J’avais sept ans à nouveau, mes cheveux, emmêlés, descendaient jusqu’au bas des reins et je n’avais pas encore besoin de porter un haut de maillot de bain. J’avais un corps comme un trait, sans forme, j’étais libre dans ce corps. Mes pieds solides me portaient de la maison au lac, je plongeais dans les eaux froides, noires et bleues. Sous le ponton, je regardais les reflets de la lumière sur l’eau. J’étais cachée dans l’ombre, de là je pouvais entendre les vacanciers sur la plage, les sirènes des bateaux, le fracas des plongeons. En sautant, pieds joints, bronzés, les enfants déclenchaient une onde de choc qui me déplaçait dans une vague. Mouvement, courant. Je vacillais. Je n’avais pas pied. Je n’avais pas de corps. Je faisais corps avec la matière de l’eau. J’étais un poisson. Des écailles recouvraient mes jambes. Je me cachais sous le ponton parce que je fuyais un grave danger. J’étais dans la peau d’une sirène. Je regardais les humains là bas, marcher sur l’herbe, et je sentais les fonds souterrains m’attirer, je voulais laisser ma tête se recouvrir d’eau, je voulais la sensation enveloppante sur mes joues, mon crâne. Plonger tout au fond, pour y retrouver une cité d’or. Une ville engloutie.
Je suis sortie de l’eau, je me suis assise sur ma serviette en coton. Mon cœur battait. Des gouttes glissaient encore dans mon dos.
Ce jour-là, cet instant précis, est toujours resté captif dans ma mémoire. J’ai grandi. J’ai vieilli. J’ai fait des études, j’ai rempli mes impôts. J’ai nettoyé ma salle de bain en écoutant des podcasts. Chaque jour qui passait m’éloignait un peu plus de l’enfant que j’avais été. Quand j’y pensais, je ne disais pas « Je », je disais, « Elle », mesurant par là les années englouties entre nous deux. Elle n’était pas moi. Je n’étais plus elle.
Et puis, un jour, j’ai rêvé dans mon corps de sept ans. Dans l’après-midi, j’ai voulu lui tenir la main. La rame du métro tanguait. Les lumières électriques fatiguaient ma vue. On a marché comme ça. Elle m’a tenu la main. Je l’ai trouvée solide. Ancrée. Je pensais que j’allais la protéger, mais c’est elle qui m’a consolée.