Bleu électrique

Il y a presque 17 ou 18 ans…
Il y avait eu la neige…
On était restés bloqués une semaine,
comme ça,
tout le village, sans électricité ni rien.

Toute la vie à pas plus lents,
dans l’horizon calme du blanc.

Au coeur de chaque maison, le feu.
Cheminée, bougies, tisane fumante,
alcool fort dans bouteilles de verre.

On était restés seuls, entre nous, au village,
toute une semaine,
comme ça.

Seuls, coupés du monde.
Sans électricité ni rien.

Je crois qu’on nous avait oublié.
Le téléphone ne passait plus, ni la radio.
Tout restait bloqué, à l’arrêt,
comme ça.

C’est toujours les mêmes que l’on oublie, pas vrai ?
Ceux qui vivent au bout de la route.
Les paysans, les villageois.

Le boulanger avait remis en service le four à bois.
C’est ce qui nous a sauvé, l’odeur du pain chaud.
C’est ce qui a réchauffé nos mains, nos bouches, nos ventres.
On s’enfonçait dans la neige jusqu’aux genoux
pour cette odeur de pain, pour la croûte bien cuite.

Le vieux a voulu y aller lui aussi.
Les vieux font semblant d’écouter.
Les vieux gardent leurs idées en tête.

On lui avait dit de ne pas sortir,
et lui, il a enfilé ses bottes usées.
Comme ça.

Il voulait voir le four à bois d’autrefois.

Les vieux aiment retrouver les odeurs de l’enfance.
Les vieux cherchent où ont disparu les saisons.
Les vieux rêvent de bonhommes de neige.

Alors, il a laissé ses traces dans le blanc.

Le chemin avait été un peu dégagé,
mais la neige avait gelé.
Le vieux a continué.

Il a marqué une pause,
le temps d’un de ces bonbons à la menthe
dont ses poches étaient emplies.
Il a laissé tomber le papier sur le sol.
Comme ça.

Une tâche bleue électrique sur tout ce blanc.

Rage

La rage ça me prend de face, de plein fouet. D’abord, ça bouillonne, ça gonfle, ça vibre comme si les vitres de mon visage allaient se briser. Le couvercle que je tente de poser sur ma colère ne tient plus. Il se soulève à chaque fois que quelque chose m’écorche le cœur. On dirait que je suis une cocotte minute au bord de l’explosion. Ça siffle quelque part. Pour prévenir que ça bout. Que je suis à bout. Au bout du bout. Que dans un instant ça va péter. Bombe à désamorcer. La soupape, la valve, le clapet anti retour ! Mais ça ne suffit pas. Ça finit par déborder. Le feu sous la cocotte ne s’éteint pas en tournant le bouton. Si tu souffles dessus, le feu ne s’éteint pas, il se réactive, il reprend du poil de la bête. La bête c’est moi. Ma mâchoire : crocs plantés dans ma propre bouche, ma proche chair, retournés contre moi. Mon poil se hérisse. Rien ne peut me caresser. Mon poil est dru comme un tapis de fakir, une plante épineuse, un cactus. Celui qui pose sa paume risque gros. Il risque un jet ininterrompu de mots assassins, de phrases vénéneuses. Qui sait qui en sortira suffisamment indemne pour souhaiter encore ma compagnie, qui sera encore assez brave ou fou, qui sera suffisamment immunisé pour s’immiscer entre ma rage et moi.
Ma rage et moi, on ne fait qu’un.

En Dordogne, c’est probablement l’automne qui a marqué mon enfance, quand les sous-bois prennent des teintes chevreuil, que l’air se charge de parfums d’humus. Les chemins sont tapissés de bogues entrouvertes sur la luisance de trois châtaignes encore serrées avant que, sous le pied, on ne fasse rouler leur prison pour les en délivrer. Les mains ramassent et empochent pendant que le regard se glisse sous les rameaux à la recherche de bolets, de cèpe de Bordeaux en bouchon. La pluie fine détrempe les vêtements mais on s’imagine déjà au coin du feu à laisser sécher les témoins de son errance. On sent déjà le feu. Et reprenant sa marche vers la maison qui fume, on croise le mélancolique. Le mélancolique aime l’automne qui pleure. Il est à la fois triste et exalté, exalté de tristesse en réalité car le mélancolique aime être triste, il a besoin d’être triste. Il avance lentement, silencieux, imprégné de souvenirs qui le harcèlent, de souvenirs qu’il invente si les siens ne sont pas à la hauteur de ceux qu’il voudrait avoir. Le mélancolique regarde celui qu’il croise, de son regard touchant et profond, strié de fissures, exhibant ses failles comme s’il demandait au passant de reconnaître la beauté de sa douleur. Parce qu’elle est belle sa douleur, non ? Le passant, la passante, a les cheveux d’un.e autre, la bouche convoitée, embrassée et perdue… et que dire de l’odeur de la pluie dans les sous-bois… parce que ce jour-là, le jour où il l’a embrassée cette bouche… ce jour-là aussi il pleuvait. « Vous me rappelez quelqu’un que j’aimais » dira alors le mélancolique d’une voix douce et enveloppante aussi aiguisée qu’un poignard… parce que le passant, la passante, sera un.e sensible… les sensibles marchent dans les bois, à l’automne, les jours de pluie à la recherche de l’émotion.

Un désastre

1973

Mort de Picasso Coup d’état au Chili Bongo réélu au Gabon Naissance de Christine Arron Le cercueil de Pétain est volé Décès de Fernand Reynaud

Je suis né. C’est le début. Un bébé qui crie, s’époumone. Il a faim. Elle vient, elle lui sourie et lui donne à manger. Tout va bien, il s’endort.
Je suis né sans douleur. Accouchement sans. Pour moi en tout cas. Pas de souvenir de la moindre angoisse, du moindre cri, de la plus petite goutte de sang. Naissance immaculée. Naissance vierge.
Pour elle, ma mère, ma maman je ne sais pas. Lui poser la question aurait été délicat. Peut être la force de l’habitude ? Après tout je n’étais pas le premier mais j’étais le dernier. Tous aimés, tous choyés, tous nourris. Un beau début. En fanfare !

1989

Démocratie au Chili Naissance de Teddy Riner George Bush président Fatwa pour Salman Rushdie Loi contre le dopage Inaugration de l’opéra Bastille Prost champion du monde Multipartisme à Madagascar Bicentenaire

Et moi et moi et moi…je trace ma route. Ecole, pension, premières cigarettes, masturbation. Je croise des filles. De loin. Pas toucher. Oui de très loin. Ça fait peur. Comme un continent inaccessible et dangereux. Sans doute ce qu’on ne connaît pas effraie. Les filles, leurs corps : seins, sexe, plaisir, jouir, faire jouir….Faire jouir ? On m’avait pas expliqué ça non….Penser à l’autre…non…

J’avais le droit moi. J’étais l’enfant de la maison. J’avais ma petite royauté. Rien ne devait me résister. J’étais moi d’abord. Sans le savoir je m’éloignais.

2020

Contamination attaque de Villejuif assassinat de Samuel Patty élections à Taïwan décès de Christophe brexit premier mariage homosexuel confinement

Elle m’a dit je t’aime. Moi aussi j’ai dit mais je savais pas. Elle c’est Marie. On s’aime on se caresse. On est bien ensemble ; on restera tous les deux pour la vie ; c’est sûr je me dis. Peu importe Marie ; c’est comme ça que je vois les choses. Marie est à moi ; c’est ma chose et elle ne le sait pas.

13 octobre 2023

Il ne s’est rien passé le 13 octobre 2023

Soir d’automne en Bourgogne. Rien ne se passe ; tout est calme. Les voitures sont garées là où elles doivent l’être. Rien ne dépasse. Le vent fait voltiger quelques feuilles mortes. Au loin des silhouettes s’affairent autour d’une moto. Petits trafics. Un moteur puissant troue le silence. Une cité qui s’endort doucement.

La cité elle est là face à moi. Une grande barre d’immeuble sur huit étages. Des antennes paraboliques ; lueurs des écrans de télévision. Des fenêtres ouvertes laissent passer des bribes de films, de disputes, d’amour. J’avance. Je pousse la porte et je rentre.

Un hall comme tous les halls de cité ; des graffitis, nique la police,  nique ta mère….dominique nique nique…..des sacs de chips qui traînent, un ou deux mégots de cigarette et un ascenseur en panne.

Je monte doucement mon escalier ; celui qui va me mener inexorablement vers mon appartement. J’y suis. Je suis face à ma porte. Je cherche mes clés et j’ouvre.

Pas un bruit. J’allume. Un canapé de couleur brique. Des coussins. Une table basse en bois clair sur laquelle on aperçoit des télécommandes. Deux fauteuils de type anglais de bois sombre, assises en cuir vert sombre. Une large baie vitrée ouvrant sur un balcon. Des rideaux. On distingue des arbres dans la nuit qui avance. Une plante verte en piteux état, manifestement en manque d’eau. Un lampadaire au support torsadé. Au mur quelques tableaux, des images aussi et une télévision. Eteinte. Un buffet deux portes. Sur le dessus de ce buffet, une boîte de cigares ouverte, un petit cadre photo dans lequel on voit un soldat en vareuse et casque sur la tête (peut-être un aïeul), une lampe art déco. Eteinte elle aussi. Une table de bois foncé et quatre chaises gris clair à dossier droit. Un meuble bas spécialement conçu pour recevoir du matériel électronique : décodeur, amplificateur, lecteur dvd, platine pour écouter des disques vinyles.

Dans un petit couloir deux portes s’ouvrent. A droite c’est la cuisine. Moderne, sans extravagance. Vitrocéramique, lave vaisselle, lave linge. Un évier en inox.  Un plan de travail de bois clair. Divers ustensiles de cuisine sont posés : trois fourchettes, deux couteaux, un rouleau de papier absorbant et un torchon roulé en boule. Des meubles bas, d’autres fixés au mur. Microonde, grille pain, frigidaire. Des murs blancs et une horloge au tic tac incessant. Il est 22h05. 13 octobre 2012.

La porte de gauche donne sur les toilettes. Là aussi les murs sont blancs. Papier toilette. Produit anti tartre. Une siège toilette classique avec une lunette de couleur bleu ciel. C’est la seule marque de couleur. Au sol est posé un journal plié en 4. Une grille de mots croisés à moitié remplie. Un crayon et une gomme sont posés sur le journal.

Le couloir fait un coude à gauche. Au bout de ce coude une porte ouvrant sur une chambre. Une fenêtre entrouverte qui donne sur la cour intérieure de l’immeuble. Un léger souffle d’air entre dans cette chambre. Un lit à deux places, 140 x 190. Près du lit, une table de chevet. Quelques livres (V 13 , impuretés de Philippe Djian, Paris Ronis) ainsi qu’un réveil matin aux chiffres rouges. Une commode blanche 3 tiroirs sur laquelle sont posés un jeu d’échecs en bakélite, quelques photos ainsi que des objets divers : un petit éléphant noir, une coupelle dans laquelle on trouve des piles, sans doute usagées, un bâton de pommade pour les lèvres. Un vase sans fleurs. Dans un petit cadre noir découpé en forme de nuage, la photo d’un enfant, une fille de 5 ou 6 ans,  elle rie et lève la main gauche. Elle semble déguisée comme pour un carnaval. Peut-être une fête d’école ou un mardi gras. Le lit est défait. Quelqu’un y a dormi. Peut-être une femme. Dans la commode, des vêtements de femme, des vêtements d’homme également : pantalons, chemisiers, culottes, robes, tee-shirts, chaussettes…. Il règne bizarrement un certain désordre dans cette commode.

Sur le mur à droite, face à la commode, un grand placard à deux battants. Une fois ouvert, le battant de gauche laisse voir un miroir fixé par quatre crochets en inox doré. On peut s’y regarder à loisir. Des manteaux, une veste, des cravates, chemises, tailleurs. Le tout de bonne facture.

Dans ce même couloir, à gauche en sortant de la chambre une dernière porte s’ouvre sur une salle de bains. Baignoire blanche, rideau de douche aux motifs hawaïens, meuble bas deux portes supportant une vasque blanche vraisemblablement en émail. Robinet mitigeur classique. Porte savon modèle courant. Un sèche-serviette vertical fixé au mur. Un  grand miroir sur toute la largeur. Là aussi les murs sont de couleur bleu ciel. Un meuble de salle de bains tout en hauteur. Un bac à linge sale à moitié vide. Des médicaments. Deux brosses à dents. Une boîte de préservatifs. Taille moyenne. Entamée.

Voilà. C’est là que j’habite.

De retour dans le salon. Elle est là. Elle me regarde et elle me sourie. C’est Marie. C’est elle que j’aime. Et elle m’aime aussi. Pas le choix. Un peu plus de trois ans maintenant. Tant d’années de bonheur nous attendent.

Une rencontre fortuite. Une soirée à laquelle je n’avais pas envie d’aller. Par paresse. Par lassitude. Mais j’y suis allé et j’y ai rencontré Marie. La femme de ma vie. Celle qui me comprend. Celle qui sait me parler. Celle qui à cet instant me regarde et me sourie.

Cheveux blonds cendrés autour d’un visage d’une douceur enfantine. Des yeux marron foncés. Le plus joli nez de la création. Une bouche……je l’aime tellement. Elle est tellement belle.

Mais Marie ne bouge pas. Pourquoi Marie ne bouge-t-elle pas ? Je suis debout. Bras le long du corps. Je suis fatigué. Epuisé. Je sens mon corps vibrer. Je sens mes mains trembler. Que se passe-t-il ? Je la regarde et je la vois.

Je vois Marie. Floue. Je pleure. Mes larmes coulent. Ma vue se brouille.

Je vois rouge. Je vois un point rouge sur le sein de Marie. Marie qui me regarde et me sourie. Un point rouge qui s’agrandit, qui s’étend, prend de l’ampleur, se répand. Glisse sur son corps, glisse goutte à goutte sur le corps de Marie. Ses yeux grands ouverts.

Je l’ai tuée.

Pourquoi elle m’a fait ça à moi ? Hein ? Pourquoi nom de Dieu ? Je lui suffisais pas c’est ça ? Hein ? La salope ! Toutes des salopes ! Elle pensent qu’à ça ! Merde ! Enculée ! Fallait pas me faire chier ! Pas moi hein ? Fallait pas me chercher ! Elle m’a dit….elle m’a dit qu’elle voulait partir, me quitter monsieur l’agent. Hein, me quitter !!!!Partir !!!!! Mais partir où ?, avec qui nom de dieu ? Avec moi ? Non, pas avec toi qu’elle a dit Monsieur l’agent. Pas avec toi !!!!!  avec lui j’vais partir, oui, avec lui, lui il m’aime, il prend soin de moi, me respecte ; lui il me frappe pas tu vois hein ? Tu comprends, c’est fini, je m’en vais !!!

Qu’est ce que je pouvais faire monsieur l’agent ? Qu’est ce que je pouvais faire ? Elle avait pas le droit de me faire ça…

….un peu peut-être, une fois ou deux, rien de grave, une dispute de temps en temps quoi et la main qui part, les coups qui pleuvent, la colère qui me prend, m’habite, m’ensorcèle ; je peux pas m’arrêter. Elle me crie arrête, arrête, arrête et je continue et je m’effondre et je pleure, je sanglote comme un petit enfant.

Oui monsieur l’agent vous avez raison mais…dites moi que je suis pas un assassin monsieur le juge ! Dites moi…c’est normal non ? Elle avait pas le droit. Voilà. Elle avait aucun droit. Une femme qui vous quitte hein monsieur le juge….Je l’aimais….je croyais que…..j’fais quoi maintenant Monsieur le juge ?

Ils ont frappé. J’ai ouvert la porte et ils sont rentrés. On les avait prévenus. Un bruit au 4ème gauche, comme une détonation ; vous feriez bien de venir. Il arrête pas de la frapper. On la voit le matin vous savez. Les cocards, les lunettes de soleil au mois de décembre, la démarche fragile et la tristesse, la peur sur son visage. Nous on dit rien vous savez, on se mêle pas de ce qui nous regarde pas vous comprenez mais là faut venir monsieur l’agent. Il y a trop de silence.

La vie à la fenêtre

La rue à cette heure matinale commençait à frémir. Le givre, sur les trottoirs déposé, scintillait à la lueur dorée des lampadaires. Ces derniers jours, le vent d’hiver avait pris ses aises, soufflant comme on pouffe, par éclats. Le silence peu à peu se brisait dans l’air vif.


Montaient alors les claquements des talons sur le bitume, le bruit de métal des rideaux qu’on soulève, les premières voix encore enrouées de la nuit et le crissement des pneus sur la route gelée. Les fumées argentées s’échappaient des cheminées comme aspirées par le ciel blafard, un ciel annonciateur de neige. Le bleu des montagnes par-dessus les toits s’altéraient doucement à mesure que s’égrenaient les minutes. On voyait désormais les enfants, en grappes, arriver de chaque côté de la voie, emmitouflés des pieds à la tête, le cartable sur le dos, les mains dans les poches et le rire en bandoulière. Mon regard
s’accrochait à l’élan de leur jeunesse. Avec joie, chaque matin j’attendais le passage de ces petits écoliers. Les ans avaient coulé sur moi sans que je m’en aperçoive. J’étais la Vieille, désormais. 

La vieille est assise derrière la fenêtre des heures durant. Spectatrice du monde, qui sans elle poursuit sa course folle. Le corps perclus de douleurs, l’esprit dégradé, la vieille ne bouge presque plus de son petit appartement ; ses jambes ne la portent guère dans les escaliers si raides des vieux bâtiments de ville. Sauf lors des visites, trop rares de son fils, de sa fille ou d’amis qui lui restent. Car il faut, à la vieille, des yeux, des bras et des oreilles pour aller au dehors. Même au dedans, maintenant, c’est difficile. Se déplacer du lit à la fenêtre, de la fenêtre à la table, de la table à la salle de bains. Le moindre geste devient compliqué pour la vieille qui vieillit. L’horloge, usée elle aussi, continue malgré tout à battre la mesure de ses journées. De bonne compagnie, elle est son repère, la gardienne de son passé et son joyeux carillon, le messager de son avenir, même incertain. La vieille ne veut avoir besoin de personne mais si quelqu’un, là, s’approche, elle a toujours quelque chose à lui dire. Car elle a vécu tant de choses, la vieille, de l’autre côté de la fenêtre.

Et surgissent les tristes

J’aime cette lumière. Elle peine à percer la nuit. Ses rayons se battent contre l’épaisseur de l’obscurité. Ils transpercent doucement son voile encore chargé de fraîcheur. C’est la clarté avant le soleil. On ne sait jamais quand les forces changent de camp. Il y a toujours un moment de doute : le monde ne va-t-il pas rester à jamais plongé dans l’invisible ? J’oublie. Dans quelques instants il fera moins froid. C’est très rapide. Dans un tremblement infime, la couleur parcourt la cime des arbres, les contours épais et sordides s’affinent, les silhouettes se détachent. Soudain l’obscurité devient bleue. Le monde troque le gris pour la vue. Elle émerge parmi les morts et tout recommence.

C’est à ce moment-là que surgissent les tristes. Le jour les enfonce dans l’errance. La terre s’ouvre où passent leurs visages insomniaques. On pourrait croire que la lueur les appelle et leur suture un peu le cœur. Elle les transperce pourtant comme une lance irrémédiable. Ils aiment la nuit, elle les rassure dans leur tristesse. Ils la diffusent avec vanité dans toutes les ombres du jour. Ils sont épais comme la lune et éhontés comme l’herbe. Ils propagent leur peine sans relâche. Ils ne cesseront jamais de nous imposer leur douleur. Sous leur regard, le ciel se transforme.
Et la lumière d’un coup, est pleine de terreur.

Entre ces deux là l’air est lourd, étouffant. Il n’y a pas de chemin envisageable, juste des impossibilités, des barrières invisibles qui coupent les élans, qui coupent les ailes…

Pas de risque à prendre, chacune dans ses appartements, c’est mieux ainsi.

Si d’aventure il y a croisement, c’est têtes baissées pour éviter un regard qui en dirait long sur ce qui se jouent, prises au piège malgré elles. La mère et la fille ne respirent plus ensemble. Elles étoufferaient, elles s’étoufferaient tant les non dits se précipiteraient. Le salon est saturé de vide. Dans un décor où les objets bien sages rappellent à leur mémoire un passé qui persiste.

Une vie de misère, de relation impossible. Un son inaudible long, criard, une note qui s’étire tel un cri insondable. Un saxophone parle à la place de ces deux là et des petites frappes de percussions ricanent de la situation. Tels des petits démons, ils rient du gouffre invisible et vif, coupant, séparant, éloignant tel un miroir déformant une réalité perdue. L’invisible a gagné la partie de cette impossible réalité.

La mère la mama la maman, celle qui a mis au monde l’autre se redresse. Un petit rire surgit de son trésfond et s’extériorise. S’étant extraite subitement de cet air empoisonné, un nouveau souffle l’emplit, la remplit et déborde, se déverse, coule à flot. Il arrose et il envole, il lave et purifie, cet air trop longtemps étouffant. Un rire, deux, trois rires. La fille les entend.

De la mère, ça continue à déborder et jaillit par salve. Du bout de ses doigts des ondes invisibles viennent dessiner dans l’espace environnant des formes fleurs, des poissons bulles imaginaires et autres motifs incongrus… Tout est envahit … La mère magicienne sorcière danse maintenant et vomit le poison démon. Elle a le pouvoir, la magie du vivant. Un chant se mêle à la partie et la fille légère flotte dans ce nouvel air et sourit de cet ici et maintenant comme si l’avant n’avait jamais existé.

C’est une fin d’après-midi au sommet du Mont Nam, presque le crépuscule 
L’air est chargé d’épaisses nuées qui crèvent en brusques torrents 
Les rizière inondées rutilent de lueurs mouillées, hésitent entre le vert et le bleu
L’horizon se fond entre ciel et terre, comme les gâteaux du Têt, gâteau – ciel, gâteau – terre, ni ciel ni terre, que du riz
C’est une saison de pluies, d’odeurs et de couleurs mêlées, la nuit qui tombe ferme l’horizon et éteint les rizières.

C’est au sommet du Mont Nam, devant la forteresse militaire 

C’est un soldat 
Un jeune soldat, vaillant, pas fort ni grand mais invincible tout de même 
Il a un uniforme froissé et une casquette à étoile rouge 
Il a une guitare à la main
Il s’assoit sur la première marche de la forteresse
Il regarde les rizières inondées et le ciel d’eau 
C’est un soldat comme tous les soldats, il n’a pas d’autre mission que celle pour laquelle il porte cet uniforme, cette casquette, il sait qu’il est né pour cette mission et aucune autre. 
Mais le soldat a 20 ans, il a envie de chanter la berceuse du gâteau – ciel et du gâteau- terre, il s’assoit sur la première marche et chante. Sa guitare a un son de mandoline.
Il chante. Il ne monte pas la garde.
C’est le crépuscule, c’est la nuit qui tombe sur le Mont Nam.
Et sa voix s’élève, pure comme celle d’un enfant au sein de sa mère.