Fragments

– Il faut toujours que tu rajoutes des couches, que tu remplisses l’espace. Tu pourrais faire un effort, parfois, pour entendre l’écho de ce qui s’est dit avant ton arrivée. Déjà dans l’enfance, tu étais comme ça. Tu n’as jamais su observer le monde, rond et délicat, autour de toi. Il faut toujours que tu t’en saisisses, que tu le comprimes, le façonnes à ton image. Ne t’étonne donc pas si les gens te fuient. Au début tu les attires et puis tu les étouffes. On était sur le point d’avoir une vraie conversation avant ton arrivée. Si tout le monde était taillé dans le même caractère que toi, il n’y aurait pas de poésie, parce qu’il n’y aurait personne pour l’écouter.

– Vous n’alliez rien vous dire avant que j’arrive et tu le sais. Parce qu’ils n’ont rien à dire, jamais. Je vous ai laissé le temps, exprès. J’ai fait deux fois le tour du jardin, j’ai même caressé le chien couché dans l’allée. Ce chien que je déteste, je lui ai flatté la joue, tu vois, comme ça. Pour vous laisser le temps. Je suis une soeur modèle finalement.

– Parfois je te hais. A ça se mêle un monceau de sentiments sédimentées. On n’en sortira jamais, tout ça s’est gravé dans notre caractère d’enfants. J’aurais aimé que cette fois, tu n’essayes pas d’agir sur le monde, que tu écoutes ce qu’il te chuchote.
Mais converser avec toi est un art de la contorsion. Déjà tu n’entends plus. Arrêtons-là, retourne caresser ce chien craintif et peureux. Lui, il n’a pas besoin qu’on l’écoute, tu peux juste lui flatter le flanc et il t’aimera.

Ce qui subsiste

Premier tableau

Il faut toujours que les outils soient prêts. Installés sur la grande table, les pinceaux sont disposés dans un ordre précis, selon les formes et les tailles. Il y a les pinceaux plats : longs, courts, biseautés, usés, bombés, en amande, les langues de chat, les éventails. Il y a les pinceaux ronds : longs, étroits, bouts pointus, effilés, traînards. Il y a aussi divers couteaux et spatules, des traceurs, des éponges, des rouleaux et des feutres. Il y a un sac de papiers de soie colorés, des chiffons, de la colle, du médium, un récipient d’eau claire et une grande palette. Les tubes de peinture sont classés dans des compartiments, par couleur, de la plus claire à la plus foncée.
Avant de commencer, c’est un rituel immuable : elle ouvre des recueils de poésie. Elle les feuillette, s’attarde sur des pages, souligne quelques vers. Puis, le casque sur les oreilles, elle choisit la musique qui l’accompagnera. De la musique classique souvent, ou du jazz. Sans parole toujours.

Des choses de l’enfance lui reviennent alors en mémoire. Des choses simples. Des paysages. Des émotions. La lumière, les couleurs. La courbe douce des collines dans le bleu intense du ciel. Le ruban de la rivière qui serpente dans les champs. La forêt de chênes où elle aimait se perdre. Les parfums du jardin. Les pétales ronds et délicats des églantines et ceux des roses anciennes. Le blanc pur du lys. Les teintes plurielles et capricieuses des nuages. Et les verts, toutes le nuances de vert, des plus tendres aux plus obscures.


La voici, devant la toile vierge avec ces images-là qui surgissent, avec ces souvenirs qui affluent et, comme la musique inspire, elle se saisit des couleurs, elle les manipule, les combine, les superpose. Sur la toile, la peinture jaillit. Des taches émergent du néant. Des couleurs primaires éclatent ici et se fondent là. Des lignes droites épurées éclatent en bouquets, s’écartent, se nouent, se courbent. Des zones chaudes réveillent les teintes froides. L’émotion bouscule les formes qui s’interpénètrent. La terre côtoie le ciel. Le jour chasse la nuit. Dans le même caractère organique que la musique qui flue dans les oreilles de l’artiste, la composition de la toile se structure et s’harmonise entre réserves subtiles et vastes mouvements. Une fenêtre abstraite s’ouvre toute grande et le paysage advient qui vibre dans l’espace.

Deuxième tableau

Ils ont installé l’œuvre dans le jardin. Une sculpture en pierre blanche entre deux arbres de Judée. Les troncs sont énormes comme des anacondas et ce sont des lianes tortueuses qui s’enroulent sur elles-mêmes et les branches fleuries font une voûte au dessus de l’enfant. Les fleurs en grappes commencent à faner et elles s’envolent et elles tourbillonnent puis retombent, toutes délicates, sur le corps potelé, sur ses épaules arrondies et sur sa petite tête chauve. On a laissé tous ces pétales le recouvrir et qui lui font, à présent, comme une tunique rose pourpre.

Il est couché sur le flanc, appuyé sur un coude et sa joue repose dans sa main. Il a les yeux mi-clos et un sourire très doux sur les lèvres. L’enfant qui a servi de modèle ressemble à un jeune moine ou à un ange.
Tout est silencieux et paisible, ici. Le temps fait une pause.

Troisième tableau

Jusque-là endormi et replié sur lui-même, le corps se réveille au son des percutions. Dans le faisceau lumineux qui le poursuit, d’abord maladroit et trébuchant un peu, le danseur se déploie enfin. Il s’élance, se mêle et épouse parfaitement le rythme trépident de la musique. Il trace des lignes brisées, des courbes amples, des cercles, des spirales. Il semble obéir à un rituel occulte qui se joue de l’espace et de la gravité. C’est un flux ininterrompu d’acrobaties, de pirouettes, de mouvements hétéroclites. Les gestes sont capricieux, vifs, brusques, tendres, cruels, ludiques et spontanés comme caractère d’enfants. Le danseur bondit, se roule sur le sol, marche, court, vrille, tourbillonne jusqu’au vertige. Ce corps en transe et qui exulte, se fige soudain. Les tam-tams et les djembés se sont tus. Le danseur chute sur les planches et, dans une ultime contorsion, son corps s’affaisse et se tasse. Comme un animal craintif et peureux, frappé dans sa chair par le tragique de l’existence, le danseur se recroqueville et s’enroule autour de sa blessure.

Le rideau tombe. Les lumières électriques nous aveuglent et dehors c’est la nuit.

Fragment d’elle

Je regardais la pluie par la fenêtre du salon

Il pleuvait des cordes comme des pendus

Il pleuvait fort, si fort que la pluie formait un rideau

Alors je l’ai écartée avec mes mains et je pouvais voir la mer

Je voyais des pas sur le sable et je marchais dedans, je devenais l’autre on ne devenait qu’un, une meilleur version de moi même

Je voulais taper dans l’eau, en rythme, à 69 bpm, pour faire danser les poulpes

Ou arroser la mer avec un arrosoir spider man

L’arroser pour faire pousser quelque chose de vivant, un souvenir qui n’existait pas encore

Je voulais mettre tout le sable de toutes les plages du monde dans un sablier

Pour que le temps ait plus de temps, qu’il passe plus lentement, qu’il s’allonge

Et bronze

Je regardais la mer et je mangeais une à une toutes les pages du calendrier des pompiers, celui avec plein d’images de chats

C’était coloré

Je mangeais toutes les pages, je n’oubliais aucunes dates

Je finissais toujours mon assiette

J’avalais le temps, je mâchais, je broyais avec mes molaires les mauvais souvenirs

Pour qu’ils soient plus faciles à digérer

J’ai tourné la tête pour la regarder

Les murs s’étaient un peu rapprochés d’elle, pour entendre ce qu’elle disait

Les murs entendent tout ce que l’on dit, les belles choses et les saloperies, mais les murs n’entendent pas les pensées

Les murs sont sensibles surtout les vieux murs qui ont beaucoup entendu de méchanceté, les insultes et les maux qui font mal, les mots qui détruisent

Et un jour ces murs s’écroulent de chagrin

Parfois sur les gens qui enfin se taisent

Elle préférait chuchoter, toujours

Là, je la voyais pleurer dans l’eau de vaisselle

Elle avait vidé l’évier et comme toujours, sa peine s’était écoulée

Vers les égouts

Sa peine voyageait

Rencontrait d’autres peines

Pour se perdre dans la mer Méditerranée

Avec de vieilles capotes remplies d’amour

J’aurais voulu mettre son cœur dans la machine à laver

Le regarder se nettoyer

Essorer sa douleur

Je me rapprochais d’elle

Je sentais son souffle à elle

Son souffle racontait tout d’elle

Il remontait des profondeurs d’elle

Je lui demandais chaque jour de gonfler des ballons rouges, verts, jaunes et roses,

Des ballons d’anniversaire

Je voulais retenir son souffle

Garder l’essence d’elle

Je mettais les ballons dans la pièce du fond où personne ne va jamais

Je fermais et je mettais la clé autour de mon cou

Je datais tous les ballons, je les archivais, je notais sur mon cahier à spirale tout ce qui avait inspiré son souffle du jour

Je pensais qu’après sa mort, je pourrais percer un à un les ballons d’anniversaire

En prenant tout mon temps à respirer le temps passé avec elle

Lentement, pour ne pas gâcher le souvenir

Et puis je la serrais fort dans mes bras

A lui couper le souffle

Premier tableau
Il faut toujours
garder dans la poche
des éclats de cailloux
très chauds
pour conserver la brûlure
des planètes déjà mortes
le relief et la géographie
de leurs cratères
dans nos yeux à minuit
mouillés de nostalgie
et de vertige infini
l’enfance des volcans
pétillance de lave
refroidie
élixir de vie
pétrifié en débris
rond et délicat
pulsatile
organe minéral
murmure millénaire
d’une énergie sombre
contre la cuisse écorchée
par les aspérités et les persécutions
donc serrer très fort
entre ses doigts
au fond de soi
la vie dans l’inerte
et l’inaccompli
la résistance de l’inanimé
sur le dos des rochers brisés
une germination prochaine
dans le même caractère
que des os sous la terre.

Second tableau
Ces cheveux arrachés
avant les cailloux
ont tissé
le dos d’un cheval
fuite hybride
de l’autre côté
le crin balayé
par un vent obscur
à réveiller les martyres
l’exode avait commencé
avec la météorite
annoncée sur les ondes
le galop des étoiles
laissé en lambeaux
dans le ventre
d’une femme organique
rappelle l’anatomie
de nos origines musculaires
la croupe s’est couchée
sur le flanc du ciel
la joue s’est étalée
sur le flanc de la terre
trois cailloux ont déchiré
la poche du sacrifice
et la sang a coulé
sur le modèle en plastique
le cheval est devenu rouge.

Troisième tableau

Se mêlent les bactéries
qui vivent dans le corps

et les cailloux
qui vivent dans les poches
un garçon a chevauché un lièvre
une fougère entre les dents
tous ensemble
avec leur caractère d’enfants
ils sont passés sous le cheval
mort de lapidation
ils ont creusé des cavités
de lin et de toile troués
où circulent des fluides
membranes souterraines
sur le dos des pierres
qui respirent en secret
leurs veines transpirent
à la frontière de l’animal
ce corps rouge inanimé
de silicone
ils posent trois cailloux
au dentelé du cou
nuages musculaires
à l’orée d’une contorsion
le monolithe s’ébroue
à la crinière des cils
craintif et peureux
il les regarde s’enfuir
des cailloux pleins les poches.

Il faut toujours
______ Tellement de temps
______ Tellement de vents
______ D’espace
______ ______ ______ Pour
______ Entre les sables
______ Entre les peaux
______ Entre tout ce qui marque et creuse
______ ______ ______ Rencontrer l’enfance

______ Tenir entre ses paumes
______ Un âge
______ Qu’on sait rond et délicat

______ ______ ______ ______ Donc

______ Un rêve
______ Aux accents blonds
Et
______ Entre saisons et
______ Hors contextes
______ Le poser
______ __Sur le corps nu
Puis
______ A travers les veines
______ Par-delà les nerfs
______ L’entrelacer aux défaites
______ Les laisser vibrer
______ Dans le même caractère

IL FAUT TOUJOURS que les arbres 

grossissent en été, comme
POUR montrer que la chaleur les envenime, qu’ils quittent leur
L’ENFANCE, oubliant le printemps de
ROND ET DÉLICAT, pour les températures que les vieux ne supportent plus et
DONC s’enferment dans leur tanière.
ET alors, qui les regardent ces arbres touffus de leur robe verte qui déborde
SUR LE trottoir ? impétueux, arrogants, majestueux,
DANS LE MÊME CARACTÈRE de leur enfance qu’ils n’ont peut-être finalement  pas encore quittée.
Attendons l’automne pour voir s’ils seront toujours aussi insolents ces arbres se dénudant.

Il faut toujours qu’on nous empêche de rêver, mais moi, j’ai l’habitude de tout imaginer. On nous dit que pour intégrer le monde adulte, il faut être réaliste. Pour s’assurer une sécurité, pour s’assurer une vie toute tracée, pour s’assurer de rester bien intégré. C’est rond et délicat, c’est rond pour ne pas s’attirer trop de tracas, c’est rond, mais ce n’est pas pour moi.
L’enfance paraît donc avoir un autre goût. Non, il ne paraît pas, c’est sûr qu’il en a un plus savoureux, plus joyeux, plus heureux. Mais ce goût est différent, beaucoup plus clément, et la société a décidé que lorsque l’on devient adulte, on ne fait pas dans le même caractère. Plus austère, moins sincère. Sur le moment, on grandit, le temps passe et puis vient cet instant où tout devient las. Alors on cherche inlassablement cette histoire passée dans laquelle pour une fois, on ne s’est pas trop privé ou condamné.

Ses joues amaigries, elle les a écoutés. Elle reste couchée, ils l’ont laissée. A quoi bon vivre lorsqu’elle a été un modèle trop bien élevé, mais que maintenant la vieillesse l’a rattrapée. A quoi bon la regarder ? Mais avez-vous remarqué ses yeux ? Cette lueur qu’elle a perdue… Ils n’ont apparemment rien vu. Alors elle pense qu’elle ne vaut plus rien. Elle repense à son enfance et combien elle y était bien.

Craintifs et peureux on se demande : quand on sera vieux, pourra-t-on survivre à cette contorsion ?

Sur ce lit, tous ces souvenirs se mêlent et s’entremêlent, mais les plus jouissifs et heureux, sont ceux aux caractères d’enfants. Alors on se dit, que pour les revivre, on sera prêt à subir cette fameuse contorsion qui offrira finalement la libération.

Se mêlent, dans l’effervescence de l’instant, nos regards.
Après s’être cherchés,
ce soir,
incessamment,
entre les danses, les chants, les passages ;
et l’ivresse, aussi.
Nos regards se mêlent soudain.
Ainsi canalisés, le reste glisse en arrière-plan :
____ les rires qui s’allongent avec le tumulte de la célébration
____ les va-et-vient des invités qui ralentissent et se saccadent,
____ comme le ferait des lucioles, drapés de tissus aux couleurs d’été.
____ la lumière ocre qui contraste la nuit et harmonise ces bleus, verts, jaunes, rouges.
____ la chaleur qui cède à l’air porté par une mer qui enlace le territoire proche
____ qui happe l’espace de cette terrasse côtière.
Et mon sourire qui s’esquisse naturellement, bientôt rejoint par le tien.
Les secondes s’étirent.
Signe qu’un souvenir est entrain de s’imprimer vivement.

Plus tard,
Comme porté par des desseins qui nous échappent,
Nous nous croisons hors de la foule,
dans le recoin d’une cour qui se dérobe aux lumières artificielles.
Il ne nous faut que quelques secondes,
Ici, tapissés d’ombre,
pour reconnaitre nos goûts communs de séduire,
nos caractères d’enfants,

qui jouent avec la vie
qui dansent avec les mots
avec le langage des oiseaux.
Plusieurs âmes s’aventurent par-là,
même les jeunes mariés à qui nous devons notre réunion.
Nous couvrons nos désirs à leurs oreilles et nos baisers à leur vue,
en prétendant philosopher sur Aristote et Platon,
Je découvre ton rire
authentique et marin.
Nous nous laissons sur des mots sans importances,
ma main glisse hors des plis ta robe rouge,
aspirés à nouveau par les évènements du soir.

Puis,
Nous nous retrouvons, encore plus ivres,
dans ce bâtit à flanc de coteaux,
qui,
flanqué d’une piscine où se reflète la lune,
a l’indécence de la bourgeoisie,
Un ami nous arrange une nouvelle entrevue.
Nous nous étreignons dangereusement,
trop vite, trop parfaitement,
seulement retenus dans nos contorsions,
par l’éventualité qu’ils soient mis au jour,
par une entrée fracassante,
qu’esquissent des voix inconnues dans le couloir.
Dans l’étroit de cette chambre,
nos souffles s’accélèrent, leurs rythmes se modulent,
nos échanges ont perdu de leur pudeur.
Je trouve ma force dans la manière dont je te fais voler,
je découvre ta folie, dans laquelle je noie la mienne.
Ces souvenirs appartiennent au domaine lubrique,
sans linéarité.

La lune en a fini de se lever, et le soleil ouvre les yeux.

Au jour suivant,
nous nous évitons,
par fierté et par jeu.
Mon cœur balance,
entre désintérêt et amour brûlant.
Autour de moi, ces hommes louent tes charmes,
aucun ou presque ne se doute que j’étais sous leurs étaux,
dans le fond de la nuit passée.
Nous reprenons vite nos langages codés,
Au milieu des groupes,
qui trinquent et mangent, encore.
À nous écouter, personne ne pourrait saisir de quoi nous parlons,
mais il suffirait de s’arrêter sur l’intensité de nos regards
toujours mêlés,
pour comprendre :
nous nous félicitons de notre poésie,
de notre cadence.

Des amis finissent par surprendre notre éclat.  

Au soir,
nous prétextons l’horizon offert par la plage,
pour nous éclipser.
Quelques minutes.
Nous échangeons des promesses,
de voyages outre-Manche, d’aventures corporelles.
Nous ne savons pas que ces baisers sont des adieux.
Il ne nous reste que des traces virtuelles,
ersatz de notre union déjà fanant,
comme si trop vite consommée.
Nous y échangeons,
maintenant,
sans saveurs,
avec un ton et des messages,
craintif et peureux.

Putti

Moi, Michelangelo Buonarroti, pour que ma sculpture soit parfaite, il faut toujours que je procède à une sélection rigoureuse. Je choisis les meilleurs modèles de bambini pour être fidèle à la fraicheur de l’enfance. 

Alors quand j’aurai réussi à disposer aux pieds de Cupidon ou Diane, tel ou tel petit putto, rond et délicat, je mettrai deux cierges tout à l’heure à la basilique Sainte-Marie de Trastevere. Je dois terminer la commande de Jules II, il Santo Padre, en fondant chaque petit ange dans le même caractère de l’innocence charmante et ingénue. 

Bien sûr ces petits anges, certains sont de petits démons, n’ont pas forcément la qualité d’endurance pour poser longtemps. Je paie leurs géniteurs, bien contents d’avoir laissé couché à l’atelier, chacun d’eux des jours et des jours, maintenant leurs têtes rondes bouclées, le poing sous la joue. Il est malaisé d’être jeune modèle. Je préfère de loin les modèles masculins  auxquels je fais subir des tensions pour révéler leurs magnifiques muscles. 

Et, si se mêle, un matin, à l’atelier, un difficile caractère, comme celui d’enfants  mal levés, je ne dis pas mal élevés,  sur ce troupeau de cherubini, alors il sera pris de contorsions difficiles à supporter par  de jeunes êtres craintifs et peureux. Mon travail en sera certes ralenti, je serai furieux, et il faudra me séparer de certains et reprendre inlassablement le ciseau, le maillet et la pointe. 

Marinette & domino

A table ils ont dit l’amour c’est plus comme avant.
Pour la énième fois ils ont raconté Marinette & Domino.
Les lettres qu’ils s’écrivaient pendant la Guerre d’Algérie.
Une par jour ça souvent c’est ma mère qui le précise.
Marinette a gardé les lettres de Domino.
Domino celles de Marinette – même après la séparation.


Marinette est morte la première.
Ma mère a récupéré les lettres à la mort de Domino.
Elle a jamais laissé personne les lire.
Ni moi.
Ni ses deux frères assis à table.
Le troisième frère – absent – a vendu la maison de famille.
Les lettres c’est son trésor à elle.


Plusieurs fois elle a dit on écrira un livre avec.
Elle est comme ça ma mère – pleine de rêves :
planter du safran aux Garguettes
tailler la pierre, faire de la mosaïque
acheter une p’tite bicoque sur l’Atlantique – l’iode ça soigne la thyroïde
Le grand amour ça a jamais été son truc.


Elle dit vous en verrez d’autres les filles faut vous endurcir
Ma sœur répond maman t’as pas de cœur
Moi je baisse les yeux
J’ai déjà couché sans sentiments
Au réveil renfilé les vêtements de la veille
pris le premier métro
tête lourde, joue contre la fenêtre du compartiment de quatre.


Mon père a tort quand il s’énerve
quand il dit t’as le même caractère que ta mère
J’arrive pas être aussi dure qu’elle – même en se calquant sur le modèle
fumant clopes sur clopes
portant un cuir et de lourdes boucles d’oreille
regard froid, phrase sèche
la fragilité aux bords des lèvres nique tout.