Le chemin le plus long

Je dois te raconter, comment tu as pris le chemin le plus long. Arrivée d’une partie si infime de chair, de muscles, de tendons et de nerfs. Quand la cellule ignore encore qu’elle est cellule. Rêvant sans doute à toutes les formes qu’elle pourrait prendre. Se demandant comment elle allait sortir de la brèche. La nacre de ta peau n’était pas encore dessinée . Tes yeux n’avaient pas encore la couleur de la nuit. D’une lagune aiguë marine, où des planctons phosphorescents se pâmaient. Écoute, pour que tu saches, avant tu n’étais qu’en fragments, un magma de petites images. J’avalais des pilules par la bouche pour te protéger. Et vrillais pour que tu te déplaces. Alors, les jours passaient, grossissant dans le bocal, indifférente aux cris dehors. N’en pouvant plus d’attendre l’issue. Tous les matins, te menant à l’eau et tous les jours sentant ton coeur arborescent grandir. Et alors, déjà nourrice, morceau si flou dans son imagination, une micro planète. Tu sais, je ne m’attendais pas à cela. Car tu es née un soir de tempête , après les incendies. Combien de fois avais-je nagé l’hiver, humide près des flammes. Pour te préparer à l’extrême. À t’attendre au-delà du dernier jour. La sensation de tomber debout, au milieu des filaments de petites méduses écarlates Et le vertige soudain, la béance, une chute. Et puis, en trois poussées grandioses, Tu étais là.

C’est presque la fin du mois d’avril,
La maison a été construite par un aïeul oublié
Sans qui rien n’existerait
Des portraits au mur
Le sien aussi,  comme s’il était dans les parages 
Des fantômes entre les lattes 
Et soudain
Pendant que la viande cuit, noyée dans la sauce sanguine
Sous la spatule, les vagues surgissent
Un mois de septembre où il fait encore lourd
Presque dix ans plus tôt
Marée haute le matin sur la plage vide
Le vent sur nos yeux, teintés de la lumière d’août
En passant par la route à pied, la plage tout droit
La terre a cramé, l’asphalte bourdonne
Sous nos pas nerveux
Dans l’élan d’une jeunesse bientôt finie
Il est tôt, le café et les tartines englouties
Chez la grand-mère
Comme si nous étions encore petits
Mais l’absence de peurs alors
A disparu
C’est  l’heure d’être adulte
Mais tu vas  bientôt partir
Pour ne pas affronter le passage
De la trentaine
Celui qui signe la fin de toutes les choses
Que tu as  aimé
Et une fois à l’eau, tu as crié
Que ton téléphone était resté dans ta poche
Que c’était pas la fin du monde
Et que tu en as assez
De progresser vers la nuit
Et que tu veux  plus de lumière,
Croire en quelque chose
De plus fort
Que le reste

Hydres

Je répète 
Que c’est une folie 
Cataloguée oubli manifeste 
À la dérobée 
Paradant 
Après tout 
Un jour est un jour
Mais que dire? 
Je répète 
Je pourrais faire mieux que ça  
Mais pas sans déclencher l’hydre 
Je pourrais retenir la meute 
Et sauver ce qui reste 
Mais que dire? 
Je répète 
Les images sont vides et l’œil grand ouvert 
Il devrait y avoir une récompense 
Pour avoir remodelé son cerveau 
Mais nous n’atténuons rien 
Car un geste aussi décent 
Ne cause que perturbations 
Que dire ? 
Je répète  
Se dédoubler
N’est pas seulement un privilège, 
Mais aussi un devoir 
Un impératif
Nécessaire 
Et salvateur 
Si profond 
Qu’un jour 
Demain 
Après 
Ça en vaudra la peine 
Que dire ? 
Je répète 
Nous sommes coupables 
Mais quoi qu’il arrive 
Statuer jusqu’à l’embrasement 
En prières monotones 
Vidanger la honte 
Absoudre le pire 
Et se satisfaire 
De nos limites 
Mais que dire ?

Demain sera le jour où un feu se déversera sur toi. À partir de cet instant, tu ne seras plus lisse, pâle, absent à toi-même. Mais tu te réveilleras d’un long sommeil encombrant. Ce sera le matin où tu pourras défier les rafales. Ce sera l’heure où les petits poisons quotidiens s’évanouiront, où tu recracheras une bile épaisse, boueuse, âcre. Quand ce jour surgira tes promesses les plus folles deviendront les réalités de ce à quoi tu n’a pas donné assez temps. Alors il y aura un silence qui bouleversera tout ce qui a pu advenir et qui ne reviendra plus.

À ce moment-là seulement tu redeviendras animal, pierre, eau, feuille, poussière. Une vérité nouvelle se faufilera entre tes synapses, et tu verras ton halo, ton essence: un destin prodigieux. Quand ce moment surgira, tu produiras des sons qui empliront l’air avec rage. Un rugissement écrasera toutes les autres voix qui se tairont d’un coup. Alors tu trouveras la place juste, au milieu du vacarme, qui se figera d’un coup dans un silence net, brûlant, dans lequel tu percevras sous la surface, toutes les sources cachées. Tes yeux, ta voix, tes nerfs se répandront partout où tu iras, tu seras écouté de toutes part. Et ce sera le début de quelque chose, qui ne finira jamais.

La légende raconte que, les soirs de tempête, les habitants affamés d’une île bretonne attiraient les navires égarés. Ils allumaient des feux aux cornes des vaches sur la falaise comme si c’étaient les lueurs d’un phare dans la nuit. Les bateaux venaient fracasser leur coque contre le rivage et les insulaires achevaient les rescapés pour piller leurs vivres. Plus jeune, avec des ami-es, on s’incrustait à des fêtes où les lumières nous happaient. Comme si nous étions devenus nous aussi de petits vaisseaux égarés, hypnotisés, piégés par la promesse d’un salut au loin, d’un ailleurs où tout serait possible, voulant à tout prix nous réchauffer à un feu dans la nuit. Arrivés vivants au coucher du soleil, nous repartions tels des zombies au petit matin. Certains d’entre nous n’en sortirent pas indemnes comme s’il fallait quelques sacrifiés pour que la fête puisse continuer. Beaucoup payèrent au prix fort leurs excès, pour jouir quelques heures de plus, s’accrochant à ces lumières éphémères et à ceux qui les avaient allumées, comme à des bouées de sauvetage, ou à un futur tombeau.

La peur m’apprend que tout sert à presser du temps. « Quand tu es seule », dit-elle, « rappelle-toi de presser les minutes entre le mur de tes mains. Parce que, vois-tu, tes doigts tâtent les choses sans ton aide, et ta mâchoire se crispe toute seule. D’ailleurs, tu n’as même pas besoin de toi pour rajouter de la pression » En attendant je crispe mes doigts sur le volant et j’avance le siège, et je passe les vitesses. Quand je conduis, mes mains m’utilisent pour guider la machine autant qu’il le faut, mais moi je suis comme elle: un véhicule que quelque chose pilote. Je ne suis pas la maîtresse de cette peur, des accidents possibles. Je ne suis qu’un canal, un vaisseau, un transport: de sensations, des nerfs, des impacts, des tremblements, des vapeurs, des échecs. Peu importe que j’ai la sensation de contrôler ces allées et venues. L’attente derrière les autres dans la file au feu n’est qu’un prétexte pour me mettre face à des yeux qui me regardent dans le rétroviseur, qui me montrent ce qui est derrière, devant, selon que je regarde assez loin mais c’est à chaque fois différent selon que j’allume la radio ou non, ce qui me permet de m’échapper. Car j’ai peur d’être seule alors, responsable en cas d’accident. Et j’ai beau redoubler de prudence, la peur me dit  » je ne te lâche pas tant que tu n’as pas compris qu’il ne sert à rien d’être tout le temps sur tes gardes ». Mais au cas où, quand même quelque chose de plus fort surgirait, les yeux m’utilisent pour palper le temps qui reste.

Ailleurs

Pars. N’importe où. Mais efface tes traces. Pose ton regard au loin. Impulse un mouvement, choisis une mesure. Un rythme qui t’est propre. Respire, à fond.
Souris tout le temps. Surtout quand c’est difficile. Donne-toi du lest. Lâche. Absorbe. Jusqu’à ce que tu trouves, de la force. Évite les pistes sombres. Saute les barrières. Alpague des inconnus. Pendant les heures creuses. Demande aux gens qui vivent vraiment dehors. Comment ils font, eux. Quand tu manques de courage ou te plains. Ta douleur contre la leur. Tu échanges ?

Tu es plus fortuné que tu ne crois, si tu as un toit. Écris ce que tu vois. Ou tu as marché, à qui tu as parlé. Aujourd’hui, et hier, et avant-hier. Et demain. Surtout demain. Comment c’était et quelle sera la prochaine route. D’abord, vérifie tes mains, tes pieds, tes pas sur le sentier. Comment le temps passe, tu ne t’en soucieras plus. Dessine des étoiles, pas sur un écran. Cherche la compagnie de ceux qui te veulent du bien. De tes épaules alors tomberont des pierres, des gouttes, du tonnerre. Peut-être. Qui sait ? Même toi tu ignores, tout ce que tu peux laisser derrière.

Quelque chose va grandir, d’énorme à l’intérieur. Va pousser, te guérir un peu. Pas complètement. On ne guérit jamais complètement. C’est un leurre. C’est ce qui compte le plus. Ce qu’ils nomment « sauvage » en toi. Qu’est-ce qu’ils en savent. Tu erreras en silence, vers des jetées, des forêts, des océans, peut-être. C’est beau. Un beau cliché. Ne le partage pas tout de suite alors. Garde tes images. Elles deviendront des visions. Tu absorberas tout ce qui n’est pas communiqué.

Cela nous concerne tous. Sinon ils te couperont en morceaux. D’un mot, d’un commentaire. Ils agripperont tout ce qu’ils peuvent. Et immoleront ta Foi. Pour la jeunesse, c’est encore pire. Dès la naissance. Se hâter de vivre. Peut-être passons-nous notre temps à attendre. Quelque chose qui n’arrivera jamais. Mais qui nous meut, jusqu’à la fin. Pour chercher ailleurs, ce qui se trouve, ici.

Sors de ta chambre
Éblouis tout
Écrase la neige
Porte les yeux au-delà
Caresse des corps
Impulse un mouvement
Compte la mesure
Respire dedans
Souris de tout
Surtout dans le dur
Donne-toi du mou
Lâche l’emprise
Absorbe ailleurs
Jusqu’à trouver la force
Que tout arrive
Évite les pistes sombres
Saute par-dessus les barrières
Sollicite ceux qui te veulent
Du bien
Mais aussi les étrangers
Abrège les heures vides
Demande-moi
Quand tu manques
De courage
D’écouter
Ta peine
Mais pas que
Sois plus fort
Que le reste

Je suis à l’entrée.
De ta maison.
Toi d’abord.
Je suis chez toi. Tes parents. Pas chez nous.
Le lac en face.
L’eau douce, couleur d’acier.
Nager tous les jours, taire le corps.
Anesthésier.
Trembler. Un peu.
Souffler fort, une fois, deux fois, trois fois, encore.
Le sang revient.
Tu veux que je suive ton rythme. Attends.
Partout. À chaque départ. À chaque carrefour.
Oublier les choses d’avant. Marcher plus vite.
Toucher plus fort, se réchauffer.
Là où il y a des règles, il y a des frictions.
Là où il y a de la contrainte, il y a de la résistance.
Entre toi et les autres. Entre toi et moi.
Je ne suis pas forte. Pour les efforts.
Je suis ici et ailleurs. Là-bas, et nulle part.
Tu voudras tout, je ne prendrai rien.
Tu rempliras, je serai vide.
Il faudra du temps, du repos, des jeux, de l’espace.

Je te donnerai ce que je ne possède pas encore.
Je construirai des feux.
Pour me calmer.
Et tous les jours,
Même invisible, même inconnue,
À moi-même.
Ce sera une course de fond, je trouverai la cadence
Je suis derrière, attends.
Je cherche du bois ou de la vieille pierre,
Pour nous bâtir une maison.
Et respirer, dehors.

Fixer le pare-brise de la Prius- L’automne, les essuie-glaces en rythme.
 La route berce. Défilé de pins rouge, brume, pluie, cliché.
Couleur vert, brun, doré. La forêt sur des kilomètres ; Lui conduit. Moi j’attends. 
Agitée. Habitude. C’est triste, ce jour de fuite. 

De la fin.

Maintenant, ça fait longtemps, presque mal de la voir. 
Cette forêt, cette route, sa voiture, sa cigarette, les pins, l’automne.
Jusqu’à l’aéroport. 
Ses mots. Décousus, étouffés. Langue étrangère.
Suspicion banale. Content que je parte.
Soulagement dans sa voix.
Honte dans la mienne. 
Il n’a pas dormi depuis trois jours. Pour moi. Pour rien. 
À peu près.
Chauffage à fond. Buée. La nausée du tabac mal roulé. Je fume un peu, quand même. 
J’avale tout à l’intérieur. 
Ventre, fumée, pins, forêt, route, pluie. 
L’hypnose continue. Spasmes à l’intérieur.

Ivre à l’intérieur. Excès des jours accumulés. 
Trop de tout. Les kilomètres pour évacuer. La panique. Presque. Pourquoi ?
Un instant. Pause sur image.
Nous marchons dans le vert, brun, doré. Caresse les troncs. Cliché. Difficile de savoir. Il filme
tout. Mais les images ont disparu.
Lumière partout. Et puis le grand silence.
Pause sur image. Finalement. Viens.
Côte à côte. Pas trop. Peau tendue. Paume ouverte. Collés, comme le vert au tronc, comme le
rouge des pins. Comme la maison près du rivage.
C’est derrière nous. Corps fragiles, cœurs déçus.
Pour rien.
À peu près.