Fragments

– Il faut toujours que tu rajoutes des couches, que tu remplisses l’espace. Tu pourrais faire un effort, parfois, pour entendre l’écho de ce qui s’est dit avant ton arrivée. Déjà dans l’enfance, tu étais comme ça. Tu n’as jamais su observer le monde, rond et délicat, autour de toi. Il faut toujours que tu t’en saisisses, que tu le comprimes, le façonnes à ton image. Ne t’étonne donc pas si les gens te fuient. Au début tu les attires et puis tu les étouffes. On était sur le point d’avoir une vraie conversation avant ton arrivée. Si tout le monde était taillé dans le même caractère que toi, il n’y aurait pas de poésie, parce qu’il n’y aurait personne pour l’écouter.

– Vous n’alliez rien vous dire avant que j’arrive et tu le sais. Parce qu’ils n’ont rien à dire, jamais. Je vous ai laissé le temps, exprès. J’ai fait deux fois le tour du jardin, j’ai même caressé le chien couché dans l’allée. Ce chien que je déteste, je lui ai flatté la joue, tu vois, comme ça. Pour vous laisser le temps. Je suis une soeur modèle finalement.

– Parfois je te hais. A ça se mêle un monceau de sentiments sédimentées. On n’en sortira jamais, tout ça s’est gravé dans notre caractère d’enfants. J’aurais aimé que cette fois, tu n’essayes pas d’agir sur le monde, que tu écoutes ce qu’il te chuchote.
Mais converser avec toi est un art de la contorsion. Déjà tu n’entends plus. Arrêtons-là, retourne caresser ce chien craintif et peureux. Lui, il n’a pas besoin qu’on l’écoute, tu peux juste lui flatter le flanc et il t’aimera.

J’ai fait un pas en avant 
Plusieurs discours disent la même chose 
Si je regarde au loin ma vie s’arrête 
Le même geste se répète, un peu changé 
Ils ont connu le centre commercial entre amis
La façade s’est ouverte sous nos pieds 
J’ai placé deux miroirs face à face  
Ma main laisse sa marque dans l’air 
Demain, une autre dispute 
Apparemment je suis réel
Le code source de la page a replacé les pions
Elle est figée à proximité du belvédère 
Le personnage est peut-être une artiste 
Sa vue profonde traverse les époques 
Des coups de feu dans un rêve 
Une image ou deux retentissent

J’ai fait un pas en avant
La ville se vide sous la chaleur 
Une flamme prend le dessus sur les autres 
Quelle technique choisir pour redresser l’horizon ?
J’ai ouvert un journal au hasard 
Le vaisseau passe sans faire de bruit 
Elle est bleue, mécanique 
Je suis à l’orée de la forêt 
J’ai placé mon espoir dans les pierres 
Le chemin clignote sur la carte 
Mon écran implose, enfin
Une star de la télé s’est reconvertie dans la tech 

J’ai fait un pas en avant 
Il m’observe derrière de grandes lunettes noires 
Toi et moi nous sommes sur la Terre 
Tout se passe maintenant 

Ce soir c’est la poire craintive, qui fait son entrée sur la table à dessert.
L’endive peureuse, noyée dans un flot de mauvaise sauce disparaît dans la poubelle
d’une contorsion du poignet de la cuisinière. Le baron est furieux, c’est une grosse
légume, et elle est payée pour se mêler de ses affaires, donnez nous maintenant du
flanc au caractères d’enfants, Zan !


Il fait froid dans le pré, il gèle.
Le dos des vaches aux caractères d’enfants, ondule et frissonne dans le vent.
Sur un air de contorsion, une pieuvre aimable et un bar craintif et peureux,
Les bras étendus nonchalamment sur la corde à linge,
se mêlent pour réchauffer leurs haleines de baleine.

Les hommes aux caractères d’enfants, étaient autrefois des poupons roses et joufflus,
Leurs mères les gavaient de lait tiède où se mêle la semoule de mais à la fleur d’oranger.
Ceux ci repus d’amour voyaient leur peau se tendre, et la graisse, sur leurs cuisses,
causant leurs contorsions difficiles, il arrivait parfois qu’ils fussent rendus craintifs et peureux,
lorsqu’il fallait se battre, sauter les haies, se jeter du pont dans le fleuve.

Fragments

Il faut toujours la prendre par la main pour ne pas qu’elle s’effondre

L’écouter se perdre dans l’enfance qui revient à grands coups de ratures

Et percevoir le brouillard de ses incertitudes

Elle se perd comme le petit Poucet

dans une forêt de mots dont on peine à dérouler le sens

Il faut être caillou tout rond et délicat et l’aiderà trouver un chemin

Et donc être là, pour ne pas qu’elle s’effondre.

Dans les yeux, sur le visage, ces signes de mélancolie dans le même caractère que ce qui s’écrivait

il y a longtemps de cela.

Les rides ont raviné sa peau à force de vieillir et laissé des méandres dont on ignore la source.

Dans son lit, couché près d’elle, un petit chien en peluche qui caresse sa joue comme s’il était vivant,

modèle chiffon d’un animal qu’elle a tellement aimé.

Dans la tête ça se mêle et s’emmêle, elle appelle ses parents, elle devient petite fille soucieuse

et tourmentée. Elle a perdu son caractère d’enfants joyeux qui peuplaient son enfance.

Sur les mains, des rigoles de veines qui sillonnent la peau. Parfois, une contorsion involontaire, un mouvement machinal, le battement d’une mesure sans musique.

Et le regard craintif et peureux qui s’accroche obstinément à la vie pour ne pas s’effondrer.

Ce qui subsiste

Premier tableau

Il faut toujours que les outils soient prêts. Installés sur la grande table, les pinceaux sont disposés dans un ordre précis, selon les formes et les tailles. Il y a les pinceaux plats : longs, courts, biseautés, usés, bombés, en amande, les langues de chat, les éventails. Il y a les pinceaux ronds : longs, étroits, bouts pointus, effilés, traînards. Il y a aussi divers couteaux et spatules, des traceurs, des éponges, des rouleaux et des feutres. Il y a un sac de papiers de soie colorés, des chiffons, de la colle, du médium, un récipient d’eau claire et une grande palette. Les tubes de peinture sont classés dans des compartiments, par couleur, de la plus claire à la plus foncée.
Avant de commencer, c’est un rituel immuable : elle ouvre des recueils de poésie. Elle les feuillette, s’attarde sur des pages, souligne quelques vers. Puis, le casque sur les oreilles, elle choisit la musique qui l’accompagnera. De la musique classique souvent, ou du jazz. Sans parole toujours.

Des choses de l’enfance lui reviennent alors en mémoire. Des choses simples. Des paysages. Des émotions. La lumière, les couleurs. La courbe douce des collines dans le bleu intense du ciel. Le ruban de la rivière qui serpente dans les champs. La forêt de chênes où elle aimait se perdre. Les parfums du jardin. Les pétales ronds et délicats des églantines et ceux des roses anciennes. Le blanc pur du lys. Les teintes plurielles et capricieuses des nuages. Et les verts, toutes le nuances de vert, des plus tendres aux plus obscures.


La voici, devant la toile vierge avec ces images-là qui surgissent, avec ces souvenirs qui affluent et, comme la musique inspire, elle se saisit des couleurs, elle les manipule, les combine, les superpose. Sur la toile, la peinture jaillit. Des taches émergent du néant. Des couleurs primaires éclatent ici et se fondent là. Des lignes droites épurées éclatent en bouquets, s’écartent, se nouent, se courbent. Des zones chaudes réveillent les teintes froides. L’émotion bouscule les formes qui s’interpénètrent. La terre côtoie le ciel. Le jour chasse la nuit. Dans le même caractère organique que la musique qui flue dans les oreilles de l’artiste, la composition de la toile se structure et s’harmonise entre réserves subtiles et vastes mouvements. Une fenêtre abstraite s’ouvre toute grande et le paysage advient qui vibre dans l’espace.

Deuxième tableau

Ils ont installé l’œuvre dans le jardin. Une sculpture en pierre blanche entre deux arbres de Judée. Les troncs sont énormes comme des anacondas et ce sont des lianes tortueuses qui s’enroulent sur elles-mêmes et les branches fleuries font une voûte au dessus de l’enfant. Les fleurs en grappes commencent à faner et elles s’envolent et elles tourbillonnent puis retombent, toutes délicates, sur le corps potelé, sur ses épaules arrondies et sur sa petite tête chauve. On a laissé tous ces pétales le recouvrir et qui lui font, à présent, comme une tunique rose pourpre.

Il est couché sur le flanc, appuyé sur un coude et sa joue repose dans sa main. Il a les yeux mi-clos et un sourire très doux sur les lèvres. L’enfant qui a servi de modèle ressemble à un jeune moine ou à un ange.
Tout est silencieux et paisible, ici. Le temps fait une pause.

Troisième tableau

Jusque-là endormi et replié sur lui-même, le corps se réveille au son des percutions. Dans le faisceau lumineux qui le poursuit, d’abord maladroit et trébuchant un peu, le danseur se déploie enfin. Il s’élance, se mêle et épouse parfaitement le rythme trépident de la musique. Il trace des lignes brisées, des courbes amples, des cercles, des spirales. Il semble obéir à un rituel occulte qui se joue de l’espace et de la gravité. C’est un flux ininterrompu d’acrobaties, de pirouettes, de mouvements hétéroclites. Les gestes sont capricieux, vifs, brusques, tendres, cruels, ludiques et spontanés comme caractère d’enfants. Le danseur bondit, se roule sur le sol, marche, court, vrille, tourbillonne jusqu’au vertige. Ce corps en transe et qui exulte, se fige soudain. Les tam-tams et les djembés se sont tus. Le danseur chute sur les planches et, dans une ultime contorsion, son corps s’affaisse et se tasse. Comme un animal craintif et peureux, frappé dans sa chair par le tragique de l’existence, le danseur se recroqueville et s’enroule autour de sa blessure.

Le rideau tombe. Les lumières électriques nous aveuglent et dehors c’est la nuit.

Fragment d’elle

Je regardais la pluie par la fenêtre du salon

Il pleuvait des cordes comme des pendus

Il pleuvait fort, si fort que la pluie formait un rideau

Alors je l’ai écartée avec mes mains et je pouvais voir la mer

Je voyais des pas sur le sable et je marchais dedans, je devenais l’autre on ne devenait qu’un, une meilleur version de moi même

Je voulais taper dans l’eau, en rythme, à 69 bpm, pour faire danser les poulpes

Ou arroser la mer avec un arrosoir spider man

L’arroser pour faire pousser quelque chose de vivant, un souvenir qui n’existait pas encore

Je voulais mettre tout le sable de toutes les plages du monde dans un sablier

Pour que le temps ait plus de temps, qu’il passe plus lentement, qu’il s’allonge

Et bronze

Je regardais la mer et je mangeais une à une toutes les pages du calendrier des pompiers, celui avec plein d’images de chats

C’était coloré

Je mangeais toutes les pages, je n’oubliais aucunes dates

Je finissais toujours mon assiette

J’avalais le temps, je mâchais, je broyais avec mes molaires les mauvais souvenirs

Pour qu’ils soient plus faciles à digérer

J’ai tourné la tête pour la regarder

Les murs s’étaient un peu rapprochés d’elle, pour entendre ce qu’elle disait

Les murs entendent tout ce que l’on dit, les belles choses et les saloperies, mais les murs n’entendent pas les pensées

Les murs sont sensibles surtout les vieux murs qui ont beaucoup entendu de méchanceté, les insultes et les maux qui font mal, les mots qui détruisent

Et un jour ces murs s’écroulent de chagrin

Parfois sur les gens qui enfin se taisent

Elle préférait chuchoter, toujours

Là, je la voyais pleurer dans l’eau de vaisselle

Elle avait vidé l’évier et comme toujours, sa peine s’était écoulée

Vers les égouts

Sa peine voyageait

Rencontrait d’autres peines

Pour se perdre dans la mer Méditerranée

Avec de vieilles capotes remplies d’amour

J’aurais voulu mettre son cœur dans la machine à laver

Le regarder se nettoyer

Essorer sa douleur

Je me rapprochais d’elle

Je sentais son souffle à elle

Son souffle racontait tout d’elle

Il remontait des profondeurs d’elle

Je lui demandais chaque jour de gonfler des ballons rouges, verts, jaunes et roses,

Des ballons d’anniversaire

Je voulais retenir son souffle

Garder l’essence d’elle

Je mettais les ballons dans la pièce du fond où personne ne va jamais

Je fermais et je mettais la clé autour de mon cou

Je datais tous les ballons, je les archivais, je notais sur mon cahier à spirale tout ce qui avait inspiré son souffle du jour

Je pensais qu’après sa mort, je pourrais percer un à un les ballons d’anniversaire

En prenant tout mon temps à respirer le temps passé avec elle

Lentement, pour ne pas gâcher le souvenir

Et puis je la serrais fort dans mes bras

A lui couper le souffle

Premier tableau
Il faut toujours
garder dans la poche
des éclats de cailloux
très chauds
pour conserver la brûlure
des planètes déjà mortes
le relief et la géographie
de leurs cratères
dans nos yeux à minuit
mouillés de nostalgie
et de vertige infini
l’enfance des volcans
pétillance de lave
refroidie
élixir de vie
pétrifié en débris
rond et délicat
pulsatile
organe minéral
murmure millénaire
d’une énergie sombre
contre la cuisse écorchée
par les aspérités et les persécutions
donc serrer très fort
entre ses doigts
au fond de soi
la vie dans l’inerte
et l’inaccompli
la résistance de l’inanimé
sur le dos des rochers brisés
une germination prochaine
dans le même caractère
que des os sous la terre.

Second tableau
Ces cheveux arrachés
avant les cailloux
ont tissé
le dos d’un cheval
fuite hybride
de l’autre côté
le crin balayé
par un vent obscur
à réveiller les martyres
l’exode avait commencé
avec la météorite
annoncée sur les ondes
le galop des étoiles
laissé en lambeaux
dans le ventre
d’une femme organique
rappelle l’anatomie
de nos origines musculaires
la croupe s’est couchée
sur le flanc du ciel
la joue s’est étalée
sur le flanc de la terre
trois cailloux ont déchiré
la poche du sacrifice
et la sang a coulé
sur le modèle en plastique
le cheval est devenu rouge.

Troisième tableau

Se mêlent les bactéries
qui vivent dans le corps

et les cailloux
qui vivent dans les poches
un garçon a chevauché un lièvre
une fougère entre les dents
tous ensemble
avec leur caractère d’enfants
ils sont passés sous le cheval
mort de lapidation
ils ont creusé des cavités
de lin et de toile troués
où circulent des fluides
membranes souterraines
sur le dos des pierres
qui respirent en secret
leurs veines transpirent
à la frontière de l’animal
ce corps rouge inanimé
de silicone
ils posent trois cailloux
au dentelé du cou
nuages musculaires
à l’orée d’une contorsion
le monolithe s’ébroue
à la crinière des cils
craintif et peureux
il les regarde s’enfuir
des cailloux pleins les poches.

Il faut toujours
______ Tellement de temps
______ Tellement de vents
______ D’espace
______ ______ ______ Pour
______ Entre les sables
______ Entre les peaux
______ Entre tout ce qui marque et creuse
______ ______ ______ Rencontrer l’enfance

______ Tenir entre ses paumes
______ Un âge
______ Qu’on sait rond et délicat

______ ______ ______ ______ Donc

______ Un rêve
______ Aux accents blonds
Et
______ Entre saisons et
______ Hors contextes
______ Le poser
______ __Sur le corps nu
Puis
______ A travers les veines
______ Par-delà les nerfs
______ L’entrelacer aux défaites
______ Les laisser vibrer
______ Dans le même caractère

IL FAUT TOUJOURS que les arbres 

grossissent en été, comme
POUR montrer que la chaleur les envenime, qu’ils quittent leur
L’ENFANCE, oubliant le printemps de
ROND ET DÉLICAT, pour les températures que les vieux ne supportent plus et
DONC s’enferment dans leur tanière.
ET alors, qui les regardent ces arbres touffus de leur robe verte qui déborde
SUR LE trottoir ? impétueux, arrogants, majestueux,
DANS LE MÊME CARACTÈRE de leur enfance qu’ils n’ont peut-être finalement  pas encore quittée.
Attendons l’automne pour voir s’ils seront toujours aussi insolents ces arbres se dénudant.

Il faut toujours qu’on nous empêche de rêver, mais moi, j’ai l’habitude de tout imaginer. On nous dit que pour intégrer le monde adulte, il faut être réaliste. Pour s’assurer une sécurité, pour s’assurer une vie toute tracée, pour s’assurer de rester bien intégré. C’est rond et délicat, c’est rond pour ne pas s’attirer trop de tracas, c’est rond, mais ce n’est pas pour moi.
L’enfance paraît donc avoir un autre goût. Non, il ne paraît pas, c’est sûr qu’il en a un plus savoureux, plus joyeux, plus heureux. Mais ce goût est différent, beaucoup plus clément, et la société a décidé que lorsque l’on devient adulte, on ne fait pas dans le même caractère. Plus austère, moins sincère. Sur le moment, on grandit, le temps passe et puis vient cet instant où tout devient las. Alors on cherche inlassablement cette histoire passée dans laquelle pour une fois, on ne s’est pas trop privé ou condamné.

Ses joues amaigries, elle les a écoutés. Elle reste couchée, ils l’ont laissée. A quoi bon vivre lorsqu’elle a été un modèle trop bien élevé, mais que maintenant la vieillesse l’a rattrapée. A quoi bon la regarder ? Mais avez-vous remarqué ses yeux ? Cette lueur qu’elle a perdue… Ils n’ont apparemment rien vu. Alors elle pense qu’elle ne vaut plus rien. Elle repense à son enfance et combien elle y était bien.

Craintifs et peureux on se demande : quand on sera vieux, pourra-t-on survivre à cette contorsion ?

Sur ce lit, tous ces souvenirs se mêlent et s’entremêlent, mais les plus jouissifs et heureux, sont ceux aux caractères d’enfants. Alors on se dit, que pour les revivre, on sera prêt à subir cette fameuse contorsion qui offrira finalement la libération.