Les senti(ment)s

Les sentiments sont beaux
Les sentiments sont doux
Les sentiments tiennent chaud
Les sentiments nous raccrochent

Les sentiments sont univoques
Les sentiments sont déroutants
Les sentiments ont la vie dure
Les sentiments sont envahissants

Les sentiments sont cordiaux
Les sentiments nous rassurent
Les bons sentiments sont bons
Les mauvais sentiments sont mauvais

Les sentiments mentent
Les sentiments avalent
Les sentiments desservent
Les sentiments tiennent en laisse

Les sentiments se forment doucement
Les sentiments nous enlacent
Les sentiments jouent gaiement en nous
Les sentiments sont des guirlandes qui éclairent

Les sentiments nous obstruent
Les sentiments nous aveuglent
Les sentiments nous embarrassent
Les sentiments ne tiennent pas la longueur

Les sentiments se partagent
Les sentiment font le lien
Les sentiments nous tiennent ensemble
Les sentiments se prolongent dans le temps

Les sentiments sont longs
Les sentiments sont creux
Les sentiments sont apparents
Les sentiments nous consomment

Si tu donnes des sentiments
Il se peut que tu en reçoives
Dans cet échange de sentiments
Nous pouvons être forts et grands

Les sentiments ne durent pas
Les sentiments s’étiolent
Les sentiments sont encombrants
Les sentiments se font la malle avec le temps

Les sentiment sont informes
Les sentiments sont vides
Les sentiments sont impuissants
Les sentiments sont obsolètes

Parfois, il y a encore un sentiment qui pousse
Qui voudrait se déployer
Prendre racine
Juste là
Histoire de te dire qu’il est là

On a vite fait le tour des sentiments
On les connaît par coeur
Avec leurs truanderies
Les sentiments nous tuent

Les sentiments se muent
Ils graissent et transgressent
Les sentiments font les malins
Les sentiments prennent des allures de mutins

Mais les sentiments on les a trop vu
On les a trop senti avec leurs gueules et leurs odeurs
Les sentiments sont superflus
Les sentiments ne servent à rien

Les sentiments ont la vie dure
Ils s’accrochent pour te tenir chaud
Les sentiments murmurent
Les sentiments cajolent 

LES SENTIMENTS SONT USÉS
LES SENTIMENTS SE DÉLITENT
LES SENTIMENTS NE SERVENT À RIEN
LES SENTIMENTS SONT DES ENTRAVES

Nous marchons librement
Nous chantons en marchant
Nous marchons en riant
Nous sommes le liant

Ils veulent défaire le liant
Faire taire nos chants
Faire de nous et de notre pensée des délinquants
Ils criminalisent nos mouvements

Indistinctement
Ils ont transformé notre marche
Ils veulent en faire un match
Dans une nasse ils ont enfermé notre marche

Nous décidons de poursuivre la marche
C’est notre marche à nous et comme on veut on marche
Au rythme de nos pas librement marchés
Nous marchons nous marchons

Ils forment en face un mur bleu humain
Notre marche est une marée humaine
C’est ce qu’ils veulent
De l’humain contre de l’humain
De bons humains autoritaires
De mauvais humains contestataires

Leur mur veut disloquer nos belles vagues gaies poussées par le vent
De quand nous marchons librement
Nous y sommes bien dans notre marche nos chansons à l’unissons
Ils se mettent aussi dans un unissons, bien soudés
De tous côtés
Leur mur est devenu carré
Ils nous est maintenant impossible de librement marcher
Notre marée stagne
Il y a un peu d’écume au dessus de leur mur devenu carré
C’est l’écume grise des gaz
Leurs gaz font sur notre marche un orage
Notre marée se fait grosse et mouvementée
L’écume devient rosâtre parfois 
À cause des coups portés et qui font comme comme des éclairs
Le tonnerre commence
Notre marée filtre dans le mur carré

Le carré est plus petit
Le gros de la marée est comprimé
Derrière le mur des chars à eau se mettent en mouvement
Nous ne marchons plus librement

Nous ne marchons plus du tout
Nous devenons la proie de leurs coups
Nous répondons par des coups
Ils nous agrippent par le cou et nous plaquent sur le bitume
Ils appuient leurs genoux sur notre marche stoppée

Ils savent qu’ils nous font mal
Le mur était leur auxiliaire
Ils justifient leur fonction
Ils sont à toutes les jonctions
Ils nous lancent des injonctions

Ils triomphent sur abandon

ILS SAVENT DÉJÀ QUE NOUS REVIENDRONS

Un jour vraiment nous marcherons librement
Et notre marche stimulera nos pensées LIBÉRÉES
Et nous serons sans pitié. 

Les formes du trou

Mais de quel trou tu parles ? Je parle du trou c’est tout et des formes qu’il prend je parle du trou sans fond du fond sans fond où en tombe sans crier gare et dont tu vois pas le bout et donc tu n’en sais pas LA forme c’est plutôt une sensation de forme juste là dans ton corps peut-être dans l’estomac et peut-être plutôt la forme d’une enclume aiguisée qui pèse et qui coupe et qui te laisse pas d’autre choix que de t’assoir de d’attendre que ça passe mais ça passe pas donc t’es là assis pendant des heures et l’enclume elle t’empêche de te lever et tu la sens juste elle l’enclume et tu peux penser à rien complètement à rien tu peux penser excepté à cette pensée vide comme un trou un ravin escarpé dont le fond t’aspire mais ce ravin ça peut être aussi un sable mouvant qui t’englue le corps et la pensée étant donné que le trou sans fond il t’aspire tout et que tu n’as pas de prise te fait glisser ou t’engluer c’est un peu des deux oui c’est les deux ensemble bouger c’est trop penser c’est trop tellement trop que même les substances sont incapables de t’aider parce qu’avec les substances tu peux encore moins avoir de prise parce que l’objectif des substances c’est de te détendre de t’empêcher de trop penser et les pensées tu les sens pointer le bout de leur nez mais elles sont jamais formulées je parle même pas de les dire mais de les formuler rien que dans ta tête ta tête entrouée ton ventre noué par l’enclume qui t’immobilise elle t’immobilise sans t’empêcher de tomber encore plus dans le trou sans fond du fond sans fond et même que tu te regardes tomber c’est infernal tu voudrais bouger un bras pour te raccrocher mais l’enclume elle t’entroue davantage tu peux que te regarder tomber dans le trou sans forme ou alors une forme d’entonnoir avec un fond de plus en plus sombre une forêt obscure à côté c’est un puit de lumière mais t’es quand même bien égaré hors de la voie droite tu ne fais que chuter dans l’entonnoir les sons les paroles glissent et au bon d’un moment t’es bien obligé d’admettre que t’es dans le trou d’une dépression très sévère oh c’est pas la petite déprime des couineurs toi tu ne peux même pas couiner parce que l’enclume elle t’obstrue t’es dans le silence et l’inertie mais une inertie en forme de chute oui c’est ça la forme d’une chute la chute dans le trou du trou que quand tu essaies de voir le haut y a quelqu’un qui déjà le rebouche alors tu voudrais gueuler qu’il y a toi dans le trou que tu veux remonter mais vas gueuler quand tu ne peux même pas couiner pourtant tu as tout le temps de rassembler le peu de force que tu as pour gueuler un bon coup mais non y a rien qui sort et t’en as même pas envie que ça sorte tu te dis même que t’es trop faible et que tu mérites ça d’avaler les pelletées de terre qui viennent du haut de l’entonnoir tu ne peux plus lutter c’est tout tu écoutes les bruits qui sortent des bouches tu ne les entends plus tu voudrais mais tu ne peux plus au bout d’un moment tu veux même creuser toi même et là c’est un fond sans fond plus profond c’est une crise suicidaire qu’on t’explique ah bon tu dis ils te répondent oui oui vous êtes pas sorti de l’auberge ça va être long on va vous donner d’autres substances ils répètent que ça va être long de dissoudre l’enclume aiguisé

Tête de mort

Tu travailles
Il travaille
Vous travaillez
Ils travaillent
Pour qui ?
Pour quoi ?
Comment on travaille ?
On travaille comme on peut
Quelles sont les conditions de travail ?
Elles sont mauvaises
Quelles sont les relations de travail ?
Elles sont mauvaises
Quel est le rapport hiérarchique ?
Il est mauvais
Le rapport hiérarchique te coupe la chique
Pour toucher ton chèque il faut te faire couper la chique
Le rapport de force n’est pas favorable
Le rapport de force est mauvais
Tu veux pas te faire couper la chique ?
Tu veux pas admettre que le travail c’est la liberté émancipatrice ?
Tu veux pas qu’on essore tes compétences ?
Tu n’as pas d’appétence pour le silence ?
Tu veux pas exécuter ?
La porte est grande ouverte
Tes hiérarchiques l’ouvrent et il y en a 150 qui s’engouffrent aussitôt
Le chantage au chômage
Ici, le chômage c’est suspect
D’ailleurs on ne dit plus chômeurs on doit dire demandeurs d’emploi
Dès que j’ai pu j’ai mis mon pied dans la porte
Ils avaient essoré mes compétences
Plus exactement ils disaient tu es trop critique
Tu ne veux pas exécuter
Tu ne peux pas exécuter
Tu es trop critique
On dirait que tu t’ennuies
Aux pause-déjeuner on peut pas te parler
Tu manges tu fais la gueule et tu files
Alors j’ai dit
Ah mais ça c’est parce que je trouve vos conversations sans intérêt
Quand je suis en pause je suis en pause je parle pas du professionnel
Vous, vous n’êtes que des professionnels
Et de bons petits citoyens
Vos opinions sur les sondages 
Vos taux d’emprunt avantageux pour la voiture pour la maison
Que vous passiez au solaire
Que votre banquier soit sympa
Ça m’indiffère
Vous dépassez jamais de la case allouée
Les cases faut qu’elles explosent
Je suis le kamikaze anti-cases
Ce serait plutôt ça mon job
C’est un job solitaire
Ça n’exige pas de compétences spécifiques
Je ne veux plus qu’un n+1 plus con que moi me dise ce que je dois faire et comment je dois le faire
Je ne veux plus en référer au référent
Je ne veux plus participer au salariat
Et le salariat ce n’est plus le travail quelqu’il soit
C’est l’environnement de travail
C’est l’étau
C’est la tête sur le billot 
C’est la collaboration
C’est la victoire écrasante de la sociologie des organisations
C’est la victoire du management participatif
C’est la gerbe
Je ne veux plus avoir la gerbe
Je veux être sain
Je veux être libéré
Je ne veux plus partir le matin quand il fait encore nuit
Je ne veux plus revenir le soir quand il fait déjà nuit
Et ne rien voir du jour
Ne rien voir grandir
Et le regretter bien plus tard
Quand c’est trop tard
Le travail c’est devenu un truc de mort-vivants
Sur leurs tombes ce sera pas inscrit 
“AURA ÉTÉ UN HONNÊTE SALARIÉ” 
Ils prenaient pas de place
Ils se sont contentés de leurs cases
Plus ou moins importantes
Avec leurs petites contributions
Salariés jamais considérés en entier
Les petits patrons c’est pire
Salariés d’eux-mêmes de leur plein-gré
On ne manque pas de héros
Et quand je vois ça
Je n’ai plus rien à en dire
Il suffit d’ouvrir les yeux
Une bonne fois
Et alors la grande liberté émancipatrice
Cette impératrice
Tu la vois bien en face
Toute sa tête de mort
BIEN EN FACE  

Fragile

Je suis fragile depuis ma naissance.
Un kilo et trois cents grammes de tout petit Jésus fragile mais vivant.
Comme lui, ils m’ont attaché, parce qu’ils me trouvaient fragile.
Bien qu’il m’ait été dit qu’en me voyant mon parrain à vomi – ce qui montre bien que l’état fragile est difficilement supportable.
Ils me nourrissaient par le biais d’un tuyau fragile planté dans mon nombril fragile de prématuré fragile.
Mes liens n’étaient pas fragiles, les parois de la couveuse n’étaient pas fragiles.
Ils ont enfermé ma fragilité pendant deux mois et puis encore après, il ne fallût pas laisser le petit fragile pleurer car ma paroie abdominale fragile de nourrisson fragile aurait pu être transpercée par une hernie ombilicale pas du tout fragile.
Fragile des pleurs pendant deux ans.
Toute l’enfance, de fait, accoutumée au fragile, s’est passée à me protéger de ce qui aurait pu venir abîmer le fragile enfant.
Et du fait de cette constante protection contre tout ce qui aurait pu atteindre le supposé fragile, je me suis laissé entourer de papier bulle tout léger, lequel venait, de fait donc, garantir le fragile
Plus j’ai avancé dans ma vie fragile, plus le monde s’est montré d’une impitoyable dureté .
Du béton pas fragile pour un sou. Du béton bien bétonné
Et puis un jour le béton bien bétonné pas fragile a fracassé l’adolescent fragile enroulé dans son papier bulle et je me suis rendu compte que le papier bulle, c’était une bien fragile certification.
J’ai pour ainsi dire perdu mon identité fragile à force d’être dans l’assignation fragile.
J’en avais marre d’être fragile.
Qu’est-ce que c’est face à la vie, un individu fragile ?
Je me demande.
Je vous demande.
Un individu fragile, voilà ce que j’étais devenu.
Je me suis bien résolu à ne plus être un individu fragile.
J’ai trouvé des expédients trop fragiles pour lutter contre mon état fragile.

Puis du béton bien bétonné pas fragile est encore venu tombé sur ma condition fragile.
Si bien que je suis un individu fragile et pour ainsi dire emmuré dans cet état fragile.
Les autres, ils en ont par-dessus la tête de cet autrui fragile que je suis.
J’aurai mieux fait d’être liquide plutôt que d’être fragile.
Ne jamais quitter le liquide d’avant ma naissance.

C’est comme

« L’école est l’école de l’Etat, où l’on fait des jeunes gens les créatures de l’Etat, c’est-à-dire rien d’autre que des suppôts de l’Etat. Quand j’entrais dans l’école, j’entrais dans l’Etat, et comme l’Etat détruit les êtres, j’entrais dans l’établissement de destruction des êtres. »
Thomas Bernhard, Maîtres anciens

Emmener l’enfant à l’école, c’est comme lui faire rencontrer l’Etat. Mais pas de face, toujours de biais. L’Etat ne se montre jamais tel quel, à l’état brut, à l’état dénudé. Au début, c’est comme rencontrer une entité sans forme, qui se planque derrière des masques et des costumes divers, toute fardée. Le masque avenant de l’instit, le masque avenant de la cour de récré. C’est comme arpenter une nouvelle aire de jeux, c’est comme rencontrer pleins de copines et de copains dont l’enfant te parlera souvent par la suite.

L’école, c’est une rencontre avec l’Etat au cours de laquelle, bien progressivement, l’enfant devenu élève, c’est-à-dire apprenant des catégories d’Etat, vient y apprendre du solide, qui lui restera toute sa vie dans le corps et dans l’esprit. 

Emmener l’enfant à l’école, c’est comme l’emmener, en lui faisant rencontrer l’Etat, à une vaste entreprise sans pitié de dressage du corps et de l’esprit. Voilà le but de la rencontre entre l’enfant et l’Etat.

La rencontre avec l’Etat, c’est d’abord passer un portail muni d’une caméra et gardé par un agent de l’Etat qui rapidement reconnaît l’enfant et les parents.

Sur le fronton de l’école, il y a la devise de l’Etat : Liberté, Egalité, Fraternité.

Non loin de la devise de l’Etat, pavoisent les armoiries de l’Etat : Bleu, Blanc, Rouge.

Non loin des armoiries de l’Etat, il y a celles des amis de l’Etat : le drapeau de l’Union Européenne. Mais sur ces armoiries-ci, ce sont surtout les amis économiques et militaires de l’Etat.

C’est comme pendant les fêtes de famille, il y a amis et amis. Et certains de ces amis, il n’y a pas que des amis. L’Union Européenne, et c’est comme dire une évidence, dedans il y a des ennemis. C’est comme toutes les rencontres que l’enfant va faire à l’école. Parce qu’à l’école, l’enfant va se faire des amis et des ennemis. C’est comme tout. C’est comme à la cantine, des fois c’est bon puis des fois c’est dégueulasse.

Dans les classes, il faut de l’ordre. Donc des rangs, des rangées, des règles de vivre-ensemble (la blague) pour, déjà, que ce soit pas la guerre civile dans cette micro-société d’Etat. Et comme il faut de l’ordre, il faut aussi et surtout des figures d’autorité. D’où le maître ou la maîtresse. Pour l’enfant, c’est déjà réglé : sa figure d’autorité, elle parle comme une gamine et n’a aucun vocabulaire. Ça fait un peu plaisir de constater que l’enfant n’est pas tout à fait docile, que c’est pas une comme de la glaise prête à se laisser instruire et former. Parce que dans la classe, il y a le chant de La Marseillaise affiché. Il y a la Charte de la Laïcité. C’est comme maquiller le racisme d’Etat en pseudo-ouverture religieuse. Je vous passe les querelles – la religion, les aliments dans les repas, la cantine impayée etc. – ce n’est pas un texte polémique. Parce que l’Etat, c’est comme il sera seriné à l’enfant, c’est le lieu des droits humains, c’est la lumière des Lumières qui resplendit sur le monde. L’Etat, c’est comme un lumignon qui veille à ce que la tolérance gagne toujours et partout et tout le temps.

Et cette lumière, elle vient aussi de la poésie d’Etat, affichée sur les murs de la classe. Il y a Maurice Carême, Jules Supervielle et Robert Desnos. On y voit pas Lucien Suel, Charles Pennequin ou Laura Vasquez. La poésie d’Etat, c’est comme une bonne vieille copine mais très sélective dans ses affinités poétiques. Pour commencer, faut d’abord que les poètes soient morts pour avoir droit de cité au sein de L’Etat.

L’institution scolaire, c’est comme une leçon de sociologie en pratique. Y a pas besoin d’aller subir des cours magistraux de méthodologie administrés par des penseurs soi-disants “critiques” et qui n’ont jamais quitté l’école.  Ils sont passés de l’école à la grande école. La stratification sociale ou la domination, ça s’expérimente. Ça s’apprend pas. Ils font quoi ta maman et ton papa, comme métiers ? Je peux venir jouer chez toi samedi ? Si l’enfant est bon observateur, ça suffit. Parce que la question de la voie professionnelle à emprunter se posera très bientôt pour l’enfant. Et plus l’enfant grandira, plus il y pensera et l’Etat fera tout pour qu’il y pense, pour et par lui-même. C’est comme dire à l’enfant, il faut que tu te choisisses un métier. L’Etat lui dira plus tard, implicitement, au regard des notes et des couleurs que l’Etat lui aura attribué, qu’il ne peut pas pas choisir le métier qu’il veut mais un métier en adéquation avec ses compétences, qui sont de trois sortes : acquises, non acquises et en cours d’acquisition. Et comme l’Etat, c’est le parfait dissimulateur, jamais il ne parlera à l’enfant des tables de mobilité sociale. En revanche, l’Etat lui signifiera maintes fois fois ses insuffisances et peu à peu, se dessinera le destin scolaire et professionnel de l’enfant.

Pour ça, l’Etat met en place de faramineux salons de l’orientation, de découverte des métiers, des stages en entreprise. Des bonnes et des mauvaises filières. Moi, papa il est directeur d’un cabinet de prospection immobilière, il peut me prendre une semaine en stage. Moi, maman elle est femme de ménage et je trouve pas de stage.

Les tables de mobilité sociale, c’est comme les tables de multiplication mais en pire.

Merci l’Etat.

Ton corps

C’est fou comme en peu de temps t’es devenu gris
Ce sont les effets des produits
Les effets des produits de la chimiothérapie
C’est fou comme tu as gonflé
Ton corps est sous l’effet d’un  immense gonflement
Ton cou est gonflé et ta voix est cassée
C’est l’effet de la chaîne ganglionnaire qui s’est formée
Tes bras sont gonflés on dirait des bouées
Pendant des années de beaux muscles bien noués 
T’avaient permis de bâtir des maisons de monter des motos
De déplacer à toi tout seul une bétonnière pleine jusqu’à la gueule
Et maintenant t’es là dans un lit du service d’oncologie 
Du second étage en partant dans la nuit d’automne
Je levais la tête et ta main jadis si solide
Nombreux étaient ceux qui disaient qu’elles étaient d’or que tu en faisais ce que tu voulais
Apparaissait à la fenêtre de la chambre 228
Ta main qui prolonge le bras et que tu lèves
J’attends encore un peu et ça y est, tu lèves le pouce
Des innombrables voyages que tu as fais celui-ci est le plus court
Fauteuil lit fauteuil lit fauteuil lit fauteuil toilettes lit de la chambre 228
C’est le plus court mais le plus éreintant de tous tes voyages
Et pour être encore plus lent traîner avec toi la perfusion et la machine à morphine
C’est ce qu’il y a maintenant de plus solide en toi
Partout sur ton corps, quand je te passe de l’eau de Cologne parce que les douches tu n’en as plus la force
Je ne peux que voir les énormes hématomes verts sur ton corps gris
C’est comme lire les hiéroglyphes de la mort qui s’avance
Qui va prendre ce corps où pourtant battait si fort la vie
La force vitale énorme qui t’habitait
Ton yaourt et les produits protéinés tu peux même plus les manger seul
La petite cuillère est désormais plus lourde que la bétonnière
Ces mains si adroites ont déclaré forfait
Et comme le cathéter est implanté dans la fémorale
On t’aide dans les toilettes
Toi qui soulevait et portait les sacs de bétons de 50 kg par deux
Un sur chaque épaule
Toi le champion à l’atelier de l’avionneur l’as des as de bowling golf ball-trap
Un peu paumé quand l’avionneur t’as mis dans les bureaux derrière un ordinateur
Cette salope de tumeur de partout elle t’a chopé
Et on avait beau s’y attendre comme des cons on continuait à espérer 
Et puis un jour le service de réa a appelé
On a attendu dans le sas
Rien qu’au regard de la nana, on a comprit
Ça a duré trois mois tout ça
Ton corps gris à la morgue ils l’ont refait devenir un peu blanc
En tout cas le visage
Ce visage si doux ton visage si doux tes yeux bleus si doux plus doux que le bleu des îles
À une année de la retraite