Ils périront avec elle

Aube ne s’expliquait pas son prénom ; Aussi doux qu’Aimée ou Désirée; Ou même Étoile !

Elle aurait adoré se prénommer Étoile mais nul n’aurait ainsi nommé son enfant, du moins pas dans le monde où elle était née…

« Ma mère ne me dis jamais je t’aime; Ne me cajole pas plus; Ne m’offre pas ses bras. Ils me sont refusés tout simplement. Elle ne m’aime pas. Peut-être le tient-elle de la guerre qui l’aurait abîmée ; peut-être le tient-elle d’un père parti trop tôt…A-t-elle seulement aimé son ventre rond ? Peu m’importe. Seuls comptent le présent, la survie, et l’avenir un peu aussi. »

Cette rengaine battait les oreilles d’Aube; Tout comme les mesquineries, si peu masquées, dont tous étaient les témoins résignés! 

« Une souillon », entendaient les frères épargnés; « Une fille-garçon », les voisins bien indifférents…
« Elle ne tient que de toi! », le père tout aussi méprisé, rudoyé que la jeune fille…

« Dieux, que je voudrais la haïr ! Je manque d’imagination à ce jeu de la cruauté… ». Puis, pour un peu de réconfort : « Jamais, oh non jamais-je le jure !- je ne prononcerai ces mots maudits… Ils périront avec elle. »

À travers

Tu te souviendras de moi.
Tu ne le sais pas encore. Tu n’y penses pas. Tu t’en moques.
Tu marches dans la vie et je passe à travers toi. Comme les bruits de la ville, les rumeurs, les odeurs qui traînent, les affiches des vitrines, les pleurs de cet enfant dont tu te demanderas après coup s’il n’était pas perdu.
Tu me vois pourtant. Comme tu entends, sens, ressens. Sans que tes yeux, ni tes oreilles, ni tes narines ne s’attardent. Pas même ton cœur.
Je suis comme la ville, les odeurs ou l’enfant.
Je ne t’en veux pas. Je sais que tu ne me rejettes pas. Tu m’accueilles mais sans chercher à me saisir. Parfois tu vas jusqu’à poser tes doigts sur moi, mais tes doigts ce n’est pas toi. Non, tu ne me rejettes pas. C’est juste que tu ne sais pas ce qu’est la faim et oublies que tu te nourris de moi. Et des bruits, et de cet enfant qui a besoin de toi.
Un jour, autour de toi, tout ralentira. Je ne m’en réjouis pas. En fait ça me terrifie. Mais je le sais. Le lointain ne se donnera plus la peine de venir jusqu’à toi. Les villes s’adresseront à d’autres, l’enfant sera un adulte et il ne te demandera plus rien.
Alors tu tendras l’oreille, tu chercheras partout, fixeras les espaces. Tes poumons auront soif.
Ce jour-là tu te souviendras de tout et tu te souviendras de moi.

Deux voix

Elle regardait le centre de la lune, comme un astre qu’elle portait dans son ventre, rond, brûlant, humide avec des cratères et de l’eau en abondance. Elle caressait le vivant sous son nombril dévasté, la lumière traversait la peau et fendait l’espace en une cicatrice sanguine.

« tu m’entends, je t’appelle petit pois, petit bois derrière chez moi. La peur ce soir perdue dans les mots que tu as abandonnés sous le lit. Debout, tout est noir, je t’appelle, les lettres sont des ogres, je suis avalée par deux voyelles..Ou …Ou… Ou…. La fenêtre s’est ouverte et la nuit est rentrée dans ma bouche. Je mâche l’obscur jusqu’à le rendre à la poussière. Je marche l’obscur jusqu’à le rendre à la lumière. Où suis je? Je t’appelle …Ou …Ou… Ou…. »

Elle renversait son corps à l’envers du décor pour retourner dans les coulisses. Elle voulait retrouver celle qui s’était échappée au moment même où la lune s’était levée, rouge, gonflée, exaltée, derrière les rideaux. Elle croyait au crépuscule entre chiens et loups pour mettre au monde le désastre et le destin d’un astre. Elle s’enfonçait dans de petites bulles d’excroissances, d’effervescences, de lucioles et de broussailles.

« tu n’es pas loin, je te sens , tu pues le sous bois, l’humus noir, les souches dévorantes, tu fourmilles d’idées, tu calligraphies de brindilles ma cabane cérébrale, je t’appelle …Ou …Ou… Ou…. tu ne m’entends plus, je m’accroche aux araignées, à leurs broderies, point compté, point de croix, petit point… tu as disparu dans les trous sombres où s’enfoncent mes doigts. Attends moi »

Elle tissait l’obscurité avec du fil d’or, l’enlaceur des mondes dormait tout contre elle, belle au bois dormant, elle s’endormait au centre de son visage circulaire où tournoyaient des comètes. Le sang gorgeait le noyau de la lune qu’elle portait en elle, sanguinaire.

« tu craches la terre décomposée entre tes dents, je cherche les débris, les cadavres, les exsudats, les signes, les frottis, les phylactères racinaires, en brouillon sous le sol, enlacés, embrassés, ensemencés dans des nids infinis, points croisés, entrecroisés… je t’aime, je nous aime, je suis la même et l’ancienne et la nouvelle »

Elle s’étourdissait dans la clarté d’une clairière d’une éclaircie, tout vacillait sous ses pieds sous la terre, elle était grenade dans la nuit, un fruit luminescent dans les entrailles. Elle ouvrait la forêt en brassées de lumière.

À bout, les mots

J’ai de grands yeux, mon corps se courbe sur le qui-vive
Quand elle va répondre j’attends parce que j’ai hâte
J’ai soif
Alors que ma terreur d’être vide siphonne l’air de mes poumons
J’essaie de lire l’intérieur de son regard

Ses mots sont comme la mousse sur les arbres nus en hiver

Il y a le nord et il y a le reste, je crains le vent qui efface mes pas furtifs dans la neige, je crains le soleil qui capture ma solitude et adresse ma sensibilité en oubliant le timbre sur l’enveloppe
Le destinataire va payer et m’en vouloir mais tant pis  

La pluie qui poudroie rassure ma fragilité, la sentir par les trous de ma chaussure ancre ma flamme et sillonne mes veines jusqu’à mon cœur asséché
Ce n’est pas ma faute, ça ne suffit jamais

Je pose des questions et je combats les réponses
« Tu poses des questions et tu combats les réponses », c’est parce que je ne les aime pas ; toujours elle dit une chose et elle la reprend
Ça ne suffit jamais
Je dis la vérité et c’est comme mentir, le fil pour marcher est tout petit,
on est dans une rue étroite d’où il n’est pas facile de partir

Le temps de répondre « c’est un problème de train » que déjà je suis dans une gare inconnue, si elle est inconnue comment choisir où aller, si je ne sais pas où aller comment se donner rendez-vous, si je n’ai plus rendez-vous pourquoi rester sur le quai, si le train ne passe qu’une fois qu’est-ce que je fais, « s’il ne passe qu’une fois j’espère que les quais bougent », qu’est-ce qu’elle raconte, c’est le puzzle des gens dessus eux qui pose problème

C’est comme un puzzle avec une configuration qui change sans cesse, dont il manque une pièce mais jamais la même, c’est comme essayer d’attraper de l’eau, garder dans ses mains quelque chose qui veut s’échapper, c’est comme avoir les pieds sur deux continents différents sans jamais choisir
Je vois bien, il attend et il a hâte, il me regarde et cherche à voir du pays sans quitter la gare, « nos trains arriveront peut-être en même temps », il dit des mots et parle de géographie et ses yeux déroulent délicatement un champ de ruines, il serre dans son point la boussole cassée et quand il cligne des yeux pour respirer j’entends chaque couche de paupière se refermer l’une sur l’autre
Et l’une sur l’autre et l’une sur l’autre et l’une sur l’autre
Et l’une « sur l’autre oui c’est vrai tu n’y peux rien » ce n’est pas sa faute 
« Pardon » ; la mousse sur les arbres ça ne suffit jamais
Il ne sait pas que ça veut dire quelque chose

« Je n’y crois plus », à bout,
les mots.