que celle de rester seuls
de rester vivants voyants
vibratiles de nos envies
Ou autre chose que ni nous ni eux ne savent

Gare ! Gare à la montagne sans cime
on lui a coupé la tête (nommée courage)
on lui a aussi coupé les bras (pas de chocolat)
Gare à la vie rêvée des rêves
on leur a coupé les cheveux en quatre
il ne reste qu’une simple tonsure
à peine un miroir
Gare aux vœux inexprimés
sous peine qu’ils ne se réalisent pas
on les invisibilise sous nos meilleures ombres
sous nos faux pas nos ignornces
sous nos peurs les plus froides
glaçante est la peur de la peur (paralysante)
Gare à toute sérieuse entorse au présent
aux coups de trafalgar contre nous-mêmes qui nous font sombrer
on souffre trop souvent d’un défaut de garantie sur l’existence
(always a risky business)
on se croit mortel à chaque seconde alors tu penses
si on s’immobilise
Gare aux courses stoppées net dans l’élan
avorté trop vite par peur de représailles
on nous garde toujours un chien de sa chienne (de vie)
à chaque jour suffit sa peine qu’ils disent
on est jamais mieux servi que par soi-même qu’ils disent
on nous veut du bien mais on nous fait du mal
Ouais gare !
Gare surtout à l’invective à ceci à cela
au succès au bien-être au bonheur coûte que coûte
(sans bouche ni baiser à quoi bon)
on a beau te seriner ça sans reprendre souffle
sans baisser la garde
alors gare !

Il faut que tu dises les formules magiques. Il faut t’agenouiller et prier. Il faut de dépouiller du surplus. Tu
dois compter les féeries sur le bout de tes doigts. Une à une et les étaler, les étager devant toi.
Regarde-les te grandir. Tu dois leur ménager une ascension, peut-être avec ta bouche. Et les porter à bout de bras.

Et puis les étendre de ton regard.
Vois, les nuages mangent plus d’horizon que tu n’en auras jamais. Le ciel explose ses bombes dès l’aube et c’est dans les interstices du monde qu’il disperse le plus de secrets.
Vois, la pluie mutile la terre et la terre vomit sa bile dans les rigoles des ruelles.
Vois, la ville extirpe ses armes, elle les assénera si l’on ne prend garde. Les immeubles nous extorquent nos derniers mots, nos derniers moments au vert, au vent (écoute, il ne mugit plus, il s’est tu).
La vie exagère. Elle va et vient, nous troue, trouve notre pierre angulaire, notre point final.
Nos bras nous en tombent et nous nous roulons en boule, à dévaler toutes nos pentes.

Relève-toi, ne te laisse pas couler sous le tapis, avale toutes tes couleuvres. Gèle toutes tes extrémités jusqu’à ce qu’elles se brisent puis recolle-les. Gémis une fois, deux fois, trois fois (on ne gémit jamais
assez), ne te gêne pas avec ton plaisir, il te le rendra. Digère mieux tes désappointements, tes désapprobations. Jette au feu tes frustrations. Bois le jus de tes folies, leurs fruits dans les veines.

Flotte durablement dans tous tes états et observe ce qui te vient du monde. Fais tien ce temps plein, ce temps de plénitude, et jusqu’aux pleurs baigne-toi dans le blé moulu des voix, fais-en farine à tracer tes mots blancs,
ton pain quotidien.

Ce silence est assourdissant. Tu l’entends ? Non, pourtant on n’entend que lui.
Ce silence-là bruisse, ne passe pas, ne s’estompe pas.
Il enfle e n f l e e n f l e dans l’air saturé de sons.
Il occupe tout l’espace.
Il reste coi dans son opacité croissante.
Il souffle, gronde, grogne tout bas.
Il tisse quelque chose comme un CRI – muet.
Un braille de fantôme qui s’immisce dans le haut de mon crâne.
Le vent hurle pour lui.
LE-SILENCE-NE-CESSE-SONNE-SONNE. IL-ME-PERCE-LES-TYMPANS.

Le chemin avance. Ou plutôt j’avance sur le chemin. Je progresse droite, le front vers l’avant, le menton
dirigé, volontaire, le regard franc, défini, frais. Sautillant. Regard saute les haies, loin devant, peut-être même au-delà. La ligne, ne la voit. Le ciel seulement et le chant des oiseaux, leur pureté première.
Le chemin avance plus doucement. Et je peine un peu. Je ne franchis plus, je me fraye, je me faufile. Je devance encore mon ombre mais de combien ? Front cherche la fraîcheur, menton tait toute difficulté, rien n’engage que. Regard cherche, déniche la branche morte, défectuosité des pierres, elles roulent, t’enroulent. Oeil vif encore. Devine, devient canne ou bâton de marche.
Le chemin avance-t-il ? L’impression fâcheuse de reculer. Je dérive, je suis radeau qui refoule les vagues avant d’être définitivement renversé. Ce flottement sous le cuir, l’écrasement, terrassé. Le radeau prend l’eau, il faut écoper la peine. Le front bas, plisse. Le ciel est passé depuis longtemps, n’a laissé que sa nuit.
L’oeil distancié va en rase-motte, erre son iris, désourcé. Les pierres semblent montagne. Il n’y a plus d’oiseau.

P.

L’œil cligne, ne décline pas. Elle a une course en torsion, genoux torves, pieds suivent le mouvement. Son corps débile s’élance tout sourire. Elle ne rattrape jamais la balle.
Elle éclate et c’est de la joie pure.

Il a posé sa main sur son menton pour le saisir. Ils se sourient. Les yeux dans les yeux. Sans lunettes. Elle ne voit plus jamais ce baiser de six ans placardé au dessus de son lit.
Ici comme ailleurs, le temps si long à passer. Rien ne déplace plus jamais les montagnes depuis la mort de la mère.
Elle multiplie les gris-gris pour conjurer le sort. C’est sa façon de tordre le cou. Mais le temps a un cou de cygne. Un cou infiniment long.
Elle plante sa fourchette comme si ça vie en dépendait. C’est comme trancher le cou du cygne.
Elle gobe tout à la même vitesse. Elle avale. Tout rond. Il lui dit qu’elle se goinfre. Parfois, ça la fait rire.
Elle ne craint pas de s’étouffer. Peut-être que parfois elle aimerait s’étouffer ?
Elle a perdu ses dents après avoir perdu sa langue. Parfois, l’une hache ce mot prononcé. Il reste en
suspens. Jamais la nourriture. Elle n’a pas perdu sa bouche.
Tu sais bien toi aussi que ça remplit le vide.
Elle dit « ma sœur », elle est hilare et cela veut dire heureuse.
Trois années de distanciation, de sœurs vieillissantes à sept cent kilomètres l’une de l’autre, elle semble plus petite.
Elle a toujours les mêmes beaux cheveux noirs et brillants. Ils les lui ont mal coupés.
Ce qui cisaille ne fait jamais défaut.
Quand surgissent ces moments de refus, de détresse sourde, où elle repousse la main, qui sait ce qui doit
être lu dans le regard. Ces moments où elle refuse d’être touchée, où elle s’engouffre seule aspirée.
Dit laisse moi ou ne dit rien. Te regarde comme si tu n’existais pas. Comme si rien n’existait. Comme si dans l’instant, il serait préférable que tout s’arrête.
Ce regard là me terrasse. Il émerge et fige comme ne digère plus rien.
Je me demande si parfois je l’ai aussi qui me pousse au visage, ce même regard.

Je ne sais pas ce qui me plaît autant dans les ombres.
Peut-être le fait qu’elles marchent avec moi.
Je n’ai jamais su si elles me suivaient ou me précédaient. Parfois je leur marche dessus, comme ce chien qui n’avance pas assez vite ou qui zig-zague juste devant (et l’ombre marche sur l’ombre du chien).
Peut-être parce que les ombres bougent tout le temps. Sans le souffle du vent, sans les jeux conjugués du ciel et du soleil, les ombres ne bougeraient pas autant. Elles déjoueraient la lumière.
Les ombres ne sont jamais totalement immobiles mais elles hésitent, elles volettent, elles vont et viennent autour de moi, elles ont l’air d’arrêter un instant puis elles repartent. Jamais elles se se superposent parfaitement, jamais elles ne font corps. On a toujours l’impression qu’elles nous fuient sans nous quitter.
Elles ne savent pas ce qu’elles veulent.
Elles ont l’air de mener une garde rapprochée, parfois très rapprochée. Plus proche, il faudrait se couper un pied, ou une main. Si on se réduisait ainsi, notre ombre se réduirait d’autant.
Des contes existent où les ombres disparaissent et c’est une catastrophe sans qu’on sache vraiment pourquoi. Une perte d’ombre peut-elle être mortelle ?
Peut-être que l’ombre me rassure. Tant qu’elle est solidement, indéfectiblement attachée à mon corps, je ne suis pas encore morte.
Les morts ont-ils une ombre ? Ou ne sont-ils eux-mêmes que des ombres. C’est ce qu’on dit.
Ou dire que je suis l’ombre de moi-même, si je suis à peine vivante.

Tu sais pourquoi je les aime bien mes fesses ?
Parce qu’elles sont confortables
bien rembourrées d’un coussin naturel
fesses ostensibles réputées incassables
leur galbe arrondi comme moulé
sur mesure l’amabilité en prime
(mes fesses savent sourire)
le muscle tonique dessous
et ce grain de douceur
garanti peau et main d’œuvre
100% chair fraîche et afflux de sang
de tissu adipeux de fibres battants
froid les difficultés de la marche
sauf effets du vent glacé
sauf rafales délétères du mistral
qui bat la mesure sur mon postérieur
sauf contractures longue durée
sauf traitements inavouables
son dévouement sans faille à la cause
du plaisir
Et toi, tu les aimes mes fesses ?

Vivifiante

Jamais vu fille plus gaie, plus enthousiaste, plus vivante. Jamais. Toujours le sourire. Toujours aimante, aidante. Pleine d’allant. Aucun recul devant la vie. Jamais elle n’aurait fugué. Je leur ai dit et répété. Vous comprenez, nous étions très « famille », je leur ai dit.
Vous savez, je l’ai tenue sur mon ventre, elle gigotait déjà. C’était ma première-née. Elle était la vie même.
J’ai vu mille fois le fond de ses yeux. J’ai vu sa silhouette d’arbre frêle, ses branches vivaces, ses feuilles
remontées vers la lumière.
Je l’ai vue grandir et s’épanouir. Je l’ai vue rire, aimer, boire, manger, danser, sauter. Je l’ai vue trébucher, tomber et se relever. Je l’ai vue saigner et je l’ai soignée. Je l’ai consolée comme toute mère fait.
J’ai aimé ce que j’ai vu d’elle, j’ai été fière. Elle n’a eu besoin de personne pour délimiter ses espaces, pour asseoir sa personnalité. Elle était plus grande que la moyenne. Je ne parle pas de la taille mais de l’être, de l’aura.
Je l’ai vue marcher dans la vie sans frayeur, j’ai vu son insouciance et ses plaisirs. J’ai vu qu’elle serait heureuse. Elle allait devenir une jeune femme formidable, avant d’être fauchée dans ses vingt ans. Elle serait devenue une femme formidable si son chemin n’avait pas croisé celui de ces deux monstres.
Elle aimait tant faire la fête , elle était un modèle pour sa soeur. Le carnaval était une date importante, et chaque année, elles en étaient. Elles n’auraient manqué ça pour rien au monde, vous pensez !
Je l’ai vue ce jour-là, radieuse. Elle portait du bleu, brillant, satiné, assorti à ses yeux. Je l’ai vue si rayonnante, si pleine de vie.

Je l’ai gardée intacte dans sa jeunesse, je l’ai gardée enfouie en moi encore vingt ans avant de mourir moi-même.

Maintenant que je suis morte, je ne vois plus rien.