Grandes eaux

Cette journée ne tourne qu’autour d’un seul axe
délavé, à force d’être reporté.
Il faut que je me lave, voilà le détail de ma journée.

Je préfère laisser ma tristesse
sur son sol, lui aussi à quoi bon le nettoyer
il ne me sert qu’à emprunter le chemin du canapé au frigo, du canapé au lit.
Des allers-retours sans conséquence ni substance,
peu de risque qu’il soit salit,
à part peut-être par une traînée de plis
repliés sur eux mêmes.

Il faudrait labourer sur mon passage,
déplier les maux et les exposer
à la lueur de mes volets fermés.

Il faudrait retourner le sol pour l’aérer
que quelque chose puisse y pousser,
des mots peut-être 
ou des fleurs fanées.

Strier sa surface pourrait être une idée,
créer de la matière,
donner de la consistance à mes pas.

Et pourquoi pas extraire les cailloux qui plombent
mon moral, les ramasser et les disperser
derrière moi pour que je trouve un autre chemin,
une autre journée lavée d’aujourd’hui
prête à être suspendue à son fil
et séchée à la lumière de
demain.

une bonne journée ce serait un étang vert calme et du bleu
une bonne journée ce serait un miroir humble
une bonne journée serait courte avec cinq saisons nettes
une bonne journée ce serait une peau impavide
une bonne journée ce serait le conditionnel dans ta cage
une bonne journée ce serait du ciel dans la grotte
une bonne journée ce serait cendres donnant lumière
une bonne journée ne dirait rien contre le silence
une bonne journée laisserait un chiffre sans écho
une bonne journée un fruit posé faisant de la table un autel
une bonne journée c'était un pli dans le temps à venir

Des oiseaux ont chanté cette nuit. Furtifs et assourdissants.

Ils sont le vent, ils sont le feu, ils sont cette tempête ardente qui emporte tout.

Des oiseaux ont chanté laissant le vide dans cette matinée orpheline de la douceur d’une nuit qui la précède.

La matinée ouvre un oeil, maladroite , sans savoir quoi faire du corps de la nuit qui n’a pas dormi.

Tu habites la guerre.
Un pied à terre l’autre en charpie dans cette maison à ciel ouvert.

L’herbe folle continue de pousser dans le jardin d’enfant.
Tu t’assois sur un banc, dos à l’immeuble brûlé et craquelé comme un morceau de charbon.
Il manque à ce lieu le bruit des voitures ; cette place hurle un silence de plomb, on entend l’herbe pousser.
Tu ne fais pas attention à cet immeuble dont chaque fenêtre est tombée, comme des larmes arrachées à ces orbites désormais noires, aveugles aux vies qu’elles renfermaient.

L’ombre au sol te dit qu’il est midi mais ton téléphone t’embarque ailleurs. Que font les amis à cette heure ci ?

Habiter la guerre , faire comme si la vie normale continuait parce que des hommes et des femmes nous protègent plus loin.

L’herbe te gratte les chevilles, tu ne vois pas ce reporter qui te prend en photo, tu ne vois pas la photo que tu pourrais prendre en train de vivre comme si de rien n’était dans ce décor de crèche apocalyptique.

Peux tu faire un selfie  ? Quel visage montrer ? Quel décor exposer ? Faire comme si la vie continuait sans les wagons d’images habituelles. Mais il te faut aller les chercher ailleurs ces images parce qu’ici le point de fuite n’a plus le même horizon.

Toujours cet immeuble derrière toi que tu refuses de regarder. Cet ensemble troglodyte recouvert de charbon noir , sans dessin pariétal , offrant comme souvenir cérémoniel cet autel immensément noir recouvert de ce lierre funeste, ce néant indéchiffrable, informe.

À chaque message reçu, ton téléphone carillonne. Chaque nouvelle de loin rajoute à ta journée un nouveau créneau horaire, ces petites barres de minutes autour du cadran, les gardiennes zélées et immobiles du temps qui passe.
Chaque sonnerie te confirme que la journée passe sans que celle-ci ne t’échappe totalement éloignant les journées de demain colonisées par l’incertitude et la fureur.

Le reporter est parti, tu lèves la tête dérangée par autant de silence, tu ne sais pas que ce banc sur lequel tu es assise va faire le tour du monde. Ta vie t’échappe-t-elle à ce moment là ? Cette image que tu veux donner à tes journées vient d’être volée. 
Dans une semaine une amie t’enverra cette photo découverte dans un article anglais et te demandera si tu t’en souviens. Peut-être, rajoute-elle, qu’à cet instant vous étiez toutes les deux en train de vous écrire.

Tu ne te souviendras pas de cette journée, dissoute dans les autres, toutes semblables mais à peu près normales du moins selon le soin et la volonté que tu apportes à en faire des journées un peu hors de la guerre.

Une bonne journée c’est
l’été, le matin, les fenêtres ouvertes
ta peau fraiche, tes fesses à l’air
libres.
Ton envie de brioche, tes lèvres goût café avant
l’après-midi Méditerranée
tu veux du sable
et moi une glace
on fait les deux, je t’aime
salé.
On couche le soleil
couleurs Kennedy
demi pêche et PAC à l’eau,
plus de glaçons c’est l’heure,
déjà. Au lit,
couvrir tes fesses,
te lire les mots d’un autre et
t’endormir la main sur mon sein
avant de me dire à
demain.

Poétique

Un mot est tombé du journal ce matin
Sur le bord de la table
Il fait des cabrioles
Saute dans mon café
Donne de la couleur à ce jour insolite


Il dépose au couteau
Un rayon de soleil
Sur un bout de pain durci
Il ouvre les volets
Sur des mondes oubliés
Qui m’éclatent au visage


Il me montre cette silhouette familière
A genoux parmi les plantes sauvages
Cueillant la pimprenelle
La violette des sous-bois
Les sourcils de Vénus
Le plantain corne de cerf


Donne tout son parfum à ce jour insolent
Rien n’arrête ce mot
Il court à perdre haleine
Vers la joie, la tristesse
Nostalgie éphémère
De tout ce temps qui coule
Comme une pluie d’avril


Donne de la consistance à ce jour insoluble
C’est un jour ordinaire
Où l’infime m’attire
Et où rien ne m’échappe
Seuls mes yeux entendent
Seules mes oreilles touchent
Seules mes mains veulent voir


Le silence de ce mot


Ce cri suspendu de ton âme


Poétique


Tac 22 h 00

C’est un dimanche.
Un matin froid.

C’est un jour désordonné
qui me ressemble.

Il me plaît que rien ne presse.
Je bois un thé, un café, c’est selon.
Je le sirote avec le reste de sommeil

et de rêve sucrés dedans.
Je m’attarde dans la chaleur des draps.
Je regarde le ciel par la fenêtre.
Il pleut. C’est l’hiver.

Qu’importe, le soleil reviendra.

Rien ne presse.

La ville respire un autre rythme, lent, assourdi.
C’est un jour sans direction précise, sans directive.
C’est ainsi que je pense à vous, sans idée précise.
Je vous pense en images.
Je les brasse et les colore à l’envi.


Vous avez une écharpe enroulée autour du cou.
Vous avez un stylo glissé dans la poche de votre veste.
Vous marchez seul dans cette ville

qui est la vôtre et que je ne connais pas.
J’invente un livre entre vos mains
une tasse que vous portez à vos lèvres
un journal déplié sur la table du café.
Votre regard quitte le journal ou le livre.
Au delà de l’arbre, des toitures, il s’envole
pour rejoindre l’oiseau

qui plane dans le ciel gris.
À quoi rêvez-vous, à qui ?


C’est dimanche.
Rien ne presse.
Je rêve sans en avoir l’air.
Je parle de vous au vent.
Je suis toute à mon affaire.
J’invente votre rêve dans le mien.
Je m’invente dans votre rêve.
Je suis l’oiseau dans votre rétine

celui qui vole tout là-haut.

J’aime ces moments-là

quand je nous imagine
et que dure le temps.

J’aime ces moments-là

quand je nous imagine

et que le jour s’étire doucement.

Mistigri

Ce matin, en haut de l’escalier de la maison abandonnée,
J’ai trouvé un tas de poils
Qui pouvaient tout aussi bien être des plumes.
Par exemple, un vieux nid qui serait tombé du plafond.
« Regarde, Mattéo, un reste d’hiver ! »
Il a souri, est entré dans une autre pièce.
Je me suis approchée du petit tas et j’ai cru voir de minuscules cornes d’ivoire.
Des osselets, tout à droite du tas de poils.
J’ai suivi des yeux la ligne imaginaire des brisures d’ivoire jusqu’à la fin, tout à gauche.
De plus gros morceaux, un reste de mâchoire.
« Mattéo, Mattéo, c’est un chat ! »
Il est revenu en haut de l’escalier, m’a encore souri.
Est-ce que les chats ne se cachent pas pour mourir ?
J’ai contourné le petit tas et je suis moi aussi allée dans l’autre pièce.
En sortant de la maison, j’ai entendu un craquement.
Sous mon pied, le petit chat.

Papiers déchirés en aube mauve
balles de revolver en rayons de soleil
tasses retournées pour ascension de fourmis
fleurs sacrifiées en porte ouverte
bouches à voix mâchées-recrachées
contours effrités de dessins de craie.

Pots cassés en chemin de retour
morceaux de peau de fatigue de pieds
résine de pin au fond de cuillères
huile de lavande au bout de doigts secs
débris de miroir en quart-de-lune
cire de bougie bleue sur paupières.

Début du jour,
Sons pensés
Siffloteurs
Rien,
État de mon âme
D’une journée
De chants de l’aube
Acharnés
Entre hier
Mal accordés
Moments de demain
Résonnant
Les silences déplacés
Outre tons
Bleu du ciel
Je murmure
Je poétise,
Je sons,
J’art,
Je rêve,
Je larmes,
Je joie
Je désert
Je compose
Je recompose
Je décompose
J’étonne
J’étrange,
Je mouvement
Je style,
Je miroir
Je solitaire,
Je radical
Je dissone
Je déphase
Je sature
Je silence
Je mille-feuille
Je mille peuples
Je mille échos
Je jeu
Je scène
J’exil
Je haute Couture
Je nuage
Je pourchasse
Je sonore
Je gamme
Je brève
Je cache-nez
Je infinie,
Je source
J’improbable
Je rêve
De sons vers l’intemporel
Vers le bleu du ciel
Vers les sous-entendus
Qui refleurissent
Je poétise
Je jase


« Ne pas mourir au moins avant d’avoir allumé pour jamais un brasier de mots tellement clair et brûlant qu’il semble les choses mêmes ».
Alain Borne

Que voient les nuages
Lorsqu’ils rêvent éveillés
En Blue Monk ?