Terre-plein dans l’inconstance

Nageur malgré les courants, sans doute ni angoisse, tu avançais en contrôle, en confiance. Tu as été sans heurt. Tu suivais l’itinéraire, organisé, maîtrisé. Tu courais derrière les pas, le temps, pour ne pas perdre, ne pas le perdre. Tu étais bien campé sur tous tes repères.

Et puis tu as chuté, plusieurs fois. 

Maintenant tu ruisselles, tu batailles. 
Des cassures, tu en tires des mots, des chants, des pas à pas pour mieux se dresser.
Tu étais insouciant. Tu es devenu faillible. Tu n’as pas le choix. Tu te fies au relief, tu affutes le minuscule, le sans bruit, le à mains nues. 
Tu étais boussole. Maintenant tu es en pleine garrigue.

Je te regarde pour adoucir tes angles. 
Je t’éclaire la route. 
Je remonte tes pentes. 
Je cherche patiemment le fondant dans ce corps qui palpite. 
Ce corps qui est le mien.
Ce corps que j’habite.
Ce corps qui porte en même temps mon passé, mon présent et mon futur.
Ce corps qui reste quand tout s’éboule.
Mon corps à vie.

Marseille

Et tu t’es éloigné quand ça a commencé. Tu t’es éloigné et tu n’as plus parlé. La grande ville ne l’a pas remarqué, tu y es revenu quelques fois. Un ou deux jours pas plus, par peur peut-être de retomber. Tu as été heureux là-bas tu disais, mais l’arrivée de l’enfant, l’appartement trop petit pour trois, maintenant, fini ton grand voyage, on arrête de déconner, retour auprès des proches, de l’autre côté du pays.

C’est toi qui les aide maintenant qu’ils sont vieux. Tu ne regrettes pas ton choix, dans tous les cas tu l’aurais fait, partir, mieux valait il y a quinze ans, quand t’étais jeune.

Maintenant tu t’en fous de tout ça, les villes se ressemblent. Là-bas il faisait trop chaud, ça te rendait malade, ici ça fait campagne, ça te rend triste.
Partout tu te sens seul, maintenant t’essaie même plus les relations, les femmes, toutes se ressemblent. Avant tu supportais une capricieuse, ça t’enfermait, maintenant tu habites avec une folle et ça t’enferme encore.
Tu as été, dès tes trois ans, quelqu’un d’anéanti et tu es maintenant toujours brisé en mille morceaux. Tu as guetté sur le toit, adolescent, le signe d’un espoir et tu connais maintenant la déception des nuits d’attente.

Les journées passent et tu continues ce que tu as toujours fait, subir leur lent défilement.

J’ai été invisible. Longtemps. Enfant taiseuse, discrète, disciplinée. De celles que l’on
oublie.
Je suis devenue sauvage. J’ai perdu le lustre de l’obéissance, ma douceur, développé
mes aspérités.
Étonnamment, j’étais née polie, je suis devenue brute.

– Tu ne te souviens pas de moi ?

– Non.

– Nous étions meilleures amies…

En terminale, retrouver ses marques auprès de ceux qui ont compté… Découvrir
l’absence d’empreinte laissée.
J’ai été naïve.
Je suis devenue lucide, sans pitié, sans regret à couper les amarres.
J’étais partie de force, souvent. Je me suis mise à partir de gré. Chercher la forêt, la
terre, la montagne. Courir en montagne. Me cacher dans les abris sous roche, me
couvrir de feuillages. Chasser.
J’ai été invisible.
J’ai choisi de le devenir. Je suis devenue invisible.

J’étais une enfant sage sous le regard prééminent de ma mère,
Je dévore désormais tout ce qu’il me reste en tête de ses yeux noisettes
Je me réfugiais dans l’ombre où je me suis perdue et condamnée à l’oubli
_____ Mais je n’ai plus peur ni de l’obscurité ni de la lumière
Je suis celle qui regarde aujourd’hui, sans chercher à être vue


J’étais étanche, fermée à la rencontre de cette altérité en moi,
_____ suspendue à des mots jamais prononcés
Je veux être vulnérable, réceptacle, ouverte aux quatre vents,
_____ à toutes les langues qui me traversent et me touchent
Je veux amplifier l’écho, me faire résonance de chaque vie croisée,
scander sans relâche le précieux de nos différences


J’étais béton armé, colosse, corps solide et désincarné
_____ captive d’une image banale, reflet terne, Narcisse inavouée
Je suis fêlée, faillible, éclat sensible, être charnel
Je tends à l’incandescence, au désir sans cesse renouvelé et à la quête jamais achevée
Je suis une, humaine, aimante, terre fertile et enchantée

J’étais où personne n’était
En ces lieux où persona non grata
Je n’étais nulle part au présent
Toujours passé par là, revenu de tout
Je suis ailleurs à présent, même sans savoir où
J’avais plaisir d’avoir, comblé d’aller partout
Parlant parlant parlant
Je suis vide maintenant
Prêt à m’emplir de nouveau
Cherchant à aspirer le son de voix neuves
De qui veut bien me parler
M’adressant à tout va
Je volais le temps des autres
Je jouais à faire durer
Sans savoir quoi mais toujours le soleil
Désormais je rends ce temps ruiné
Je reste présent sous l’ondée
M’offrant
Perméable à tout ce qui veut bien
M’envahir

la fulgurance et la perte

J’étais un pirate sur une mer infernale et je tentais d’attraper dans mes filets les presque morts qui me demandaient juste de sourire. Je suis à présent la presqu’île, le demi-mot qui a trop ri pour convenir et l’océan fendu m’a retourné trois fois. J’étais l’étendue et la confiance tranquille, je suis le trou noir, j’engloutis. J’étais ce que l’on me demandait d’être, je suis l’excès de mes propres souhaits. J’étais douceur, lactée, bleutée, sucrée, algue dansante, souple et solaire, je suis la vase noire, odorante et stagnante, s’accroche à tous les pieds qui voudraient bien s’approcher. Je me retire lentement à chaque vague habitée de coquilles vides, de coraux blancs.
Je suis le fond de la lumière, la fin de la vitesse, la fulgurance et la perte.

Je suis né d’une idée, sorti de terre,

érigé dans un ensemble.

Ma base reposait sur six pieds

qui ont foulé mon sol au quotidien.

J’étais l’arche de Noé de mes 6 pieds

et de leurs invités.

On chantait en moi, on dansait en moi,

on ne laissait pas le temps à la vie

de claquer ma porte,

on poussait mes murs pour faire de la place

à la légèreté,

on ouvrait mes fenêtres pour laisser

éclater les rires dégustés en entremets.

Aujourd’hui il ne reste que deux mains,

lestées d’un cœur lourd,

pour porter mon passé

dans des cartons, trier les poussières

de vie amassées en souvenir lointain.

Ne pleure pas, j’ai bien vécu,

je peux être et avoir été.

Je suis appartement témoin,

du temps jadis et de demain.

J’ai été une force de la nature, à me battre contre les vents intérieurs des croyances ancrées, des croyances sur le monde, des suppositions sur les croyances des autres, des fantômes de ma terre originelle. Je me suis épuisée à visiter chacun de mes gênes, pour y déceler les informations transmises de générations en générations, les fausses idées construites par mes voix, par mes expériences. J’ai été minutieuse dans ce travail ; bien sûr, j’ai dû en inventer quelques-unes, parfois extrapoler. Mon attachement aux traditions, comme des pulsions viscérales inexplicables, me tenait ; je devais m’en libérer. Je suis devenue suspicieuse et méfiante de toute croyance, attachement à une tradition, à une terre : qu’est-ce qu’elle manipule chez ce pauvre pantin de lui-même, qui ignore même qu’il est agi par des forces incontrôlées ? Mon besoin de comprendre s’est transformé en désir de tout expliquer. Je vis à présent dans un espace qui n’est pas le vôtres, pas le mien non plus, qui est indéfini et inaccessible. Je suis devenue distante. J’ai trouvé un refuge très loin d’ici. J’ai pu observer ce globe et je m’en suis détachée. Je suis devenue une conscience éthérée qui ne peut ni vivre dans le monde matériel, ni partager ses pensées solitaires et lointaines. En devenant lucide, je suis entrée dans le rien dans lequel on est quand on ne vit pas.

Je suis passé par les jeux
Le jardin, les écrans
Une série de pièces en plastique
La préhistoire se narre différemment

Je souhaite continuer d’apprendre
Rien ne se passe comme prévu
Certains mails ont plus de 20 ans
Les lumières basses n’ont pas changé
Je suis l’auteur du paysage
J’ai dédoublé mon esprit
Face à moi il y a des listes
Des collages sur des écrans géants
Aujourd’hui je théorise

Les gens passent et disparaissent
On a inventé des mots
Les odeurs, là, ne sont plus les mêmes
Je vois des formes juxtaposées
Des couleurs devenir pastels

Nous sommes les premiers surpris
J’ai tatoué un T-Rex sur mon bras
Un bouquet de lavande
J’étais une partie de la ville
Dans la nuit un feu crépite
De nouvelles tours se dressent
Le paysage décline
La sueur coule sur mon visage
Un tas de messages s’accumule
Mes jambes vacillent sous le soleil

Un avion est posé sur la plage
Je vois cette ville abandonnée
Les souvenirs se pixelisent
Elles n’ont plus peur désormais
Je suis devenu cette image

J’allais, épaules voûtées, m’appliquant à faire table rase des agapes et bonheurs d’autrefois, des paysages de l’enfance. Repasser, défroisser, doucement lisser la nappe blanche sous ma paume pour faire des miettes un petit tas.
Je mâchouillais des humeurs malsaines, je griffonnais des mots sans queue ni tête et j’absorbais des peurs à vomir, sans les rendre, des angoisses sans fondement. Naissait et périssait l’espoir, en vain et dans un même élan, quand s’additionnaient les doutes sur les baisers reçus et la duplicité à lire sur les bouches. Bonne élève, je m’appliquais à taire le meilleur et le pire. Tout et n’importe quoi, je le gardais pour moi ordonnant les trois temps d’une valse muette, une chanson triste qui me venait en tête, où seuls les grains de poussière tournoyaient dedans. J’étais petite, j’étais farouche.
Le monde tremblait sournoisement. Il écrivait l’histoire sans fin du temps qui passe, du temps qui blesse. Il écrivait le livre de l’éternel recommencement. Je suis devenue vielle femme. Les rêves ont noyé les peines, les pages assoiffées d’encre ont bu toute l’eau des larmes, les tempêtes sont apaisées, le ciel d’orage se découvre, les arbres babillent avec le vent et les couleurs sont plus intenses. Les petits bonheurs m’enchantent et me consolent à présent.