Ils sont le tonnerre, la fumée, les hurlements, la fureur et le sang
Ils secouent l’immense firmament
Par-dessus les humains tendrement grandissent
Les livres
Tandis que nous mourons
Continuent à vivre
Ceux que j’ai déjà lus
Ceux que je ne lirai jamais
Ces chaleurs infernales
Se lèvent, s’ébattent sous le soleil
Comme la fleur ou la feuille
Sont tout ce que j’ai
Ce qui vit
Ce qui vit infiniment
Comme les forêts
Comme un fleuve qui sort de sa ceinture dorée
Sont mes racines serrées à travers les rochers massifs
Où je rampe comme un insecte
Sont mes troncs
je m’y glisse salamandre écailleuse
ils surgissent de la vase durcie
et de ma crevasse me chassent
moi chauve-souris, araignée
les livres coulent sur le sable
je les bois, les contemple
ils parlent à l’enfant
à la fourmi, à la sauterelle, au ver
d’où viennent-ils
les livres 
des troupeaux de montagnes 
de l’apparition de la mousse 
d’Homère, d’Horace, d’Ovide, d’Aristote 
de la souffrance qu’on éprouve lorsque le corps tout entier se dissout 
le livre se pose la question

POUR celles et ceux qui voulaient venir
POUR celles et ceux qui ont réuni tout l’argent qu’elles et ils n’avaient pas
POUR celles et ceux qui en ont rêvé et pas seulement la nuit
POUR celles et ceux qui y ont cru
POUR celles et ceux qui y croient toujours le corps inerte traversé de tonnes d’eau salée et d’oublis
POUR celles et ceux qui ont promis qu’ils reviendraient
POUR celles et ceux qui ont voulu osé tenté essayé bravé sacrifié tout
POUR celles et ceux qui ne sont arrivé.e.s ni à bon port ni à aucun port
POUR celles et ceux qui ne sont pas venu.e.s, qui n’ont rien vu, qui ont vaincu leur peur du désastre.
Quand la nuit tombe, nous tremblons, pareil
Quand l’enfant paraît, nous exultons, pareil
Quand notre mère expire, notre cœur brise, pareil.
Les archives de la mer ont une mémoire insondable
Mieux vaut laisser de beaux souvenirs derrière soi.

Pour celles qui font des drames, qui ruminent des épingles, qui tournent en boucle leur linge sale dans leur ventre
pour celles qui vivent clouées au lit du plomb dans les plumes sous le ciel du plafond
pour celles qui ont tout misé sur un nouveau départ et qui rentrent dans leur trou aussi grises qu’une souris
pour celles qui se tapent la tête contre leurs propres murmures
pour celles qui s’assoiffent de regrets et s’abreuvent à leurs larmes
pour celles qui tirent le rideau sans faire leur révérence
pour celles qui tombent à genoux pour un oui pour un non hurlant jusqu’au dégoût
pour celles qui n’ont pas su pas osé pas fini et qui s’effacent avant l’heure de la disparition
pour celles qui saignent des larmes tant elles ont à pleurer
pour celles qui s’abritent dans les brindilles de leur peau aussi fragile qu’un nid d’oiseau

quand les puissants seront déchus nous affolerons le monde
quand les gagnants auront perdu nous brandirons nos échecs comme des reines
quand les conquérants seront vaincus nous clamerons nos victoires de rien
quand les vaillants n’auront plus de courage nous leur offrirons nos forces de souffrantes
quand seuls l’art et la beauté nous sècherons nos larmes
quand seuls l’océan et l’écume nous voguerons sur nos vagues à l’âme
quand seuls la brume et le vent nous referons surface
quand seuls l’éclair et la lune nous nous tournerons vers le soleil

de nos vies effleurées un parfum reste à naître
chaque jour entre nos murs mille oeuvres à enfanter
notre survie signifie encore plus que la vie