Capture

je caresse le travail des hommes
je caresse la surface magnifiée

il y a des rainures et des nœuds
une forêt de troncs polis

les chênes sont beaux et blancs
on a gratté leur écorce

on dirait une foule de femmes debout
dénudées à la fin de l’été

leurs nervures sont les traces du soleil
en négatif sur leur peau

ainsi pelées elles semblent faites
pour mes mains qui les épousent

je pose ma joue sur leur tronc et j’attends
le souffle d’un enfant

je pose mon oreille sur leur tronc et j’attends
le tapage des bois qui ne vient pas

ici tout animal est statue
tout mouvement est capture

et je pense et j’enlève
un à un mes vêtements et mes pensées

N’entre pas dans ces nuages. La bouche s’y virgule. Les corps agrafés. Les murmures s’étouffent. En écho ? entre le vide ?

Le bleu d’acier regarde la boue. Les ombres se noient dans les motifs.

Et les feuillages ?

La lumière s’enroule sur les barbelés. Voyez-vous cette douceur rose ? Une nuit éteinte…

Un coude replié. Un dos courbé. Une figure bleue en rondeurs. Des ongles s’accrochent tout autour d’un buste. Un tissu de laine. Le visage froid. Une figure humaine …est tombée.

Disloquée

(Sous les secousses).

– Le regard à l’envers

– Dans une flaque d’eau

Se réverbèrent des idées… peut- être. Une possible pellicule du ciel – un film ?

(vous n’y êtes pas du tout)

La nuit est salée. Papiers froissés. Identités bafouées. Mégots et vestes piétinés.

Des gisants dans une carapace vareuse. Des chaussures orphelines.

Cela pose question ces mains en relève. Tendues en prières. Le « Je vous salue » d’un jour brûlant. Et les pantins se béquillent en Requiem. Les viscères dans la rage.

Tu veux dire dans l’orage ?

L’arbre est toujours là.

et les oiseaux… ?

Vérité organique

Ils avançaient les yeux fermés, leurs antennes déployées. 

Les corps-paysages disposés dans l’espace. Les corps-voyageurs encore immobiles. Ils s’étaient mis en marche. Un pas après l’autre. Leur radar en action.

Je cherchais aussi de toutes mes oreilles, de toute ma peau leurs présences toutes proches. 

Des corps verticaux posés sur le sol qui modifient la qualité de l’air tout autour. Comme une dépressurisation. Comme un rocher détournant le flux de l’eau. 

Chacun avec leur fréquence. 

Mes pieds poursuivaient leur trajet, autonomes. Ils faisaient confiance à leurs orteils déliés.

Le contact viendra surprenant et attendu.

Je me laisse venir jusqu’à l’impact, brusque ou moelleux. Unique.

J’explore les contours de ces formes, ces lisières, ces lignes de crête de tous ces paysages-corps. Découvrir leurs matières, leurs densités, les zones-socles dynamiques et y déposer une partie de soi. Un poids à l’aplomb qui s’allège, traverse la masse et plonge vers la terre. Le sol est jonché de ces fils à plomb précaires d’un entre-deux poids.

J’actionne mes membres, je cherche une surface pour le flanc, pour y imprimer ma trace comme dans le creux mousseux d’un arbre. Deux masses organiques apposées,  comme détachées des corps, des corps qui se compactent, leurs deux poids qui s’annulent. 

N’être plus qu’une matière, 
une structure de fibres musculaires. Apaisant assemblage, 
une seule forme composite. 
Sans poids mais tonique. 
Je suis une masse perchée entre deux omoplates. 
Nous sommes des tissus mêlés. 

Une danse surplace en équilibre. 

Dans cet instabilité noueuse, on réajuste, on maintient en place l’édifice organique.

Mobiles charnels dans le vent de nos ratures.

Etonnante faculté des corps vivants, humains, plantes, animaux à enjouer les espaces, à se mettre en mouvement dans la fixité, à voyager même autour d’un point fixe. 

Les parties en contact, flottantes de jointures, dialoguent médusées. Leurs regards éteints laissent passer la lumière.

Sous nos ciels bas, émergent des sculptures éphémères respirantes dans la masse active. 
S’y dessinent des tressaillements pour survoler un monde. 
Des tentatives pour agrandir le champ.

Voilà c’est là

C’est un parpaing rugueux qui s’arrache à deux mains des entrailles. Ça t’allège et ça te crève, ça te fait cracher tes viscères, lâcher au monde ce que tu as de plus lourd, de plus dense, de plus précieux. Ça te creuse un trou dans la moelle ancienne, comme une lumière oblique perce l’odeur des pins après la pluie, les jours d’automne. Ça brouille les interstices, ça s’installe en tanière. C’est sombre, confortable, anonyme.


Maintenant c’est là, tapi en creux, ça t’observe du coin de l’oeil, façon mycélium, fragile et bleu, ça ramène une odeur de sous-bois, puissante, profonde, et puis autre chose, une puanteur, un remugle de cadavre chétif, une petite moue brodée de mille aiguilles. Ça te rampe au-dedans, ça te colle à l’humus.
C’est pourri et lumineux, délicat et menaçant, ça suinte un jus épais, visqueux, un parfum de prune blette qui macère doucement sur le plafond du temps.


Une moisissure légère te gagne les souvenirs, te recouvre l’enfance de petites spores velues, de longs filaments fades. Ça résonne dans ton crâne.


Ça construit des enfilades, des pièces vides, obscures, avec seulement, au centre, un cendrier de marbre empli d’une eau croupie et noire, où flotte un unique mégot sale. Des portes s’ouvrent sur des peurs cathédrales. Des murs éblouissants, triangulaires, des mains douces dans des tiroirs qui sentent la mer.
Une terrasse interminable recouverte d’arcades. Des baignoires d’eau fumante. Tout cela crée en toi une attente inquiète et indéfinissable, un désir labyrinthe.


Douleur ? Délice ?

Peu importe car ça s’effondre et ça t’emporte, ça tient main dans la main avec tout ce qui s’échappe: les rues grises et les matins humides, les missels et les tracts, les bouquets fanés (déjà!), les notices d’usage, les nuits blanches teintées de mauvais vin, la fumée âcre des cigarettes dans la lumière du soir. Les petites mains tristes et les poissons crevés à la surface du lac. La conquête de l’espace.


Finalement ça ramasse une tristesse ancienne, une tristesse bien connue, épaisse et tiède, une tristesse de matins froids et de fruits acides, d’édredons légers remplis de lignes droites. Ça la ramasse et ça l’avale, avec un soulagement honteux, un soulagement qui ne veut pas se dire. C’est un petit bombé vert, moussu et tendre, qui s’élève dans la forêt obscure. C’est une fuite et c’est un refuge. Ça vomit la poussière.

Réconciliation

On trouvera les mots plus tard.

On trouvera les mots, on les nouera les uns aux autres, ils suivront les phrases comme des trains quittent les gares, et l’instant se glissera à nouveau dans l’ombre des horloges, il rattrapera sa cadence. Il y aura une histoire et elle s’inscrira au creux de toutes celles qui tapissent les parois de nos mémoires.


On n’avait rien prévu, rien préparé. On les avait tellement rêvées, tellement redoutées, ces retrouvailles, qu’on leur avait ôté contours et corps. Elles flottaient là, entre nos noms, comme une brume tenace brouille un paysage, efface les chemins qui nous étaient tracés. On avait dans nos poches le couteau qui pouvait trancher le silence et ses dérives glacées d’orgueil, mais nos mains tremblaient autour de son manche. Il y avait ce brouillard entre nous, il était mur, abri, charpente, on s’y reposait. On s’y protégeait. Des fureurs. D’avant.


Est-ce un vent, un rai de lumière ? Un possible qui soudain surgit et qui hurle l’urgence ? Des regrets devenus trop lourds pour ramifier nos veines, qui tombent comme feuilles mortes et nous font trébucher ? On ne dira pas ces mots-là, on ne les cherchera pas. Ils ne nous soutiendront pas.


L’instant est là, derrière la porte. Il se raidit, comme ta silhouette ; il se fige, comme son souffle. Elle t’ouvrira ses bras, comme tu as ouvert son ventre. Et tu t’y blottiras, enfin. L’instant, derrière cette porte, sera celui d’un amour fou d’être resté immense. Tu ne le sais pas encore, tu me regardes. Tu ne le sais pas encore, tu me crains. Il faudra du temps pour refondre confiance. Plus tard. Quand l’instant aura retrouvé l’ombre des horloges, et le contour des mots.

Je sais parfaitement la composition de mon corps
Le ph de ma peau, son parfum
Je me suis pris sur mon dos
Je me suis porté
J’ai atteint le cœur du haut champ de maïs
Les abeilles

Le ciel est chargé
Lorsque je me dénude
Avec moi voir comment mes couleurs se perdent et se confondent
Dans le haut champ
J’atteins l’égrégore
Je dis
Repose mes mains
Course la plainte des grues
Entends le dévalement du gravier
Sa masse emplir le fond de ta gorge

Tu me dis de m’appuyer sur toi
Les nuages noircis s’écrasent
Sur la route je les attends
Ils s’accordent avant l’orage
C’est qu’il est l’heure
Dans un recoin de la route un cerf fait le mort
Il a aux hampes des petits sacs de poudre granitoïde

Passé l’orage vif
Je ne t’ai pas dit de venir à la terre
Ni le long de tes bras noyers

Six nouvelles couches d’ambre fauve
Envahissent le ciel landais

Je tente une sortie

Qu’est-ce que la mort
Le cri d’une balle échappée de l’asile
Qu’est-ce que la vie
Le chant de la douleur après avoir tout essayé

La violence
Le sang porté à tes lèvres
Mélodie effacée
Pluie de verbe fragmentée

Moi
C’est un je qui traque son ombre
Libre sillage des doutes
Rythmant mes soupirs
Jusqu’à ce que le silence profane mon sourire

Qu’est-ce qu’un père
Une absence prolongée entre deux sanglots
Un poing qui cherche un bonheur à hanter
L’amour

La dérive des enfants
Sous l’étreinte d’une peur

Il n’y a de saint
Que dans la tombe

Evidence

Il en va de l’ÉVIDENCE – vraiment, pas de jeu de mots !
Et dans ce cas on ne s’embête quand même pas à dire,
« qu’en penses-tu, qu’en pensez-vous ? »
J’ai beaucoup aimé, moi j’ai détesté, c’était intéressant, pour nous c’est non, vous vous êtes ennuyés,
ils n’ont pas su rire dans la dernière scène.
Une telle ÉVIDENCE ridiculement rendue explicite et… trop tard pour s’apercevoir qu’elle ne disait
rien !
Les trop parleurs disent si peu mais !
On ne va pas tomber dans le même panneau
– faire demi-tour et encore demi-tour en fin de compte on a vu quoi de la ville ?
Personne, ni rien, ni tout et plus et moins non plus.
C’est déjà plus clair !
Pas ; comme quand, on fait, du grumeau à partir du limpide.
Quelle honte !
C’est aussi l’une de leurs exclamations,
Voyons, on regarde de ce côté-là, du côté honteux supposé parce que dit,
RIEN À SIGNALER.
L’ÉVIDENCE nous avait prévenus mais mais mais ce n’est pas comme ça, en un battement de cils
d’autruche, qu’on renonce à la confiance, on aurait peur d’être cynique
et dans les salons vous savez ce qu’on en dit… des cyniques…
Plus voir moins parler, à demain !

Il est probable de passer à coté
C’est une affaire sismique
Une affaire
De coulées d’or qui fondent 
D’atomes électriques qui modifient jusqu’à la structure de l’air
Tu sens comme ça ondoie ?
Ça crépite comme le sillon d’un disque ancien
Ça retient son souffle
Densité argentique
Ça fixe et ça ressaque 
Puis ça repart puisque le temps n’a pas de roue de secours 
Toi tu as les cheveux couverts de cendres 
Tu pourrais avoir mille ans 
Le séisme a renversé le paysage 
Tu sors des ruines et tout respire
Ton cœur palpitant dans tes mains 

Là, observant, dans l’ombre des reflets.
Ça ondule…
Rappelant la vanité dans un œil étrange.
Par-delà, aux horizons défaits,
agitations des agissements.
Que faire ? Que comprendre ?
Il y a tellement de choses qui s’agglutinent
jusqu’à s’entrelacer, s’enchâsser,
s’enchevêtrer, se chevaucher…
parfois même, se piétiner ou…
s’embrasser.

Car : ça ne prévient pas.
Ça ne parle pas.
Ça ne dit rien.
Non ; pas un mot.
Jamais.
Ça laisse en suspens.
Entre différents états.
Des sentiments ambivalents.
Entre joie pure … et amertume.
Une palette de nuances.
C’est vaste.

Un indescriptible
dont on ne revient jamais

… identique.

Quand on y pense…
Mais pourquoi y penser ?
Savons-nous au moins
à quoi cela ressemble ?
On ne le sait que de l’extérieur
car lorsqu’on y pénètre…

… d’ailleurs qui en est déjà revenu ?