L’orgueil est pour les éreintés
Aux gravités tombantes
Aux terrassés du jour
Qui se noient dans un verre et le lèvent en riant
L’orgueil dans les pensées des accablés du soir
Qui savent encore qu’ils sont tenus bien droits
Par les yeux de leur mère
En pleurs
L’orgueil offert à ceux qui plient
L’échine, se plient en mille
Mais qui délient de leur langue
Les brumes obscures qui s’accrochent aux paupières
De leurs enfants dans les bras,
A leur femme contre leur torse
Qu’ils bombent encore avant que tout ça n’explose
L’orgueil est dans leurs pas rapides,
Dans le sein refusé alors qu’il était nu
Dans le rouge déposé sur des lèvres meurtries
L’orgueil sur la joue, essuyée d’un revers
D’une effacée du monde.
Tag / avec Atieh Attarzadeh
La forêt est pour les loups
les fous
et les enfants sauvages
pour qu’ils écoutent chanter les arbres
toutes essences confondues
bibliothèque de feuilles tremblantes
La forêt est pour les muets
pour ceux qui ne s’habituent pas à la violence
pour ceux qui ne veulent jamais rentrer à la maison
pour ceux qui ne savent pas lire les modes d’emploi
pour ceux qui écrivent sur des bouts d’écorces
pour ceux qui craillent comme des geais
ceux qui dansent sous la pluie tête nue
pour qu’ils se mettent à l’abri
du fracas des villes
et s’enivrent de l’haleine de la forêt
Seuil
Un seuil
Pour une architecture de séquelles
Pour ceux qui archivent leurs gestes dans les murs
Pour les gravats des sismographes
Pour ceux dont le soleil déferle des boues
Un seuil, une frontière
Une pierre levée dans ses contours de lumières
Pour des lits de poussières
Des pluies de salpêtre
Pour ceux qui ont le regard qui rouille
Ceux qui lapident la nuit sur des canots de fortune
Un seuil, une marge
Une périphérie broyée dans un tonnerre de bitume
Pour des voix de passage
Des vents aux rides d’enfance
Pour ceux qui voûtent leurs pas
Ceux qui déchirent leur ombre à la lame de l’aube
Un seuil, un toit
Pour les hontes sous la langue
Pour celles qui mangent leurs peurs
Pour les ailes pliées sous les colères
Pour celles dont les blessures sont nues
Être solitude
La solitude est une cellule
Souche
Sous-couche
Invisible
Invincible
Sous la peau
Elle se divise
Se disperse
Se propage
Dans nos veines
Dans nos plis
Dans nos creux
La solitude est humaine
Elle a des yeux
Un regard
Un corps
Une bouche
Une voix
Une identité
La solitude est mouvante
Itinérante
Elle bouge
Change de camp
D’adversaire
Frappe des coeurs
Plus forts que d’autres
La solitude est un pays
Isolé
Elle isole
La solitude est une île
La solitude est une guerre
En guerre
Elle bombarde
Crie
La solitude est un cri
Parfois sourd
Parfois lourd
Le poids de nos vies
Sur ses épaules
La solitude est sur ton dos
papa
La solitude est injuste
Un juste retour des choses
Elle fait la pluie
Après le beau temps
Aussi le beau temps
Après la pluie
La solitude est un pont
Entre deux rives
Deux rivales
Elle oppose
Impose
Son malaise
Son antithèse
Eros et Thanatos
La vie et la mort
La vie est la mort
La solitude hait les certitudes
Elle se nourrit
De doutes
Nourrit
Notre mélancolie
La solitude est à elle seule
Pour elle seule
Une entièreté
Elle occupe toute la chair
Chère à nos êtres
Perdus
Égarés
Berceau de l’âme
Lame
Pointue
Aiguisée
Elle berce
Fend
Notre fragilité
la poésie
c’est pour les biches
qui meurent
au fond des bois
pour les oiseaux qui tissent
leurs nids
dans tes cheveux
la poésie
c’est pour les Amours
adolescentes
qui s’épuisent
mortes-nées
la poésie
c’est pour les regrets
pour les claque-doigts
de nos enfances
la poésie
c’est pour
les braqueurs de presque-vie
quand ils se posent de côté
sans compromis
de côté
pas au milieu
pas en même temps
la poésie
c’est pour ceux
qui ne respirent plus sans assistance
la poésie
c’est politique
L’enfance
L’enfance, je l’offre
à ces hommes
et à ces femmes
qui marchent pressés,
les yeux rivés sur le sol
ou sur leur téléphone
et qui ont oublié
qu’un ciel existe
au-dessus d’eux.
L’enfance est pour celles et ceux
qui ont noué la langue de leur cœur
pour mieux laisser passer
le rouleau compresseur
des mots de la peur.
Elle est pour tous ces gens
au regard triste
et au cœur las
qui ne savent plus
marchander les couleurs.
Elle est pour les chambres vides
de celles et ceux
qui ont perdu
leur belle naïveté
en laissant s’échapper leurs rêves
sans chercher à les rattraper.
Elle est pour les grands
mais aussi les plus petits
qui se sont fait avaler
par le vacarme du monde.
L’enfance, je la donne
à ceux qui ont pardonné
sans jamais oublier.
Et bien sûr, je la laisse
à tous ceux qui se tiennent
au crépuscule de leur vie
et qui gardent au fond d’eux,
dans leur jardin d’éden,
un bout du soleil
de leur jeunes années
pour les réchauffer
quand viendra l’hiver.
L’adresse
La rivière est aux âmes brûlantes qui cherchent la fraîcheur
La rivière est pour les pieds gonflés par la marche
La rivière est pour le loup qui descend de la forêt pour boire
La rivière – à l’automne – est pour les feuilles du saule qui désirent voyager
La rivière est pour nos mains qui se mêlent à l’eau savoureuse
La rivière est pour ceux qui se taisent et écoutent dans le silence ses caresses végétales
La rivière est pour cet enfant qui joue
La rivière est pour cette nageuse qui lutte
La rivière est pour cet homme qui dérive
La rivière est aux hydrophytes – aux élodées, aux nénuphars – qui ballent dans ses eaux,
aux lentilles d’eau qui dansent à sa surface
La rivière est à nos pieds et nous sommes à son chevet
La rivière est aux castors qui la protègent et l’aiment
La rivière est pour la montagne qui la niche et la couve
La rivière est pour le soleil qui y cherche son image en reflet
La rivière est aux ponts qui l’enjambent et qui y plongent leurs bras de pierre et de bois
La rivière est pour les ruisseaux qui s’y déversent en enfants turbulents
– au printemps, dans la joie folle des chaleurs nouvelles – et font grossir son cours
en tempérament de mère-père qui s’échauffe
La rivière est à son lit
La rivière est – en ses rives – à ceux qui s’enlisent et y cherchent réconfort
La rivière est pour le poète qui s’assoit à son bord, caché par les roseaux, fesses au sec, pieds dans l’eau et qui essaye de la dire toute, mais y renonce pour y plonger
La mer est pour ceux dont les yeux sont arides
Pour ceux qui, passifs, voient rouler les vagues
Pour les peureux qui ne plongent pas
Ceux qui voient leur visage se refléter
Scintillant comme des pierres semi précieuses
Pour ceux qui se noient dans leurs souvenirs
La mer est pour ceux qui n’ont pas appris
Pour ceux qui vont à reculons
Se contentant des embruns
Pour seules caresses.
La mer est pour ceux qui voient
L’horizon
Comme mille possibles.
l’amour est pour tout le monde
les indécis les incompris
les croyants les sceptiques
les philosophes
les ignorants
les humains les non-humains
les pierres les ciels les nuages
la neige la pluie
les lichens
et les plantes sauvages
pour que chacun puisse
vivre
à son rythme
que chacun puisse
boire
à la source du partage
dans le libre-vivre du cosmos
être
d’où l’on vient
aller
où l’on va
afin de ne plus faire la guerre
car l’amour n’est pas un combat
boire à grandes lampées
l’errance primaire
des flots de vie qui courent
aller mourir lentement
se transformer
l’amour est pour les désespérés
les pathétiques
les belliqueux
les mesquins les inassouvis
les inépuisables les sordides
les envieux les ladres
pour que le long des veines
de leur haine
la beauté première
exprime
ce qu’elle est