Je serais de taille

Je serais de taille
à resserrer la corde sensible
qui pend à mon col :
elle prendrait ses jambes
à son cou

je serais de taille
à user de morsures
sur mes doigts jusqu’au sang :
ils me passeraient la bague
une nuit de lune – de miel

je serais de taille
à cogner dur ma tête
contre les murs :
elle me tournerait
le dos

je serais de taille
à m’écraser les pieds
sous des roues de fortune :
ils se glisseraient dans
le même sabot

L’ardoise au-dessus de ma tête

L’ardoise est une pierre tendre pourtant elle m’a blessée quand je venais d’avoir 5 ans. Mademoiselle Carrera nous avait demandé d’inscrire notre âge à la craie blanche, ensuite de le montrer aux camarades de classe, CP Notre Dame de Toutes Grâces. Mon chiffre 5 n’avait pas la tête en avant comme l’exige la règle d’écriture, le 5 pointé droit dans le sens de la lecture. Mon chiffre filait en marche arrière.

L’ardoise est une pierre tendre pourtant on aurait dit aussitôt le chiffre apparu, inscrit si blanc sur noir sur la surface poudreuse qu’il n’avait qu’une idée en tête : disparaître. S’effacer. Et redevenir 4. La maîtresse connaissant par cœur ma grande difficulté y revenait souvent. Je connaissais la punition. Pour avoir inscrit mon chiffre 5 à l’envers je retournais en maternelle.

L’ardoise est une pierre tendre mais elle n’efface pas tout. Je devais traverser la cour en passant devant toutes les classes dont les fenêtres braquaient leurs regards lourds sur moi. A cinq ans je découvre la honte sur mes épaules. Quand on retourne là d’où l’on vient sans que ce soit un choix, plutôt une régression. Je me rappelle la solitude de ma longue traversée. Depuis je marche très vite et parfois même sans respirer.

L’ardoise est une pierre tendre, il n’empêche qu’on s’endette. J’ai toujours cherché à comprendre. Ce n’est que bien plus tard, une décennie après, en lisant l’épisode biblique où dans la Création il est dit que dieu crée au Cinquième Jour les animaux les poissons les oiseaux ceux qui filent et s’échappent que j’ai compris mon chiffre 5. S’écrivant à l’envers mon animal sauvage ne veut pas être domestiqué.

L’ardoise est une pierre tendre au-dessus de ma tête, elle a fait de moi une têtue. Un animal qui ne se laissera pas faire. Avant le sixième jour l’humain n’était pas une option, l’espoir régnait sur Terre. Sans guerre ni haine ni soumission. Et tout était possible, surtout la liberté de l’envisager pleinement. Au sixième jour, le vers est niché dans la pomme. Comme mon 5 au creux de mon cœur.

Il m’arrive de mettre du sel sur mes plaies
La salaison reste une étape pour sublimer les goûts
Brulure par le sel, la cicatrise sèche, le temps de laisser croûter
Cuisson lente pour le cuir véritable

Tu sais la fois où la couture était à vif

Il m’arrive d’assaisonner mes plaies
Le plaisir de plaire, le cuir épais
La saison d’hiver pour chercher le réconfort
Le gras et le chaud pour réchauffer un intérieur à température négative
Il m’arrive de faire tomber de l’encre sur ma peau
Le tatouage invisible à l’œil nu, l’invincible douleur
Marqué par le plomb juste sous la peau
Souvenir en croûte, pour ne pas y penser tous les jours

Tu sais la fois où la morsure seule, te calmait

Il m’arrive de me taire, la bouche exigeante
La parole n’existe plus, le temps de l’écoute
Pour comprendre l’autre, le temps, puis la chute
Nous ne sommes pas les seuls à avoir des plaies d’encre sur nos dermes salés.