Pas possible

D’abord nous n’y croirions pas. Pas ici. Nous éteindrions la télé et irions au cinéma, ou au restaurant, ou simplement dans le quartier marcher un peu. Acheter du pain peut-être. Les heures auraient presque le même poids que d’habitude.

Nous ne voudrions pas y croire. Plus ici. Nous écririons sur quelques groupes whatsapp d’amis ou de parents pour organiser le quotidien des jours à venir. Je m’occupe de l’aller. Tu gères le retour. Une fois sous contrôle la vie se plairait à prendre quelques risques.

Puis nous penserions à autre chose et cette chose ne sonnerait pas comme d’habitude. Comme une balle de pingpong dont on a du mal à voir la fêlure. Nous serions troublés. Des mots étranges effleureraient la surface. Nous les chasserions car ils nous sembleraient être la fin du langage.

Mais viendrait la nuit. Le silence qu’elle impose et l’injonction à entendre. Aucune échappatoire. Les cinémas et les restaurants ne sont plus des refuges. Les quartiers font semblant de dormir. Seuls les enfants respirent paisiblement car nous leur avons menti.
Soudain la peur. Plus rien ne semble familier. La mort redevient un possible omniprésent.

Nous réaliserions alors avoir connu la paix.

À l’abris des brasiers

Elle n’aurait
Disparu
Dans leurs secrets
Et elle n’aurait sombré
Dans leurs silences.

Et 
Les tristes poussières
Les cendres illusoires
Et les rues sans appels
Ne seraient plus
Les 
Siennes!

Elle n’aurait pas
Chuté
Du plus haut des plus hauts
Désespoirs inentendus !

Tu ne l’aurais suivie
Aux souterrains des amertumes…

Elle n’aurait pas créé
Cette
Béance
En toi !

Et tu n’aurais pas
Peint
Ces silhouettes
Sans visages…

Silhouettes en démesures
Aux teintes tant estompées
Qu’elles s’en 
Evanouissent…

Meurtrissures perdues
Dans le noir des cratères !

Et
Le blanc
Des glaciers
N’aurait pas assiégé
Nos vies !

Aux rumeurs
Scintillantes de mes rires
Vous n’avez 
Rien 
D’indicible
À dire!

Si ce n’est un amour
Que l’on oublie
De dire !

Dont vous me faites le don.

Fière, je le porte!

Et le don, également,
Éphémère passant
Du
Vertige
Du 
Temps.

Fière, je le porte!

Tu n’aurais disparu
Elle n’aurait disparu!

Je n’aurais été
Mise
À l’ombre des douleurs
Pour devenir gardienne
D’un foyer
Bien éteint.

À l’abri des brasiers
Des deuils qui consument
Je ne serais exil
N’en aurai pas
Besoin.

Ephémère

Nous souririons à la vie et nous nous amuserions de rires et de plaisirs en observant les étoiles filantes dans la nuit et puis au grand jour, sous la lueur du soleil levant, nous envolerions nos maux au ciel qui les saupoudrerait de teintes opalines. Nous aurions la prétention de rien, ta main dans la mienne. Nous dessinerions juste des mots heureux.
Nous danserions sous la pluie, sous l’écume des jours qui passeraient et il pousserait des nénuphars délicats dans nos cœurs qui grandiraient lentement comme toutes ces Fleurs du Mal que nous ne voudrions pas voir noircir puis ensevelir notre tableau d’amoureux.
Un mot lourd vient de tomber, il fait du bruit à terre, il a même rebondi dans la pièce à coté et nous nous taisons. Dans un grand silence, il revient en fracas rouler à mes pieds. Je n’ose le ramasser de peur qu’il ne m’explose au visage lacérant jusqu’à ma dignité. Mais je le vois. Il me dévisage avec sa Majuscule malhabile et ses minuscules déshabillées, démasquées qui tentent de fuir lâchement et qui s’agrippent les unes aux autres entre consonnes et voyelles. Je fixe chaque lettre d’un regard acéré. Une à une, elles s’impriment dans ma rétine, reflétant la noirceur du monde. Et toi, toi tu disparais, brumeux, lointain, fuyant, insignifiant sous la gomme à immondice.
Au bruit terrifiant, nous n’aurions pas bougé. Blottis là, l’un contre l’autre dans notre lit d’alcôve, nous aurions attendu. L’orage gronderait, lointain.
Et tous les mots seraient tombés sans salir les murs et le parquet de notre cage dorée. Nous aurions mis nos mains sur nos oreilles pour couvrir tout ce sale obscur et nos corps cotonneux se seraient endormis, une fois encore, se mêlant l’un à l’autre. Et nous rêverions la candeur d’un matin-crépuscule, promesse insaisissable d’un lendemain sans fin et nous continuerions à caresser la plume et colorer des arcs en ciel, insouciants sous la lune.
Mais le mot est tombé.

On dirait ma bouche

On dirait que je serais une image, un effet transitionnel d’un esprit plaqué sur du papier. On dirait que je me découperais selon une ligne verticale pour me séparer en deux côtés, ou alors que je me replierais sur moi-même.
On dirait que quelqu’un cracherait son chewing-gum entre les deux moitiés de moi-même. On dirait que ça me collerait de l’amour entre les parties visibles du visage.
Là, à l’endroit exact de la bouche, sur les lèvres se déposent un baiser chaste qui hésite, qui a l’air de ne pas vouloir. C’est une autre bouche, celle qui a mâché le chewing-gum, celle qui se refuse à laisser plus de salive.
Mais là, on dirait que la salive arriverait par flots continus, par cascades, que ma bouche en serait remplie, qu’elle boirait tout et que cela déplierait la photo de mon visage, que ça le remettrait dans le bon sens, avec ma bouche en plein milieu.

La danse

Nous danserions sous la voûte céleste. Les notes endiablées nous transporteraient dans la folie d’une farandole ou d’un forró, improvisés sous ce kiosque à musique sans mesure. Les mouvements de nos bras raconteraient nos rêves, nos mains rythmeraient nos espoirs et nos jambes s’animeraient pour redessiner l’univers, partir à la chasse aux étoiles et réinventer la vie. Les pas de danse nous emmènent toujours vers un ailleurs ou un exil en fête. Ils serpentent à travers la beauté du monde et nous élèvent dans leur ronde comme des oiseaux délicats. La valse fait voler les volants des robes qui virevoltent au rythme des pas dans l’air léger. Et, dans nos arabesques éphémères, ils nous rapprochent du ciel au bord du monde. Nous recommencerions inlassablement. Nous chercherions notre style dans les pleins et les vides, dans la gesticulation chorégraphique de nos corps libérés, dans nos yeux grands ouverts. Nous trouverions notre harmonie au milieu de l’encombrement de la Terre.

Extinction

Nous irions sur la plage. Sur la plage là où. Sur la plage là où le sable. Sur la plage là où le sable dans notre bouche. Sur la plage là où le sable dans notre bouche, nous ramasserions. Sur la plage là où le sable dans notre bouche nous ramasserions des mots. Des mots. Des mots. Des mots. Nous ramasserions des mots. Nous ramasserions des mots arme. Nous ramasserions des mots explosion. Nous ramasserions des mots prison. Nous ramasserions des mots barreau. Nous ramasserions des mots mur. Nous ramasserions des mots virus. Nous ramasserions des mots masque. Nous ramasserions des mots algorithme. Nous ramasserions des mots nucléaire. Nous ramasserions des mots bombe. Nous ramasserions des mots guerre. Nous ramasserions des mots charogne. Nous ramasserions des mots sang. Sur la plage là où arme explosion prison barreau mur virus masque algorithme nucléaire bombe guerre charogne noient les mots dans le sang. Là où les mots meurent sur la plage. Sur la plage des mots là où le sable dans notre bouche nous nous ramasserions.

Les pouls sont dans la tête

Les rues seraient parsemées de gens, beaucoup, enfin ça dépendrait de qui compte mais ça ne voudrait pas dire que c’était faux. La joie illuminerait certains visages, glisserait sur d’autres, et répercuterait la tension de tous sur les vitres des bâtiments, sur les fibres serrées des rideaux de fer, sur les vibrations stridentes des mégaphones. Les porte-voix rendraient audibles la détresse, feraient oublier l’humiliation, essaieraient de maintenir avec force le rapport entre une parole et un nuage de fumée. Des yeux contractés trouveraient un appui, des peaux usées marcheraient et seraient soignées le temps d’une chorégraphie éphémère, la fatigue serait déposée au détour d’une rue qui comprendrait et délivrerait un regard réciproque : « Je t’ai vu ». L’État est partout dans la ville mais tord le bras des rues qui ne baissent pas les yeux devant ses costumes flamboyants,

l’État danse toute la nuit sur des pavés clandestins auxquels il dénie le droit mais prend l’argent. Pourtant ses pierres de rue existent, on marche tous dessus. Il y aurait irrémédiablement le moment de bascule où tous redeviendraient chacun, où la hiérarchie exercerait sa pression, où les visages se disperseraient, où les rues reprendraient leur forme de statue. Dans la ville désertée où le vent balaierait les oripeaux, soulèverait les poussières et peindrait un souvenir fait de sillons sur les surfaces de béton, subsisterait un être humain assis dans un croisement, qui gênerait indéfiniment le passage, et refuserait l’anéantissement.   

le jour de l’homme filmé sur le quai de la télé …

Il y aurait un homme, son café du matin, son travail son salaire son loyer. Elles vivraient avec lui, la grande femme blonde et la petite fille aussi. Ils auraient des fenêtres dans l’appartement pour le jour, pour la nuit, pour les voitures pour les piétons pour les chiens et tous les bruits vivant dans la rue.

Il est sur le quai et c’est sûrement le soir. Il a un long manteau noir, un trois quart épais, lui descend jusqu’aux genoux, peut-être même un peu en dessous.

Ils auraient une porte pour tous les entrer et les sortir… ils diraient les : Ah te voilà ! ça faisait bien longtemps, depuis quand déjà ? les reviens plus souvent les fais bien attention à toi surtout sois prudent. Aussi les mots tamisés des habitudes : à ce soir, à tout à l’heure, bonne journée.

Sa longue écharpe coupe un grand trait blanc sur le noir du trois quart.

Ils auraient des amis, pour aller courir, pour se promener, pour rire, boire, s’attabler, pour discuter… Ils auraient des fous-rires, de longues journées, des visages lassés, des rêves et des regrets, ils auraient papa tu me portes je suis fatiguée, ils auraient des disputes des colères des joies des secrets des espoirs des déceptions, les espoirs refleuriraient, ils auraient la vie ordinaire. Ils penseraient parfois le temps c’est si longtemps, parfois le temps c’est si usant, parfois le temps on s’ennuie parfois le temps heureusement on n’y pense pas tout le temps !

Elle a l’anorak rose, celui qui fait doudoune avec les petits bourrelets doux à toucher. Elle a la capuche relevée et les cheveux blonds dépassent sur les bords et sur le front.

Ils auraient le bois préféré, le parc pour aller jouer, le petit bassin aux lumières comme des papillons dans l’eau. Les roues du petit vélo grignoteraient le gravier quand il la pousserait. Ils riraient. Ils auraient parfois des heures qui passent toutes douces d’autres en trop, des heures superflues. Ils auraient quand on se prend dans les bras ils auraient leur vie ordinaire.

Il lui caresse la joue et sa main est mouillée. Il lui parle des mots qui ne s’entendent pas. Il se retourne qu’elles ne le voient pas pleurer. La petite bafouille peut-être : tu reviendras vite papa ? Les mains sur ses épaules veulent lui faire une armure contre la peur et les larmes, un mur contre le partir à la guerre des enrôlés.

Il y a des vies blessées sur le quai d’une gare à la télé.

À pleines mains

Regarde, c’est là que nous creuserions à pleines mains, nous aurions de la terre plein les doigts. Nous y planterions nos voix vives pour les faire grandir. Elles pourraient prospérer au milieu des cadavres d’oiseaux, les débris d’insectes. Les lombrics les tresseraient entre elles pour en faire un chant, muet encore.
Nous laisserions le silence faire son œuvre et danser entre les plaies ouvertes du sol.
Nous repèrerions de loin cette clairière qui attend son heure. Tu sais, là où le soleil s’écoule en pluie. Là où il perce l’ombre et la glace. Là où les animaux se glissent la nuit. Cet endroit précis où les forces semblent se recentrer, où l’énergie jaillit de ne nulle part. Là où croît cette épaisseur du mystère, le bourdonnement tellurique à peine tremblé. Si tu tends l’oreille, tu l’entends jusque sous l’écorce des arbres, ce souffle dense et tiède dans l’exigu des choses. Il est là, dans le battement intense, le renflement doux.
C’est cette rumeur qui monte et gronde, s’augmente de nos émotions. C’est là où nous irions quérir à la fois une paix et un espoir. C’est là où nous irions arroser chaque jour nos humeurs pour les nourrir de joies et nous arracherions les mauvaises herbes de colère ou de rancoeur. Nous verrions fleurir nos vœux et deviendrions ce que nous aurions toujours du être.