Il hurle, putain, merde, fait chier parce qu’il a du mal à réparer un moteur. Il pète. Appelle sa femme, viens ici Adeline. Il rote. Il a mangé y a pas longtemps. Il jette un tournevis sur la terre. Entre temps, sa femme a surgi de la cuisine, elle court vers son mari. Qu’est-ce que je dois faire, elle dit. Ses mains se glissent dans les poches de son tablier. Sors tes mains des poches pour commencer, tiens-moi ça, il dit. Ne bouge pas, je vais utiliser la visseuse. Elle s’exécute. Ça fait un bruit insupportable. Il n’en a rien à foutre. Plus il dérange les autres, plus ça le fait marrer. Hahaha. Tout à l’heure, il appellera sa maîtresse Marie-Claude.
Il a acheté un téléphone sans fil pour passer ses appels sans être emmerdé par les autres, depuis son établi. Sa fille a fait Ouais super un téléphone sans fil, lorsqu’il l’a mis en charge, ce qui l’avait franchement agacé. Il déteste que sa fille s’enthousiasme, la voir joyeuse le remplit de ressentiment. Il pense : toutes des putes. Il pense : Tout roule. Sa femme fait semblant de ne pas savoir qu’il couche à droite à gauche, depuis toujours, elle ferme les yeux. Heureusement parce que sinon, elle pourrait dérouiller. Il a toujours été un vrai connard. Mais il s’en fout.
C’est lui le maître. Tout est à lui. Il peut pisser partout dans sa propriété comme un clébard. Tout lui appartient. Sa femme, sa fille y compris. Son fils aussi. Mais comme il grandit, le fils pourrait peut-être un jour lui foutre sur la gueule, au père. En même temps, il n’est pas trop inquiet. Car le fils sait que s’il lui fout sur la gueule au père, le vieux le déshéritera. Il en crèverait le fils d’être renié par le père. Il préfèrera se la fermer, encaisser et le père pourra continuer sans inquiétude à l’humilier, à l’ignorer, à lui dire qu’il est gros, que c’est un bon à rien, un branleur. C’est parfait pense le père. Tout roule. Hahah. Il rit intérieurement.
Un rictus mauvais se dessine. Le bruit de la visseuse est intolérable. Cela fait
des heures qu’il bricole dans le jardin. Il espère que les voisins n’en peuvent plus.

Bâtiment 2

Debout face à la porte de l’ascenseur, Noé entend toujours le chien. Le chien des voisins aboie, ses aboiements sont mécaniques. En regardant le carré rouge du bouton de l’ascenseur, Noé repense au temps avant le chien, était-il moins irritable. Le chien du voisin aboie, ses aboiements tranchants. Ce sont des nouveaux voisins. L’appartement face au parking.
Debout sur le palier de l’étage, Noé perçoit le couple d’en bas crier. Ils se disputent, parfois s’insultent, surtout la femme.
Avec Noé, ils constituent les plus anciens de la résidence des Cèdres. Ils ont une grande voiture. Noé habite ici depuis cinq ans, il fait le compte, il a emménagé à deux, il est seul maintenant. Sans elle, il n’aime pas vivre. Il est seul depuis trois ans.
L’ascenseur ne monte pas, des voisins le retiennent, un déménagement peut-être, des gosses. L’immeuble se dégrade depuis trois ans. Depuis trois ans, les murs ont rétréci. Ils sont vieux et sales. Les couloirs sont vieux et sales, et les vitres de l’entrée pourries. Le local à poubelle se rempli des insectes de la tête de Noé. Et le chien. Le chien d’en bas. Ses aboiements terribles et réguliers. Un jour, il le tuera. Il va buter ce chien. Noé, un jour, explosera le crâne du chien à défaut du sien.

Anna tresse les cheveux de sa fille. Elle ne l’entend pas lui raconter ses histoires de l’école. Elle se laisse bercer par le mouvement mécanique, dévier du présent. Elle regarde ses doigts qui s’agitent mollement pour dessiner le motif et pense que cela fait longtemps que personne ne l’a coiffée.
Sa mère lui tressait les cheveux, enfant elle les avait très longs. Sa mère refusait qu’on les lui coupe, précisément, peut-être, pour pouvoir continuer à les lui tresser. C’est apaisant de tresser des cheveux, apaisant de plier du linge, de couper des légumes. Elle aime cette sensation d’absence de soi-même qui se produit alors. Le corps tout au geste, ancré dans une situation, prisonnier d’une situation, laisse l’esprit s’occuper seul. Pourtant, contrairement à elle en cet instant précis, sa mère quand elle lui tressait les cheveux était avec elle, partageait le moment.
Elle devrait écouter sa fille lui parler de la maîtresse qui a puni Anthony.

Osmosis 
Secret de beauté 

Partir dans un pays lointain.
Regarder l’envers des choses.
Parler une autre langue, plus simple, plus directe qui changera ton rapport aux êtres et te rendra plus hardie.
Le français est comme un fleuve, la langue des scrupules, des détours, des méandres.
Avec une autre langue, insensiblement quelque chose migre dans l’espace de ton cœur sans que tu le décèles.
Changes de vêtements, comme un déguisement, entraines toi à te fondre dans ce qui t’entoures.
Ressens la température, la chaleur, la sueur, une autre température, la qualité d’une autre fibre sur ta peau.
La soie rêche sur ton dos.
Dors nue.
Cultives ta nudité.
Savoures la.

« Se faire masser régulièrement des pieds à la tête, avec de l’huile tiède,
Pendant une heure au moins ?
Transpirer dans une petite cuve en plastique,
être douchée avec de l’eau très chaude .
Frottée avec des graines pilées, rincée.
par deux petites vieilles aux mains râpeuses. »

Et la tu commences à bouger dans ton fort intérieur, insensiblement.
Tu t’es assouplie.
Tu commences à t’ouvrir comme une pomme  au beurre passée au four.
Tu es prête.
Il te faut quelqu’un maintenant.
Peut être n’importe qui, mais ce n’est pas si sur.
Tu entends sa voix, une fois au téléphone,
C’est le début.
Tu laisses tes cheveux libres sur tes épaules
D’y repenser, la paume de tes mains s’écarquille.
Tu t’enfonces jusqu’aux chevilles dans les pétales de fleurs violettes et jaunes qui jonchent le sol.
Il fait un temps doux et léger.
Tu marches à ses côtés, et c’est d’une lenteur étrange, sa démarche te contient, t’accompagnes, t’enrobes.
Tout est incroyablement suave.
Tes cellules entières pompent un fluide délicieux au parfum délicat.
Une douceur s’est insinuée dans ta poitrine, intense, rebelle.
Elle ne veut pas partit de là et toi tu ne veux pas qu’elle parte.
C’est cette douceur qui fait que tes yeux brillent H 24.
Qu’une chaleur bienfaisante campe entre tes cuisses.
Que ton sourire est plein de lumière.
Que ton visage s’affine.
Que ta peau devient fine et translucide.

Cette douceur tu dois la cultiver en toi pour qu’elle grandisse encore, emplisse tous les interstices de ton
corps et s’encre définitivement dilatant ton regard qui va se poser comme une boussole sur toute la beauté du monde.

Alors, va dans la forêt, sens le vent et le soleil sur ta peau, et tes cheveux, respire l’odeur de la terre, écoute le murmure des pins, le bruit de l’océan tout proche, qui gronde.

Et, aime.

Quelques passants attendent le couchant avec ferveur.
Observera-t-elle le spectacle elle aussi ?
Au pied du grand bloc de pierre, seule ombre du paysage, elle attend.
Elle se dit : « ces gens ont de la chance. »
Elle veut saisir la sienne.
Ses jambes dénudées font des allées et venues pendant que ses poumons se concentrent pour inspirer l’air chaud.
Elle est en vie. Elle voudrait exister.
Elle se souvient d’avant. A quel point tout était doux.
Le soleil et son corps sont en feu.
C’est l’heure.

La boue

Elle vient d’une lignée de paysans : la laine, les cornes, les plumes, les ruisseaux, cet univers non consommable lui montre que les façons de ses ancêtres sont aussi les siennes. Sa grand-mère paternelle, qui n’a aucune racine paysanne, mais des vaisseaux petits-bourgeois, veut l’en éloigner. Sans succès. Elle enfourche son vélo, chausse ses lunettes de soleil, laisse le lotissement étriqué derrière elle, pour les clairières et le clapotis de la rivière. Elle croise ce type à la bedaine écarlate, guetteur professionnel. C’est le vieux plombier. Il lui fait signe.

Elle répond d’un regard furtif. Le plombier ne capte rien. Ses cheveux, encore humides de la douche, casquent son crâne et encadrent son visage d’un tortillon valable, comme des rubans de bolduc rebouclés aux ciseaux, de ceux qui font de somptueux paquets cadeaux. « Pas mal », pense-t-elle en voyant son reflet dans la vitrine de la supérette désaffectée. « Ça ressemble à l’effigie de starbuck, en plus réaliste ». Elle ressemble à ces mannequins en couverture de Biba. Elle n’a pas mis trois plombes à se faire des yeux smocky, ni tresser ses longueurs mais elle a l’air frais comme un fromage blanc à peine sortie de sa faisselle.

Le vent adoucit les rayons du soleil qui cogne fort.

Au moment de dépasser la vitrine floutée par les coups de pinceaux vandales s’ils n’étaient pas le signe patent d’un abandon, elle aperçoit une ombre, fugace, mâchée par les traces de peinture vinylique brossée à grands traits. Sous la peinture, un improbable face à face. Des allées et venues. Elle s’y attarde.

Elle caresse du regard une silhouette indéfinie. Ce qui est net et précis, ce sont les pectoraux apparents et dessinés, d’un individu de type masculin, un torse travaillé et un jean qui se fond dans le décor sauvage de la vitrine. Elle essuie ses lunettes de soleil au verre brouillé par l’humidité ambiante.

Plus rien.

Pourtant,le paysage vu à travers la vitre embuée n’a rien d’une chimère.

Elle se remet en selle. La silhouette distinguée à travers la vitre l’intrigue. D’où sort ce type ? Un bellâtre ? Un chevalier de l’apocalypse ?

Elle qui déteste le lèche-vitrine, elle racontait à sa copine Zoé que les occupations les plus banales sont parfois les plus surprenantes. Durant tout le trajet vers la rivière, l’indistinct personnage viril l’accapare avec une force rageuse. Elle ferme les yeux : elle le voit. Elle voit un banc : elle s’y couche, car son corps est accueillant. Elle dévisage un copain de lycée : elle entrevoit cet éphèbe approximatif et inapprochable. Elle pédale le long du chemin, les perles de sueur transpercent son débardeur. Son dos s’orne d’un nouveau motif, éphémère, aux contours aussi imprécis que cette image brouillée et persistante.

Elle reprend son chemin vers la petite plage. Le chemin s’étale devant son vélo comme un ruban de terre gonflé par la chaleur. Au croisement des sentiers forestiers et du chemin vicinal,trois chiens blancs et un chien noir balancent leurs poils trempés. Le portail de la maison dans les bois ne doit pas être bien fermé. Les labradors sentent le foin, le fumier et la douce robe des rosiers. Ils s’approchent d’elle avec toute leur prestance. Ça l’oblige à ralentir. Ils activent leur truffe : ils la reconnaissent, elle passe plusieurs fois par semaine. La meute familiale se greffe à l’attelage, et, telle Hécate, elle poursuit le bout de trajet restant les chiens haletant à ses côtés.

Le récit passe comme un vent tiède à travers une moustiquaire.

Leurs jappements font fuir un chat errant, reculer une vache. Elle atteint le pré sous lequel s’étend la rivière, pommade fraîche et verte. Elle pose son vélo,s’étend à l’ombre des noisetiers. De là où les chiens boivent, la rive se déroule en langue tantôt caillouteuse, tantôt boueuse. Sous son corps jeune, les pousses d’herbe, les pâquerettes s’activent à la chatouiller. Impossible de rester sur ce tapis vert. Elle se déshabille, glisse ses pieds dans l’eau nappée de mousse et se drape toute entière du baume liquide. En quelques brasses, elle réchauffe son corps brouillé par le réveil précipité. Se pose sur l’ancien plongeoir, offerte au soleil naissant. Elle frotte ses pieds sur un rocher incrusté d’algues, de fossiles râpés, duquel bouillonnent de petites bulles emprisonnées dans la nuit des pierres. Le halo tabasse ses yeux, empoigne sa peau sans bronzage. Ses cheveux courent le long de ses côtes. Elle fait le plein de calme avant les vacances trop occupées. Son frère, sa sœur, sa mère qui partent et reviennent, son père – qu’elle attend. Quoi ?

La vie est un tourbillon. Les branches arquées du saule pleureur égrènent les feuilles frêles, tombent, ploient, comme si elles voulaient percer le sol et y reprendre vie. Si la vie peut parfois l’assommer, elle renifle les souvenirs rieurs comme celui du chantier derrière la vitrine

Elle attend le 74 à l’arrêt Lodi village. Elle a consulté les horaires, il devrait être là dans deux minutes. Normalement, elle serait allée à pied aux Danaïdes, mais avec cette chaleur. Elle n’a pas envie d’arriver en nage à ce rendez-vous. Il y a peut-être un boulot à la clé.

Ses cheveux trop lourds dégoulinent dans sa nuque, elle a oublié sa barrette au bord du lavabo. Il n’y a pas un poil d’ombre de ce côté de la rue. Pas d’abribus non plus. Sous sa robe en lin jaune elle a enfilé à la va-vite une culotte en coton achetée il y a des années dans cette boutique de Notre Dame du Mont, comment ça s’appelait déjà, la vendeuse était belle, disons plutôt qu’elle avait une gueule, une gueule d’indienne Cherokee, un jour elle était tombée malade et on ne l’avait plus revue, le magasin avait fermé.

Le conducteur du 74 attend à Castellane que son collègue vienne prendre la relève, déjà dix minutes de retard et il n’arrive pas, ne répond même pas aux messages. Est-ce qu’il doit prévenir Sandrine, elle va criser c’est sûr, Sonia fait encore la sieste et elle prend son service à seize heures trente. Il hésite à remettre le contact pour avoir un peu de clim. Les passagers s’impatientent, tout le monde est à cran.

Elle ne sait pas si c’est elle qui a un peu maigri ou si c’est la culotte qui a pris un coup de vieux, toutes ces années oubliée au fond du tiroir, mais la bande côtelée de coton orange se relâche dangereusement autour de ses hanches, elle a l’impression que si elle bouge sa culotte va tomber. Il faudrait peut-être la jeter. Ou la porter avec des pantalons ? Oui, plutôt ça. Elle est quand même sympa cette culotte, avec son imprimé orange et violet à la Keith Haring.

Le 74 est carrément en retard. La chaleur intenable. Le contact du coton sur ses fesses humides lui rappelle soudain son premier amour, le sentier qui mène à la plage, les parfums de myrte chaude, le sable collé à la peau, l’élan du baiser, l’étincelle et la fièvre. Ça fait tellement longtemps. Pas connu grand chose de mieux au final.

Treize minutes ! C’est vraiment pas possible ce bus, toujours la même histoire, ils se foutent du monde ! Une dame, dont le rouge a coulé au bord des lèvres, s’insurge après avoir consultė sur l’application les horaires en temps réel.

Elle plonge la main dans son sac, trouve au fond un stylo bille qu’elle utilise pour relever ses cheveux en torsade, sort son téléphone, vérifie  l’heure. Autant y aller à pied. Elle souffle, traverse la rue et avance sur le trottoir opposé, rasant les façades des immeubles, traquant chaque petit coin d’ombre en espérant que sa culotte ne va pas dégringoler. Elle ne sait pas que dans trente-deux minutes et dix-huit secondes elle va de nouveau rencontrer l’amour.