A la New Tate Gallery
Devant un écran
Fascinée
Des airs de vieux tableau
Des teintes Flamandes
Un mur sombre, une nappe claire
L’ivoire d’une coupe
A la base à peine ébréchée
Une pyramide de pêches duveteuses gorgées de soleil
Rondes et pleines
Le grenat intense des prunes
Le tombé d’une grappe de raisin
Une corne d’abondance
Silencieusement
Le grain pourpre du raisin se couvre de gris,
La peau de pêche se flétrit, se plisse
Les fruits se fondent l’un dans l’autre
Les couleurs se ternissent, se verdissent
Les mousses grisâtres se dressent peu à peu
Gonflent de jus, s’épanouissent de moisissures
Apogée de festin intérieur
Puis le repli,
La nécrose des courbes
Jusqu’à blanchir,
Devenir suie
L’ivoire se couvre
Un nouveau Pompéi
L’irruption terminée
Après la pluie de cendres
L’empreinte en creux
Des formes sur un compotier
Silence
Tombe le rideau noir de l’écran
5-4-3-2-1
Apparaît à nouveau
Sur le mur sombre et la nappe blanche
La corne d’abondance

A la New Tate Gallery
Pixels de Nature Morte

Le Fixe devient Mouvement

Le moment du retour

A l’été
La faim de revenir
De revenir au village

Deux routes, deux verrous
Le col escarpé
Le col de la vallée

Plus jeune, le col escarpé
Tunnels sombres et humides
Peur de croiser une voiture
Coups de klaxon lancés dans la nuit
Ventre qui se serre du précipice
Yeux ébahis des falaises en surplomb

Derniers virages
Avant l’horizon familier des cimes
Le rocher en forme de langue de chat
Et enfin
« Beau Soleil », le village en contrebas

L’accueil du chêne blessé par le panneau indicateur
La haie d’honneur des brins d’herbe du talus
Le rose de la joubarbe dans le mur de pierre
La girouette affolée par le vent du retour

Désormais, le col de la vallée.
Des kilomètres à porter l’envie, le désir, la soif
Des kilomètres à entendre en moi le gargouillis régulier de la fontaine
A anticiper
Le goût de l’eau
La poussière chaude du chemin qui mène aux framboises
L’ombre fraîche du Riou
La forêt aux airs de contes où pister l’odeur des champignons
Les portes des maisons grandes ouvertes

Enfin
La maison
La trace de l’aveu d’un grand-père
« Quand j’arrive ici, je me sens chez moi »

Comme lui,
Sans pouvoir m’en empêcher,
Comme un aimant
Être aspirée toute entière vers cette terre
Cette roche, ce pays où deux vaches, une chèvre suffisaient pour vivre
Une grange
Du foin qu’il faut rentrer avant la pluie.

Le reste de ma vie suspendu au porte-manteau
Je revêtirai la chemise à carreau usée aux coudes et aux poignets
Je revêtirai la fille du pays, la lointaine cousine, la voisine

Ici il n’y aura pas d’ailleurs
Lieu-centre,
Centre d’un millénaire de chemins

En germe, déjà, le départ
Accepter de se laisser contenir
Pour mieux en repartir

Repartir au petit matin, avec la brume
Par la petite gare que l’on menace de fermer
Seule, ayant prolongé plus loin le séjour,
Pour gouter jusqu’au bout de l’été la saveur des fruits, les chemins familiers

Le jour du départ, s’arracher

Mes yeux pleureront l’effacement des marques du passé
Mes yeux pleureront tous ceux qui ne sont plus

Je me laisserai emporter par le mouvement des roues
Je me laisserai emporter par les paysages que déroulent les fenêtres.

Et déjà penserai au retour.