Il était une fois une fille aux cheveux couleur de miel et une fontaine ronde. La fontaine était vide. Une pierre se dressait en son centre. Au fond de la fontaine, et comme cela put sembler anormal, il faut répéter que, aussi étrange que cela puisse paraître, il n’y avait plus d’eau.

La dernière goutte, tombée sur le parapet des siècles plus tôt, avait rencontré de la mousse. Grâce à cette ultime goutte, la mousse n’avait pas totalement séché. La fille à la chevelure d’or avait recueilli la mousse dans la paume de ses mains. En avait formé un nid, bien rond, d’un vert ardent, et qui donnait l’impression d’être molletonné.

La goutte avait prolongé ses effets aqueux dans le nid de mousse. La jeune fille disait : « au creux de mes mains, la mousse a fondu en larmes ». Les larmes avaient coulé, et la mousse avait proliféré en longs filaments de vase vert jade, tels que ceux que les rivières abritaient. La fille s’y prenait les pieds lorsqu’elle nageait le long des berges sombres. Elle aimait ce contact doux et poisseux. Elle sentait des cheveux à ses pieds.

Le soir, alors qu’elle assemblait ses mains en un cœur tiède, en guise de prière à la fontaine sans eau, elle vit naître de ses paumes ligneuses et blanches un monceau de mousse. C’était inattendu.

De ce réseau verdâtre naquit un globe gros comme une agate. Puis, un œil se forma. Un œil tout à fait humain. Blanc. Avec une pupille et un iris. Strié dedans. Brun, ambré, lumineux comme une bière. De longues broussailles l’ornaient.

L’œil était humide et bien vivant : il battit des cils. Elle passa sa main dessus, pour refermer le battement, puis, c’est une paupière qui se dessina. Cheveux de miel et œil d’ambre : elle n’avait pas besoin d’un troisième œil alors elle plaça le bourgeon dans sa poche toujours humide.

Depuis lors, elle exerça ses talents de médium.

Le peintre aux yeux pers. A la manière d’Octave Mirbeau

Il était né avec des yeux vairons. Ses parents cherchèrent sans succès si dans leurs lignées il y avait des antécédents. Le pédiatre qu’ils consultèrent, les tranquillisa maladroitement. Dans le domaine de la tératologie il y a d’horribles monstruosités physiques que Geoffroy Saint Hilaire commença à répertorier. Ils s’estimèrent heureux d’avoir échappé à un destin aussi funeste. D’ailleurs au fur et à mesure que l’enfant avançait en âge, cette hétérochromosomie fut plutôt une excellente servante. Imaginez ces couleurs : à gauche un magnifique brun-violet, à droite un vert bronze profond comme l’océan. Selon le temps et l’humeur du jeune homme les teintes variaient admirablement. On peut dire qu’il portait hautes les couleurs. Sa mère peignait de façon banale, pas de quoi affoler les marchands d’art, mais elle avait des ambitions pour son joli rejeton et s’inscrivit à des ateliers de peinture où il développa remarquablement son aptitude. Au point qu’il exposa progressivement dans divers salons. Et sa peinture plutôt abstraite plaisait. Il était dans le mouvement. Il commençait à vivre de ses ventes et à soutenir ses parents qui n’avaient pas de gros emplois. Il avait de surcroit un physique avantageux et les femmes tournicotaient autour de lui. Il en recueillait le bénéfice avec nonchalance sans se fatiguer à chercher l’âme–sœur, considérant qu’il l’avait trouvée dans la peinture. Toutefois le soir de l’inauguration d’Art Faire, au cocktail une fille d’une beauté exceptionnelle l’aborda. Elle le mit l’abord dans son lit où elle sut se distinguer particulièrement. Notre peintre en fut si chaviré qu’il la demanda en mariage une semaine après l’avoir connue bibliquement. Au domicile des futurs beaux-parents l’accueil du prétendant et de ses très modestes parents était un peu voyant. Le fric suintait partout, sur les cimaises où pendouillaient de grandes signatures, sur les bouteilles de champagne millésimé, dans les perles de caviar Pétrossian. Ses parents se contorsionnaient sur les fauteuils Louis XVI et, eux d’habitude assez bavards étaient muets. On aurait pu prédire ce soir-là une mésalliance. Ils se marièrent en grandes pompe à La Madeleine. Le tout-Paris de la culture, la politique et de l’esbroufe ne pouvait faire autrement qu’être présent. La jeune épouse devint son agent. Elle le poussait à la production, car la demande était bien là. Le compte en banque du couple était avantageusement garni. Ils avaient déménagé dans l’Ile Saint-Louis. Depuis quelque temps elle était moins ardente au lit, moins présente dans l’appartement du quai de Seine. Notre peintre peignait. Elle revenait de New-York, Ibiza, Shanghai, Saint-Pétersbourg. Lui mettait sa baisse de forme sur le compte de son hyperactivité commerciale. Ils ne faisaient plus l’amour. Elle était trop fatiguée, lui disait-elle. Il tomba un jour sur son téléphone où il un numéro se répétait presqu’à l’infini. Il la fit suivre par un fin limier et découvrit qu’elle découchait.  Sa femme avait changé de parfum. Et il ne le supportait pas. Il avait beau le lui dire, elle ne revenait pas au 5 de Chanel et persistait avec le lourd Shalimar. Le couple battait de l’aile.  Et le bel homme devint moins attirant, revêtant l’allure d’un homme vieillissant. Sa chevelure blonde vira totalement au gris fer. Ses poils devinrent blancs. Son épiderme se couvrit de tavelures du plus mauvais effet. Il prit conscience qu’il était devenu un repoussoir. Il lui restait uniquement la beauté de ses yeux si étranges. Il consulta un dermatologue qui hasarda un diagnostic, celui de l’hypopigmentation en réaction à ce parfum abhorré. Il se mit à peindre dans le style figuratif plus du tout dans le vent. Les ventes étaient nulles. Il peignait souvent la même femme, parfois nue, pointant un grain de beauté sur son intimité, comme en avait la pécheresse. Les premiers portraits étaient minutieusement fidèles à la beauté qu’il avait épousée. Ils auraient même pu facilement se vendre. Ils n’étaient pas à vendre. Peu à peu le portrait prit des couleurs criardes, écorchées, verdâtres. Des portraits invendables. Elle ne pénétrait même plus dans l’atelier. Elle avait renoncé à vendre les œuvres de son mari. L’homme aux yeux vairons souffrait, c’est clair. Il ne savait que faire pour échapper à la douleur. S’ajoutaient à cela l’absence de critiques sur son art, son physique ingrat que le miroir lui renvoyait quotidiennement, les insultes perpétuelles de sa belle-famille et l’ignorance de sa condition dans laquelle il tenait ses vieux parents. La vie lui était devenue particulièrement cruelle. La cruauté faisait irruption dans son existence. Et l’idée sournoise de vengeance s’installait dans son cerveau. Se venger, oui mais comment ?  Il sortait maintenant des beaux quartiers, trouvait du plaisir et de l’inspiration dans la fange de lieux populaires. Il revenait très souvent à Barbès sous le métro aérien, avec des types qui vendait de tout à la sauvette, d’autres qui escroquaient les touristes dégueulés par Montmartre qui n’en pouvait plus des hordes barbares de tous pays. Il avait repéré un sénégalais qui promettait l’amour perdu, la sexualité triomphante, et autres vertus. Il s’en approcha et l’autre lui proposa ses services. Une poupée ferait l’affaire. Il fallait juste une photo d’Elle, un bout de tissu. Pour ceci il n’eut pas de mal. La panière à linge sale lui fournit un slip. Il prit conscience qu’il n’avait jamais pris de photos d’Elle. Il apporta au marabout deux tableaux, un avant qu’elle ne le trompe, un autre après. C’est dire si le contraste agressa le sénégalais. Néanmoins il lui fournit trois jours après une poupée, des aiguilles de couleur sans lui indiquer le mode d’emploi. A lui de choisir. Un haïtien qui œuvrait à Belleville lui parla de magie noire. Il savait désormais que l’aiguille rouge jetterait un sort sur sa femme. Il planta une aiguille le premier jour dans la tête de la poupée. Quand sa femme repassait au quai d’Anjou, il l’observait comme un entomologiste. Elle ne se rendait compte de rien.  Il ajouta une autre aiguille dans le ventre de la poupée un autre jour. Elle était là cette fois et prenait rendez-vous chez un gynécologue auquel elle se plaignit de douleurs vaginales. Le peintre se dit que, de ce fait les ardeurs sexuelles de sa femme en étaient freinées. Effectivement elle ne voyageait plus. Finies les fameuses cavalcades soi-disant au bout du monde ! Sa beauté s’étiolait. Sa famille passait inquiète, l’ignorant totalement comme s’il était incorporé aux murs, invisible. Il la ferait souffrir longtemps. Il ôtait une aiguille, elle respirait, et reprenait derechef ses rendez-vous galants. Il en ajoutait une autre, elle se cloitrait, souffrante.   Lui prenait son temps. Comme un enfant il jouait à la poupée. Elle ne parfumait plus. Lui retrouvait peu à peu sa chevelure blonde, sa peau lisse, de beaux poils soyeux. Ses beaux yeux étaient mis en valeur.  Ses parents allaient de plus en plus mal. Ils ignoraient toujours les difficultés de son couple. Il voulait les épargner au maximum.  

Il attendrait que ses parents rejoignent le petit cimetière de Chaville pour planter d’autres aiguilles jusqu’à ce que sa femme arrête de respirer, de sortir à droite et à gauche. Il savourait déjà sa vengeance. Encore une aiguille ma poupée ! Ce fut le coup fatal. 

Il publia dans le Figaro l’annonce du décès de sa femme. Il omit s’y associer le nom de ses beaux-parents furieux qu’il avait devancés. Grand bruit dans le Landerneau des artistes germanopratins, de la politique, de sa belle-famille à l’église de La Madeleine. 

Totalement ragaillardi il reprit la peinture abstraite, trouva facilement un autre agent, qui devint sa femme. Il eut même trois enfants avec elle. Ils avaient les yeux vairons, ce qui aux dires des spécialistes est excessivement rare. 

L’Agneau et le Loup

Il était une fois un Agneau rebelle
Qui du loup en avait entendu de fort belles
Né avec le dernier printemps
Il avait reçu tous les attributs des intelligents
On lui en raconta tant
Le berger, les chiens, son frère
Q’un jour s’en allant désaltérant
Dans le courant de la rivière
Il décida de mettre fin
A la souffrance des jeunes ovins
De montrer à la bête cruelle
Qu’il irait moins de vingt pas au-dessous d’Elle
Qu’il troublerait son breuvage
Qu’il n’avait que faire de sa rage
Qu’il ne l’épargnerait guère
Même sans l’aide de son frère
Qu’il ne finirait pas au fond de la forêt
Entre les deux mâchoires d’un gringalet
Le Loup survint donc à jeun
Cherchant aventure, c’est certain
Comme d’habitude, il sortit son couplet
Là où l’Agneau se désaltérait
Il voulut bondir sur sa docile proie
Mais l’Agneau avait préparé l’endroit
La berge d’apparence moussue
D’ajoncs,de ronces et d’épines, il avait cousue
Les sables mouvants il avait cachés
Sous un beau tapis de fougères séchées
Il avait choisi un beau marécage
Qui sur le plus fort
Se referma comme une molle cage
Avant qu’il ne soit englouti jusqu’au museau
L’Agneau s’adressa alors au bourreau
« On me l’a dit : il faut que je me venge».
Là-dessus, au fond de l’onde pure
Celui qui cherchait aventure
Celui que la faim en ces lieux attirait
Fût emporté, sans autre forme de procès
L’Agneau se dit à ce moment-là :
« Je pense donc je ne suis pas … si mouton que ça ».

Il était une fois
trois cabanes
une d’osiers noués
entrebâilles
palissade claire-voie
une seconde de roseaux
entrelacés
paravent clair-obscur
une troisième de verres
entrecroisés
falaises invisibles
il fallait les passer
sur le chemin du Graal
cueillir un brin d’osier, un roseau
une lame de verre
les plier pour en faire
une clé d’herbes tressées
jusqu’à l’autre rive
dans chacune un bestiaire
d’insectes solitaires
exilés de quelques terriers
défoncés par les grues
dans la première ils sont morts
étranglés par les liens dévoyés
dans la seconde ils sont morts
noyés par les particules acides
dans la troisième ils sont morts
brûlés par les stigmate du cristal
la terre renversée | zone contaminée
urbex de presle et de lierre
à l’intérieur un sarcophage
un cœur fondu radioactif
et au dessus des blessures
une arche d’exclusion
il fallait les passer
sur le chemin du Graal
ramasser les déchets vitrifiés
boire à la sources scellée
traverser la forêt rouge
entre trois confinements
et trois fermetures de frontières
on était seuls
sur le chemin.

Il était une fois une fillette qui toussait.
Elle toussait tant et si bien que de sa bouche sortaient fraises, framboises et autres groseilles.
Sa grand-mère, qui n’aimait pas le gaspillage, lui volait tous ses fruits si rouges pour en faire coulis et confitures.
À force de tousser ainsi la pauvrette était devenue translucide, toute tordue et maigre, si maigre que ses os perçaient souvent sa peau.
Sa mère l’emmena un jour chez le grand sorcier-guérisseur du village, qui en profita lui aussi pour lui piquer quelques-uns de ses fruits pour son usage pesonnel et lui conseilla de s’exiler loin, loin, là haut dans les montagnes.
La fillette dû donc partir, sous les huées des villageois et les moqueries des enfants de son école.
Elle pu emporter tout de même son petit panier rond et quelques méchants mouchoirs usés de s’y être tant mouchée.
Elle fut prise en stop par un routier qui, la voyant ainsi tousser, la largua en lisière de forêt (il détestait les fruits rouges).
Elle continua alors seule son chemin, traversa cette forêt et la vue des baies rouges des ifs la ragaillardit un peu.
Elle s’installa donc là, accueillie par les êtres de la forêt parmi lesquels elle grandit et se fortifia, préparant peu peu sa vengeance.
Elle apprit à faire les confitures puisqu’elle crachait tous les fruits rouges dont elle avait besoin, et elle ajouta dans sa marmite forces baies rouges d’ifs pour donner du goût.
Ayant fini par guérir de sa toux, elle se fabriqua un petit charreton, l’emplit de pots de confitures, et revint à son village les vendre sur le marché.
Personne ne reconnu cette belle jeune fille partie si malingre il y avait si longtemps.
Elle eut un succès fou, ses pots s’arrachèrent, elle les vendit jusqu’au dernier.
La gourmandise fit ainsi son œuvre, les fossoyeurs ne chômèrent pas, le prix du mètre-carré flamba dans le cimetière du village cette année là.

Il était une fois, il y a fort longtemps, dans des temps reculés, lointains et immémoriaux – encore que l’histoire que je vais vous narrer a été consignée, contée et répétée, donc elle fait partie de nos mémoires – je disais, il était une fois, dans un pays lointain – même si le mot » lointain » ne veut pas dire grand-chose puisqu’il dépend de l’endroit où nous sommes- disons, dans un pays nordique entouré de mers, à la forme phallique, ce qui n’est jamais bon signe, ceint de la Mer Baltique et de la Mer du Nord, il était une fois donc une fille.

Une fille, une pucelle, une vierge – d’ailleurs on ne voit pas bien comment elle aurait pu être autre chose que vierge, puisque la pauvre fille était affublée d’une queue de poisson – une sirène, et petite, qui plus est , ce qui confère à la suite de l’histoire une dimension pédophile, mais soit.Elle vivait dans la Mer du Nord, avec son père, sa mère et ses sœurs, tous et toutes affublés de la même queue de poisson, le père avec une queue énorme comme celle d’un cachalot, recouvert de coquillages visqueux, la mère avec une queue palmée comme les pattes d’un canard de l’ère pré-jurassique, et les sœurs avec des queues plus ou moins réussies, décolorées, effilochées ou hérissées de piquants. Il y avait aussi l’aïeule, qui ne sortait guère de son antre sous-marine aux remugles de soupe de poisson périmée.La plus belle était la petite sirène, celle qui passait son temps à remonter à la surface pour se poser sur un rocher et mater les marins du port.On aurait pu prévoir, lui dire ce qui allait arriver. Mais personne ne le fit. À force de passer ses journées à mater les marins, à jouer avec sa longue chevelure et à chanter des airs de sirène dignes de ceux qui avaient poussé Ulysse à se faire boucher les oreilles pour y résister – car les sirènes sont depuis des temps immémoriaux des démones auxquels les pauvres marins virils mais fragiles ne résistent pas- la petite sirène attira l’attention d’un capitaine, même si son grade n’est pas forcément significatif ici, et elle en fut heureuse, pauvre idiote, car il était fort bien fait de sa personne. Il l’attira dans ses filets, et la captura sans qu’elle oppose la moindre résistance. On pourra me faire remarquer qu’elle avait bien cherché ce qui arriva par la suite, car une petite sirène qui passe son temps à mater les marins en petite tenue ne peut s’en prendre qu’à elle-même. Il l’immergea dans une cuve d’eau salée, en fond de cale, et ne la sortait que le soir, pour jouer avec ses cheveux, ses petits seins à peine éclos et sa longue queue de poisson qui l’excitait plus que tout. Elle ondoyait sous ses doigts sans qu’il puisse trouver le moyen de la pénétrer et le capitaine jura par la suite que cette petite rouée n’avait finalement eu que ce qu’elle méritait. À force d’être immergée dans une eau salée non renouvelée par les courants sous-marins de son habitat naturel, à force d’être manipulée par des doigts larges et huileux de graisse, à force de hurler son désaccord, mais sa voix harmonieuse et ses chants inouïs ne transmirent pas ce non consentement, la petite sirène se dessécha, les écailles de sa queue devinrent ternes et grises, et elle finit par ne plus chanter, ne plus onduler et rester immobile dans sa cuve aux remugles de soupe de poisson avariée. Le capitaine comprit qu’il n’y avait plus rien à faire d’autre que de la jeter par-dessus bord et de jurer qu’on ne l’y prendrait plus. Après tout, une petite sirène qui passe son temps à remonter à la surface et à mater les marins au lieu de rester sur son quant-à-soi n’a à s’en prendre qu’à elle-même.

Un conte cruel

Les incomplètes

Il y a longtemps de cela, une femme fatiguée et malade mis bas une paire de filles pour la douzième et dernière fois. Elle eut bien du chagrin de se voir une fois encore engrossée comme une vache qui revient du taureau. Elle accoucha dans la douleur de deux filles incomplètes et hideuses. On ne pouvait dire laquelle était la plus ratée des deux. La mère ne ne leur donnât pas de prénom tant elle détestât les fruits de cette copulation.

Les jumelles étaient loupées, trouées de partout mais se complétaient l’une l’autre. L’une avait des dents acérées que l’autre n’avait pas. L’une avait une main que l’autre n’avait pas. L’une avait une langue que l’autre n’avait pas. L’une avait des viscères que l’autre n’avait pas. Et ainsi deux corps distordus, bosselés, amputés, deux corps agissant étrangement dans l’ombre de l’humanité. Pas un geste de l’une sans que l’autre en fit un.

Quand l’une croquait une pomme, l’autre tuait un oiseau. Quand l’une vomissait, l’autre arrachait des fleurs. Quand l’une voulait effacer son visage, l’autre giflait la mère. Elles étaient incomplètes et ne le savaient pas. Elles grandirent ainsi, unies à jamais dans l’absurdité de leur vie.

Etrangement, l’une et l’autre se mirent à penser à l’amour. L’une et l’autre rougissaient ensemble et leurs coeurs palpitaient plus vite quand elles pensaient plaisir. L’une et l’autre se lovaient comme des chattes en chaleur.

Comme il se doit, dans les contes où des filles attendent un prince charmant, le prince arrive. Le voila ce bel innocent en quête d’une jolie blonde qui saurait le combler. Elles eurent un même désir en voyant le désirable mâle. Qui de l’une ? Qui de l’autre ? Il fallu bien trancher.

L’une attira le prince, l’autre saisit la hache. Elle tranchèrent ainsi l’étalon, s’en sentirent comblées mais pour un temps seulement.

Car l’amour appelle l’amour, le désir, le désir et la hache, la hache.