Sous la pluie battante
elle sortit
mains hautes
tête nue
clapotis des doigts
du ciel
dans une arabesque
défiant tout le paysage
elle
s’inventa vague
Tag / Reposons-nous s'il vous plait
Le journal d’un manœuvre
c’est un éclat de verdure,
c’est
la mousse humide s’agrippant à la pierre
c’est le vent, partout,
le vert
brillant,
les joues rosies et le matin frais
c’est la séance,
les photos et l’appareil
click
tu viens près de tes fleurs ?
click
Les pots humides aussi,
ceux qui tiennent et contiennent l’organe vivant
la vie
ce matin, doux comme l’air
saisit son corps, ses membres nus
les pieds dans les savates, protégés, elles marchent, frôlent la terre,
les cheveux tressées par leur grand-mère
le matin même, plus tôt encore,
le jour qui dort dort dort
c’est le souffle, de ce jardin dans un jardin sur une île
Quand j’arrive dans ce village, j’ai toujours l’air d’une brigande. Je suis seule à rôder, le dos chargé mais le pied alerte dans les rues désertes, comme si rien ne pouvait m’arrêter, alors que je ne suis là que pour ça : me poser enfin un instant.
C’est la deuxième fois que je me rends là-bas pour un court séjour et à chaque fois, la même ambiance : les rares personnes que je croise me toisent ou évitent avec énergie mon regard qui, pourtant, ne cherche qu’à faire un discret signe de politesse. Quelques pas devant moi, un grand enfant marche dans la même direction et tient un fusil de plastique et tire contre le sol à chaque dizaine de pas. Délinquant ou âme triste, je ne saurais dire.
Un homme âgé hâte le pas pour entrer chez lui avant que je ne le croise. Je tourne le coin et me voilà presque arrivée à l’auberge. Cette fois-là, j’ai à peine ouvert la porte que je comprends déjà que j’étais attendue.
Apparemment, je suis une bonne cliente.
Madeleine avait laissé du café dans le studio, évidemment, pour que je n’aie pas à me préoccuper d’en acheter.
Madeleine sait comment nous faire sentir à la maison.
J’avais décidé de passer quelques jours au village pour chercher une maison : je rêvais d’un espace, d’un refuge.
C’était l’endroit parfait pour oublier ces dossiers qui s’accumulaient au travail.
Essayer la cantine du coin : c’était ça le gros plan pour le lendemain. Peut-être prendre une douche. Et encore.
Un verre de vin, assurément.
En fait, il me suffisait de me fondre dans le décor et j’étais bien. J’étais là, en plein centre du village, avec vue sur la rue principale et pourtant, on dirait que je suis dissoute dans l’horizon, tellement ce lieu était apaisant.
*
Ce soir-là, le sommeil m’avait happée comme un train. Je n’avais repris conscience qu’au matin, alors que mes nuits ne sont le plus souvent qu’une dentelle noire où se succèdent mauvais sommeil et réveils saccadés.
Je me suis levée pour prendre l’air et profiter de cette heure précieuse où le village m’appartient et où le temps est en suspens. Il ne fallait que quelques instants pour que la saveur du silence s’installe tout autour, pour que le métronome discret de mes pas se fondent dans le rythme du vent.
Un vol d’oiseaux, parfois, contestait mon règne en filant au-dessus de ma tête. Sans plus.
À ce point du jour, toutes les blessures se trouvaient effacées, endormies.
*
Le surlendemain, j’ai sauté dans la voiture qui me ramenait à Montréal. Ce n’est qu’au bout d’un certain temps que j’ai compris cette étrange impression qui m’envahissait : je me sentais prête à espérer que j’aurais peut-être, un jour, une nouvelle maison, et à quelque part en son cœur, un lieu pour trouver enfin la paix.
La bouée
Le temps enfonce. Le temps s’enfonce dans le temps.
Il s’enfonce dans ce samedi de fin d’été.
Il s’enfonce dans le soleil qui s’allonge, dans ses ombres qui se balancent.
Il s’enfonce dans la forêt qui vibre à intervalles réguliers, qui s’intercale entre le jour et la nuit.
Le temps s’enfonce et c’est une trouée.
Une bouée y flotte.
On s’y accroche pour ralentir la course.
On flotte avec elle.
On se ramollit.
On se déplie.
On se défait de nos surplus.
On se détache de nos surcharges.
On souffle sur nos poids comme sur poussières, comme sur nuages qu’on laisse s’échapper..
On efface, on s’efface.
On suspend son corps, son nom, son existence.
On n’est plus que ce balancier, le ressort régulier d’une oscillation.
D’avant en arrière.
D’arrière en avant.
Stable et souple.
Une mer étale, lisse, sans rides, sans aspérités.
Lent est le mouvement.
Lente cette heure-là qui ne se mesure plus en secondes mais en inspirations.
Long est l’arrêt sur image avant de rembobiner nos vies.
Jusqu’à ce que la bouée nous libère.
Jusqu’à ce qu’elle nous rende au monde.
cerveau
petite brèche _____ entre les hauts arbres
petite brèche _____ _____ ___ entre les oreilles
dans le haut de mon crâne
dans cette partie _____ _____ _____ grise
vaguement filandreuse _____ _____ _____du cortex
en quête de ses corticoïdes _____ ___ quotidiennes
disparition programmée _____ _____ _____ de ses déchets
de ce qui s’est incrusté _____ entre hier et hier
hic et nunc _____ _____ _____ dans sa forêt vierge
aujourd’hui _____ _____ ____ une brèche
comme pèche au lancer
son désert _____ _____ _____ _ son espace creux
le blanc des yeux
lobe ô mon lobe _____ _____ _____ _____ vidé de
tout ce qui _____ _____ _____ _____ ___ l’encombre inutilement
cerveau fossile _____ _____ _____ _____ gardera trace
d’une forme possible
nautile flottant entre _____ _____ deux _____ _____ eaux
l’encéphale _____ _____ _____ ___passé _____ _____ sous silence
Il y a une soirée
Elle est comme celle d’avant, je rentre chargée comme une bête de somme, bandée par les oripeaux du jour qui me collent gentiment les baskets dans chaque pièce de la maison. De l’entrée à la cuisine. Du sac posé par terre au verre d’eau. Du passage à la salle de bain jusqu’à la chambre. Vieux malaise du cargo qui tangue à l’entrée du port, un peu trop gros, un peu perdu entre des rythmes.
Cette soirée le jour s’en va vite, c’est comme ça maintenant. Je dépose mon volcan de paroles sans mots dans les volutes de la cigarette, tout ce petit monde ayant trottiné derrière moi jusque sur la terrasse.
Le vent s’engouffre à l’intérieur, ce qui était dedans s’évapore dans les feuilles, qui bruissent pour elles-mêmes, pour personne.
Ça habille l’heure bleue de la nuit, ça gagne sur la nuit de la ville, son étrangeté lumineuse, c’est l’heure de quoi ?
Langueur du vent et du jour qui descend
L’éclat de la lune nimbe délicatement d’un masque le mirador de ma rue, celui qui essaie de se faire passer pour un lampadaire.
Ma journée se retire quand les fausses lumières du quartier désertent dans un battement de cil. On creuse sans arrêt des trous dans la ville, qu’est-ce que ça trimballe de fatigue le changement permanent. Pendant vingt minutes, ou dix minutes, dans l’éternité sans minutes des instants beaux et douloureusement fugaces, mes mains sont descendues de chaque côté de moi et ont dialogué sans bruits avec la fraîcheur des étoiles qui mordillaient affectueusement ma peau.
Tout à coup mes poumons se sont décollés, ça a fait un bruit de ventouse depuis trop longtemps marié à une vitre.
J’ai pleuré de calme.
Les laisser filer
M’asseoir sur le pont. Et puis, les laisser filer. Les heures. Les voix des passants. Les bateaux.
Les bruits de la rue. Les oiseaux de passage. Les voiles nuageux. Les feuilles qui s’affolent par terre et dans les airs.
Et puis toutes mes pensées. Juste me laisser porter par les notes d’une guitare. Les rayons du soleil.
Pourquoi le mouvement finit-il toujours par gagner ?
Le laisser filer. Le temps. Le mouvement du vent. L’air sur mon visage. Le fleuve qui coule.
Et l’avion qui passe. Je laisse aussi filer la vie qui gesticule. Juste m’immobiliser. Me suspendre.
Quelques secondes. Et puis l’éternité.
J’ai pris congés de moi,
De la rumeur du monde,
Des jours qui pressent le dos
Qui font des glaires au coeur et
métallisent les jambes
Des bruits de moteur dans la gorge
Du haut de ma fenêtre, les yeux rivés sur la cour en bas de chez moi
J’ai pris congés.
Dans cette cour,
aux formes vertes et
plantureuses
vêtue d’un manteau rouge de soie en automne,
j’ai senti le Ciel poser ses mains sur la fente de mon front
et j’ai respiré dans ses veines bleues.
J’ai desséré les muscles, en cotoyant les arbres,
j’ai bu à la tasse du chêne.
Je me suis enduite du souffle du bois,
De son mouvement
Les chants d’oiseaux m’ont caressé les tempes et m’ont murmuré :
« Sens tes pieds lourds sur la terre,
Laisse tomber ta nuque sur les roseaux du silence ».
J’ai aussi marché longtemps sur les ruptures du sol mouillé par mes questions sans fin
Où mènent ces vies – vastes chimères – qui nous coupent des silences et des bruits qui reposent l’âme ?