Enfants des autres

Multitude d’humains. On est trois ou quatre à accueillir ce débarquement de petits chats, déposés le matin ou parfois le midi par leurs quelqu’un, déposés là par le rite ou la loi, par l’amour, la fatigue, la détresse, la générosité. J’observe ces falaises incommensurables, jardins de mars douloureusement sublimes, et m’applique à faire danser ensemble ces feux uniques, morceaux de chaos qui m’obligent à toujours bien vérifier que mon cerveau est allumé et mon cœur à la bonne fréquence. Les enfants des autres c’est comme le travail de la terre, on pense, on fait, on établit, on rétablit, on ne sait rien ; ça doit être pareil un peu quand les gens viennent de nous-mêmes. Je pense puis je fais et j’oublie sinon je ne ferais plus. Ces promesses sincères m’éclatent au visage comme le soleil descendant irise tout à coup une pièce sans histoires en ricochant sur une vitre. Ça me rappelle la douceur des choses quand on ne sait pas encore qu’on peut oublier de se souvenir. Chaque soir les petits humains repartent, ils ont tous une maison et je trouve ça normal, je n’y pense pas et eux non plus.

Adultes de personne

Morceaux d’humains. La scène se répète, j’accueille, je parle, j’écoute, je parle beaucoup, je fais, ils parlent, ils écoutent, on rit, ils crient, je me tapisse de mots sans oubli qui cherchent le repos. Les chaos sont des multitudes, on croit que ça va toujours rester comme ça quand on souffre, un alignement infini de piques acérées, bien rangées comme les aiguilles abruties sur leur hérisson de velours qui attendent le répit du corps pour repartir à l’assaut. Quand un compagnon humain parvient à se rassembler pour me dire quelque chose, souvent je me dis qu’on est vraiment à la merci des moustiques, cette drôle de métaphore de la perversité du monde. Pendant de longs mois je fais ma pièce de théâtre professionnelle face à un groupe d’adultes de personne, suivis par d’autres, démembrés, le flux des adultes de personne c’est fou je marche le long de la berge depuis longtemps là et on dirait que la source s’éloigne que le fleuve fait le tour de la Terre sans début ni fin, des petites gens rendus fous par l’hubris de trois poussières humaines, les connards. Est-ce que c’est possible de n’avoir personne du tout ? Parfois je m’arrête un peu, je pense : si je n’ai personne, personne PERSONNE vraiment, est-ce que je peux être en vie ?

Lumière sociale

Tas d’humains. Pyramide de feuilles, himalaya de coups de fil, nuée des justes. J’ai la nausée en ce moment, ça tombe bien je ne travaille pas, les usines de casseroles que je véhicule se sont mises d’accord pour déposer le bilan. La dernière fois les gens étaient jeunes, tout petits et debout sur des jambes de titanes, des géants sans enfance les narines pleines de sel. Ça a fait une guirlande impressionnante, autour d’eux au début puis avec eux après, toute l’humanité au travail était représentée, une déferlante de flamme vitale, ça prête, ça parle, ça pleure, ça se bat. J’ai pas fait exprès mais j’ai repensé à mes enfants du début, ceux qui sont déposés par quelqu’un puis reposés dans une maison, j’ai pensé peut-être qu’ils auront la chance de ne pas dériver sur un fleuve sans début ni fin pour des raisons, quelles raisons, il n’existe pas l’adjectif pour qualifier. J’ai le cœur qui saigne, il faut aimer les humains, nous autres, tous, parce qu’on se méfie des mots de parole. Les cœurs cognent cognent cognent, même ceux à bas prix, même ceux que j’oublie, même ceux que l’Etat oublie. Ça cogne fort un cœur social.

Tableaux Maïakov

PREMIÈRE JOURNÉE
Il y a longtemps j’ai vu un bus.
C’est ma première journée. École primaire.
Beaucoup trop de monde, l’excitation.
Des pleurs aussi, beaucoup.
Chaque braillard accompagné par un parent mais les autres aussi.
J’entre dans la classe. Au fond, il y a un bus et il est jaune.
Maman reste à la porte. Je la regarde. Je ne la vois pas pleurer.
Moi, je vois mon bus.
C’est un putain de bus jaune. Il n’y a que lui et moi.


PERLE
Je ne sais plus à quel âge je pesais 34 kg.
La plus grosse perle naturelle connue pèse 34 kg.


DIRECTEUR
Je n’ai jamais arraché les ailes d’une mouche ni coupé la queue d’un lézard. 

Mais je dois avoir moins de dix ans, une activité de classe comme une autre m’occupe aujourd’hui, c’est bientôt la fête des mères et je touche de l’argile pour la première fois de ma vie. C’est agréable et doux.

Je suis à mon bureau en train de terminer et le maître me demande de le suivre. Nous allons chez le directeur, amène ton objet. Le directeur reste assis derrière son bureau. Il est lumineux son bureau et il me demande : pourquoi tu as fait un cercueil pour ta maman ?



LA RENCONTRE
Un mois après, j’en suis à la page 13. Trente jours pour treize pages.
Mais avant je suis seul.
Au lycée.
Trop de bruit en bas, dans la cour.
Le C.D.I est cabane perchée.
Il est là, sur la table. Je le prend. Un prof a du l’oublier en partant.
Je tourne la page de couverture. Comment je vois le monde.  

Ce n’est pas une question.

Plus du tout de la même façon depuis.



TRAIN DE NUIT
En Inde, il m’est arrivé de me faire pisser dessus, couchette du bas, simple morceau de bois, 3ème classe.

DELHI
À Delhi, j’ai vu
Un panneau
Dr. SABLOK
SEXOLOGIST


CAMPUS
Dans les années 90 je croise un vieux pote sur le campus de la fac. Pas vraiment un copain, un mec de ma cité, là-bas.
Il est en bagnole – j’ai même pas le permis.
Tu montes, on va faire un tour.
Fenêtre ouverte, coude à l’air.
Y’a de la chatte par ici
Y’a de la chatte par ici
Il arrêtait pas de répéter.



PYTHIE
Complètement pèté, un jour de Pâques à Delphes. J’ai abusé de ce vin résiné grec, le fourbe.
Le village fête pâques. Il y a des méchouis dans toutes les ruelles, du vin et des gens heureux qui mangent ensemble dans la rue. Je me suis arrêté à chaque coin, sans savoir dire non.
J’ai du mal à sortir les pièces de ma poche et à les glisser dans l’appareil.
J’appelle mes parents d’une cabine.
Ma mère dit qu’elle est allé consulter une voyante pour moi, pour savoir où j’étais depuis qu’ils n’ont plus de nouvelles.



DANS LES YEUX
Loïc Demey, JE, D’UN ACCIDENT OU D’AMOUR

Ceci est
un
citron

Si vous vous vous arrêtez
ici et que vous ne
craquez pas devant ce
bijoux de la littérature
nationale mondiale
je vous jette du jus
de citron (caché sous
le comptoir à la caisse)
dans les yeux.

Lu dans la librairie Rive Gauche.



PROCÉDURE
De Christian Boltanski je retiens qu’on peut conserver la mémoire d’un dispositif ou d’un objet en conservant la procédure qui a permis de le produire.
Je retiens aussi que documenter la vie d’êtres disparus c’est entretenir une conversation avec eux.

Blancs de mémoire

le reflet d’une brique de lait dans le miroir de la chambre de mes parents. ma mère est au lit, je la vois dans le miroir, derrière la brique de lait. elle pleure. je crois qu’il pleut. je fixe la brique de lait restée dans la chambre de mes parents depuis que l’on a appris que mon grand-père est mort.

la lumière blanche s’éteint, tête en arrière bouche ouverte, on vient de me retirer mon appareil dentaire. j’ai du vide partout dedans. ma langue panse l’absence. je veux qu’on me remette mes bagues.

un restaurant chic où l’on chuchote, couverts en argent, vestes sombres. nous fêtons notre anniversaire de mariage. un plateau de fromages grand comme un paquebot, des fromages comme des hublots, comme des yeux qui me regardent. je n’ai plus faim. dans mon assiette, des lamelles de visages m’observent pendant qu’il dit qu’il m’aime.

chambre blanche, lit minuscule, les rats courent à l’intérieur des murs. de l’autre côté de la porte, l’espace commun : télévision canapé frigo. je tire mon lait, je nettoie la machine, désinfecte tout bien comme il faut, je visse le couvercle sur le flacon qui contient mon lait, je pose le flacon dans le frigo loin de tout autre aliment, je referme la porte du frigo ; je passe la nuit assise sur le canapé pour vérifier que personne n’empoisonne mon lait.

sac à main valise poches chaussettes trousse de toilette, elle a tout inspecté ; elle est repartie avec ma pince à épiler et la paire de petits ciseaux.

six à table, on ne mange pas de vrais œufs. c’est interdit. le café, après les cachets devant les soignants — nos lèvres s’ouvrent et se referment comme des portes d’ascenseur — on le prend dehors, en fumant énormément — le silence, l’envol des regards quand la fumée s’échappe.

bâtiment blanc grises mines univers clos. les fenêtres ne s’ouvrent pas. jogging trop grand, cheveux emmêlés, tu parles fort, tes lèvres dessinent des majuscules de sang sur ton visage emmuré par les cachets.

on frappe à la porte on entre sans attendre, l’infirmière parle, je pense au corbeau mort qui gît sous ma fenêtre. je ne baisse pas les stores du vendredi soir, j’ai peur de rêver. une femme crie dans le couloir. entre deux murs trop blancs, gicle un ciel sauvage.

chambre douze dernière nuit. j’ouvre la porte. couloir infirmer yaourt. c’est interdit. c’est mon dernier soir, il m’accompagne. cuisine vide chirurgicale. lumière blanche. bac évier plan de travail en acier brillent comme un appareil dentaire. l’infirmier est une brique de lait. il me tend un verre blanc comme un trou de mémoire et un yaourt sucré comme l’enfance.

Au commencement
Est née en automne, par temps pluvieux. Est née avec un truc en plus. Et ça change tout.
Aurait failli rester loin. Aurait failli être laissée. Laissée pour compte.
Lui l’aurait laissée, tu penses, ce truc en plus, ce n’est pas possible. Ce truc en trop. Comment vivre avec un truc en trop.
Elle lui aurait crevé les yeux pour cette idée d’abandonner son enfant.
D’autres ont pensé, c’est une punition du ciel, tu penses, mariés hors église.
Ce sentiment de culpabilité du père. Mais la mère accrochée à la vie, accrochée à l’enfant qui a grandi en
elle.
Est née avec un chromosome en trop.

Deuxième mouvement
A grandi dans une vraie famille, finalement.
A grandi enfant heureuse, jeux pour gentillesse, pour joie, pour innocence. A grandi bien entourée, tous
ses chromosomes choyés, aucun délaissés.
A pris tout l’espace de son enfance, a fait ce qu’elle a pu avec les autres.A fait ce qu’elle a pu pour grandir.
Dix ans d’un bonheur simple pour âme simple.
A rencontré la méchanceté, n’était pas préparée, avait été tellement protégée. A rencontré la jalousie et la rancoeur.
A rencontré le miroir de sa faute originelle. Dans son reflet son chromosome en trop lui a explosé en pleine face. Le miroir s’est brisé, des éclats dans son cœur. Glacée. Comme morte avant d’être morte.

Plus long chapitre
A entendu trop de mots. Ils ont trop résonné, lui ont cassé le crâne. Trop d’invectives brutales, même en
sourdine, même chuchotés.
A entendu trop d’injures, trop d’injustice pour ce chromosome en trop. A entendu le pire.
A fini par se réfugier ailleurs. N’a plus parlé. N’a plus aimé qu’en silence. N’a plus voulu, n’a plus fait
confiance qu’en de très rares humains.
S’est tenue loin du monde. Sa peur, sa blessure à jamais ouverte, ses pensées interdites, enfermées dans sa
tête.

Et après ?
Attend la fin. Attend sans patience, ni impatience. Voit son corps décati, dégarni, presque mort.
Sa perception est ailleurs.
Passe son temps, sa pauvre vie à attendre. N’en peut plus d’attendre. Serait soulagée si.
Moi, je ne sais combien d’années encore de ce calvaire. D’une vie qui n’est pas une vie.