Ce sont les poignards aiguisés qui attendent l’heure promise

C’est ce jour de deuil où l’appel est tombé comme une interrogation suspendue

Fracturée

Le parcours de cette attente arrimée d’une tristesse figeante ouvre ses bras à son corps étendu.

L’heure de la perte n’existe plus, elle écrit son histoire au passé mais le présent y ajoute ses mains.

Elles sont poreuses, elles n’écoulent plus

Tout y passe

Et le jour par sa clarté merveilleuse l’accompagne le long des remparts.

Sous les heures vides
de l’ennui à l’aiguille
l’encre glissée
dedans la peau
leurs idées bleues
en pointillé
un pentacle raté

Métal aigu
ou rappe sa mère
les mains courent le jeu-garçon
écran vert – gris et
mèches roses pour rideau mental
de mauvais poèmes grondent
sur nos cils moites

Descente de quatre-quart
comme l’heure du goûter brûle l’encens, cacher les clopes
entre le temps du repos ; puisqu’au lieu de sombrer l’esprit tricote des idées,
juste avant la fin du jour dont on a survécu, soulagé
face au sommeil de l’enfance
choisir d’écrire aux mûres
l’instant soufflé de l’adolescence.

ce matin là
très tôt
le vent s’est levé
dans ma nuit
comme un souffle
il m’a traversé
la lumière du dehors
m’a sortie d’un rêve d’eau
*
le vent violent
de ce matin de novembre
ensoleillé
me rappelle le mistral
me rappelle le pays
mon cœur
divisé en deux
c’est douloureux
et doux
comme l’exil
*
la passé coule sur mes joues
le vent balaie des larmes pleines
comme des ballons gonflés
elles rejoignent l’autre rive
*
je pense au temps d’après
je suis toujours à la recherche
de ce qui n’existe pas
je ramasse des bribes
je les assemble
tant bien que mal

pour que ça forme un tout
bien propre
une existence
*
le temps je le poursuis
mais ne le trouve
qu’en dedans
*
novembre à presque 30 degrés
c’est l’été
ou bien l’hiver?
l’automne ne finira donc pas
cette année?
pire été meilleur automne
ça compense
pour les jours de pluie
en juin juillet
*
oserai-je penser
qu’il n’y aura pas d’hiver alors?
*
je me cherche
à tous les coins de rue
je me suis trop souvent
perdue dans mon propre corps
*
l’hiver est à deux pas
il peut survenir
n’importe quand
en novembre
ou en décembre
tout faire basculer
en un jour

tout recouvrir
*
je veux seulement vivre
les premières neiges
de décembre
peut-être une tempête
mais pas plus
trop d’hivers ont passés
comme des années
*
le froid
toujours aussi
je l’espère je l’attend
comme un cadeau
*
c’est au beau milieu de l’hiver
que j’ai maintes fois
rencontré mon été invincible


Le temps d’une éclaircie, l’heure des ombres, la lumière filtre.
Je pose l’écume, goutte, distillation. Douceur, le jour se teinte
Rasante lumière, rester pour elle, un peu plus tôt chaque jour. J’écris dans – la rasante lumière.
Particule d’encre, constitutive présence, échappent à nos mailles trop serrées.
Défaire la déglutition, dénouer le biais, sentir le relâchement du corps – brisure palpable,
copeaux soyeux.
Tintement de roche, la paume ouverte, j’écorsette les mots au jour qui penche.
Calfeutrer mes larmes, douces salaisons.
Équille
Cajole
Épanchette
Sous la table, les pieds à plat.
Mouvantes saisons pour l’écriture, carnets d’écorchures, papiers châtaignes.
Extinction du soleil : je ferme la porte du bureau.

Cent hivers sans hiver

Dans un automne qui tire à sa fin, l’été indien s’épuise. Il entretient encore un rayon de sourire sur ses feuilles déteintes. Elles, elles s’accrochent aux branches et dansent jusqu’au bout du vent sur les notes de l’avent d’hiver.
Et l’hiver me ramène à avant, avant quand je vivais dans des pays sans saison, ni printemps, ni été, rien que les pluie ou la chaleur, parfois les deux.
J’ai senti l’hiver au milieu de montagnes de sable en plein désert de Libye, inventant des histoires de voyages extraordinaires au cours desquels s’imaginait l’incroyable, derrière une dernière dune.
Toujours la dernière. Encore une. Pour voir.
L’hiver m’a évité parce qu’il s’était offert un safari pendant qu’en Ouganda, je parcourais les lacs du
Queen Elisabeth National Park au coeur d’une réserve à qui personne n’a retiré son nom de colonisé.
Moi j’étais invité à mettre les couleurs du vrai sur les Polaroïds de mon enfance.
Au milieu des vagues du lagon de Saint-Gilles, l’hiver était réunionnais. Il ne m’a pas empêché de courir après des demoiselles agitant leurs nageoires entre les coraux. La première année. Juste la première année. Après, il était trop froid.
L’hiver arrive. Encore. Et dans cet hiver de Provence, je prépare l’allumette qui enflammera la première bûche.

Le temps d’un instant, l’or loge maintenant

Le temps d’un instant, reconnecter aux sens …

Ouïe, goût, toucher, vue, odorat.

Le temps d’un instant, reconnecter au sens …

Pourquoi ai-je fait ceci ? Pourquoi ferai-je cela ?

Impermanence de l’instant, permanence du possible temps. Décider de s’apporter non-jugement, auto-compassion et clarté dans ses choix.

Le temps d’un instant, reconnecter à soi.

Parfois le matin, parfois le soir, parfois en journée, parfois la nuit.

Allongé, debout, assis.

Parfois dehors, parfois dedans.

En marchant, en tailleur, à plusieurs et seul en même temps.

Chaque instant est une possibilité, chaque expérience devient une opportunité.

Se laisser guider par une voix, bercer par une mélodie, charmer par le son d’un bol du Tibet, ou simplement cueillir ici le silence faussement silencieux du moment. Tout est permis.

Apprécier le grain de raisin et savourer la vie, la vigne, le soleil, la terre et toutes les petites mains qui lui ont fait faire ce chemin.

Se délecter du verre d’eau pour regoûter à la saveur de l’extraordinaire dans l’ordinaire quotidien.

Réapprendre à entendre, se décentrer, chercher combien d’oiseaux chantent en ce moment ou qui bricole au loin.

Les yeux fermés, s’amuser à compter combien de voiture sont passées, bourdonnement d’abeilles, valse de feuilles, rire d’un enfant ou gouttes de pluie, écouter la musique de la vie.

Les yeux ouverts, remplir son cœur d’un coucher flamboyant ou apaisant, apprécier la beauté des couleurs dégradées et leur unicité, l’engrammer pour transformer l’éphémère en éternité.

Laisser sa peau s’exprimer au contact du sable, de la chaise ou du vent. Chaleur, confort, humidité. Se sentir vivant.

Des tensions ? Des émotions ? Quelles sont leur forme, leur couleur, leur expression ?

Pied gauche, pied droit, même sensation ? Relier le corps au cœur en dirigeant sa pensée.

Respirer. Simplement. Rythme naturel ou forcé. Visualiser l’oxygène qui entre par le nez, s’amuser à vérifier jusqu’où aujourd’hui, mon inspiration viendra se diffuser. Hier, je l’ai senti jusqu’au mollet.

J’aimerais bien, mais je n’ai pas le temps. Alors doubler ce moment, il est urgent de prendre le temps !

Tiens, une idée spontanée, profiter de ma douche pour apprécier l’eau qui ruisselle sur mon corps nu, vapeur d’eau chaude, notes boisées du savon, relâchement des muscles, retrouver la douceur du toucher, s’énerver du soudain courant d’air frais.

Une autre fois, remettre à l’honneur des sensations oubliées : avoir faim, avoir froid, par la pluie être mouillé. Ça se passe où déjà quand je suis contrarié ? Ah oui, mon corps me parle, j’avais oublié.

Poser l’intention de l’attention. Être pleinement là.

Savourer la gratitude pour tout ce qui est déjà.

Le temps d’un instant, laisser hier et demain de côté.

Lâcher l’avant et l’après, observer avec curiosité ses nuages de pensées. Les laisser passer.

Moment parfois forcé, parfois choisi, parfois suggéré.

Accueillir ce qui est, tantôt inconfortable, tantôt très agréable. Ne pas forcément se relaxer.

Moment fini sitôt commencé. Et moments qui n’ont de cesse de se succéder.

Indéfini et connu à la fois.

Moment précieux. Instant cadeau. 

Faire le choix, pour un moment, de revenir dans l’ici et maintenant.

S’offrir le pouvoir de l’instant présent.

Tisons d’Halloween

Une citrouille égarée dans un poirier
Grimpée de branche en branche
Par fils vrilles et tiges
Festives et funéraires
Clémentissime thermomètre
Potimarrons et mandarines
Accrochées saison des sorcières
Farandoles et pompons d’araignées en goguette
Squelettes à castagnettes s’en vont claquant
Tropiquement des dents
Dans le charivari camaïeu
L’automne indien indéfini sur son balai oblique
Ronde assourdie de l’orange résistant
S’incruste dans le vert et le brun
Ourlé du vieil or persistant
Les vitrines s’habillent de toiles vaporeuses
Etoiles déterrées de mois remisés
Divinités chtoniennes convoquées
Tous : morts vivants et fantômes conviés
A guincher avec chauves-souris
Nyctalopes et mygales en plastique.

Éveil

Les fantômes sortent à minuit. C’est ce qu’on dit
Moi, à minuit, je dors ou je danse mais rien ne me hante
Mon spectre a la pâleur de l’aube
Il vit sur le fil qui sépare le sommeil de la veille
Sur ce fil je suis flou, j’oscille entre les milles lits dans lesquels j’ai flotté
Je n’existe pas encore, je ne suis plus tout à fait mort
Je cherche un mur, une odeur, une chaleur, une voix, un soleil
Pour ne dire où et quand et qui je suis
C’est elle la première à me répondre (c’est toujours elle)
Elle me tire dans le souvenir et me pousse dans l’et si
Entre trop réel et trop possible
Elle sort les dents, elle m’exaspère, je la vénère
Puis les membres se resserrent, une brusque chaleur gonfle
Je regagne mes limites physiques
Tandis l’esprit continue de vaguer et elle glisse dans les creux et s’y niche
Il faut me lever, basculer la tête, avaler un café, bien que cela ne suffise jamais
Je devrais sauter du lit dès la première paupière soulevée
En un instant galoper loin de la brume et du mou
Mais ce serait renoncer à l’arôme des rêves qui s’attardent parfois

Magique point du jour

7 heures 30, la lumière impertinente se faufile à travers les lames.

Elle joue avec un souvenir d’obscurité.
Les cloches dansent dans un écho d’éternité.
Promesse d’une nouvelle journée qui s’éveille dans la brume.

Je m’étire.

Consciente de toutes les opportunités qui s’offrent derrière les volets.
Un sentiment de plénitude remplit mon corps hésitant entre sommeil et désir de vie.

Contraste entre chaleur d’un lit et fraîcheur de presque hiver.
J’imagine les premiers rayons du soleil modelant l’horizon.
Je me lève, frissonne au contact du carrelage froid.
J’ouvre les volets dans un grincement rassurant.

Les yeux fermés, je respire la nature parée de rosée, pudique dans ce matin d’octobre.

L’air exalte mes poumons.

J’ouvre les yeux, le spectacle au bout de mon regard.

Les touches jaunes et orangées défient les rouges flamboyants et les verts nostalgiques d’été.
Les crêtes se découpent fièrement dans le ciel d’azur, voie ouverte à des possibles à portée de

courage.

Sérénité, silence, paysage figé de carte postale secrète.
7 heures 40, hypnotisée devant la féérie d’une forêt au petit matin.
J’oscille entre vapeurs de rêves et poésie automnale.

Seule au milieu d’un tout.
Remplie de confiance aux senteurs boisées.
Déjà, le soleil caresse différemment les cimes des arbres.
La luminosité a perdu de sa magie matinale.

Quelques chuchotements montent doucement jusqu’à mes oreilles.

Je devine quelques ombres téméraires.

La vie reprend son rythme, succession de hasards et petits bonheurs d’une journée ordinaire.

Je ferme la fenêtre.

Je suis nourrie de ce moment de beauté hors du temps.

Mon moment.
Ma richesse.
Mon bonheur.